Au-delà du capitalisme cognitif : subsomption, imprinting et exploitation de la subjectivité

Face à la multiplication des emplois précaires, il est devenu presque banal de diagnostiquer la crise de l’institution salariale et des formes de revendications qui y sont attachées. De même, on a souvent souligné le fait que l’accumulation capitaliste dépendait dorénavant de la mobilisation des capacités à réfléchir, à imaginer et à communiquer qui font le cœur même de la subjectivité. Pourtant, ces deux caractéristiques du capitalisme contemporain sont rarement étudiées dans leur interdépendance. Pour pallier à cette insuffisance, expliquent ici Federico Chicchi, Emanuele Leonardi et Stefano Lucarelli dans un dialogue serré avec le post-opéraïsme, il faut poser à nouveaux frais la question centrale de l’exploitation. S’appuyant à la fois sur l’analyse marxienne de la subsomption du travail au capital et sur l’analyse deleuzo-guattarienne de l’axiomatique capitaliste, ils proposent de nommer « imprinting » la nouvelle logique d’exploitation des subjectivités. Il s’agit par là de comprendre la multiplicité des formes sous lesquelles nos vies peuvent être soumises à la valorisation du travail mort, de manière à « retourner le couteau de la lutte des classes dans la plaie de la réalité capitaliste. »

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Cochise –
Cyrus was right about one thing.
It’s all out there.
All we got to do is just figure a way to go steal it.
Snowball –
Sounds great.
All you got to do is figure out what’s worth stealing
The Warriors (1979)

L’objectif de ce texte est d’exposer les différentes logiques de l’exploitation qui sont à l’œuvre dans le capitalisme contemporain. Notre hypothèse est que la catégorie marxienne de subsomption n’est aujourd’hui plus suffisante pour saisir à elle seule les configurations sociales inédites et davantage articulées à travers lesquelles s’expriment ces logiques.

Après avoir brièvement parcouru certains passages dans lesquels Marx, pour montrer les effets matériels et historiquement déterminés de la contradiction dans laquelle se résout le rapport entre capital et travail, introduit les concepts de subsomption formelle et de subsomption réelle, nous nous concentrerons sur les transformations qu’a subi le rapport salarial. C’est en effet l’explosion de la dynamique salariale comme moteur de la création de valeur qui nous conduit à nous interroger sur les modes d’exploitation contemporains et sur les logiques qui les informent, en problématisant, voire en  forçant le potentiel heuristique des catégories marxiennes. Nous introduirons dans cette perspective une proposition interprétative que nous espérons susceptible de rendre compte du capitalisme comme machine axiomatique, comme crise permanente et comme réadaptation continuelle de ses appareils d’extraction de la valeur : l’imprinting1.

La subsomption et l’imprinting ne sont pas exclusives, elles se caractérisent au contraire par leur coprésence et leur réarticulation réciproque. Il convient à cet égard de souligner que l’imprinting agit sur le sujet à travers une logique qui n’est plus celle de production de subjectivité par le travail productif et salarié. L’extraction de survaleur se caractérise en effet aujourd’hui par l’indiscernabilité croissante entre différentes instances de valorisation, indiscernabilité qui, en première approche, peut être décrite comme une forme de coalescence entre la sphère de la production d’une part, et celle de la reproduction de l’autre. Nous entendons ainsi prendre acte du fait que la logique de l’exploitation ne relève plus uniquement de la généralisation du rapport salarial à l’ensemble de la société : c’est là une exigence non seulement théorique mais aussi politique, puisqu’il ne s’agit de rien de moins que de retourner le couteau de la lutte des classes dans la plaie de la réalité capitaliste.

La subsomption chez Marx

Dans le chapitre six inédit du Capital, Marx introduit la catégorie de subsomption du travail au capital, en la dédoublant en subsomption formelle et subsomption réelle. La notion de subsomption comme telle est élaborée pour la première fois par Aristote avant d’être reformulée par Kant qui, dans la Critique de la faculté de juger, emploie le mot « die Subsumtion », dérivé du verbe « subsumieren », qui signifie classer ou encadrer, pour désigner la soumission du terme d’un rapport d’inclusion à un autre terme plus englobant. Marx utilise quant à lui la notion en dehors du domaine de la logique dans lequel elle a été conçue, en la reformulant de manière à y encadrer les termes, sociohistoriques et logiques, de capital et de travail. Il pose ainsi les premiers jalons d’une théorie de l’exploitation susceptible d’être appliquée à des époques historiques distinctes.

Les concepts de subsomption formelle et subsomption réelle sont utilisés par Marx pour qualifier, dans leur succession logico-historique, différents mécanismes de subordination du procès de travail au capital. On sait en effet que la subsomption formelle correspond (selon une perspective historique) à la période du capitalisme préindustriel durant laquelle l’exploitation du travail et sa soumission au capital se développent sur la base d’un procès de travail préexistant :

Comme l’habileté artisanale demeure le fondement de la manufacture, et que le mécanisme global qui la fait fonctionner ne possède pas d’ossature objective indépendante des travailleurs eux-mêmes, le capital est constamment en lutte contre l’insubordination des travailleurs2.

On voit ici que la subsomption formelle génère une transformation structurelle de la figure de l’artisan vers celle de l’ouvrier de métier. Dans la subsomption réelle – un processus qui commence avec la première révolution industrielle – le savoir et la force de travail sont totalement expropriés par le capital et intégrés au capital constant. De cette manière, la force de travail individuelle se voit toujours plus réduite au statut d’appendice vivant du système des machines et elle « n’est plus elle-même d’aucun service si elle n’est pas vendue au capital3. »

Subsomption et rapport salarial

La continuité logique entre les deux typologies de la subsomption est assurée par la centralité exclusive du rapport salarial. Comme on peut le lire dans le chapitre VI « inédit » du Capital :

C’est seulement parce que le travailleur, pour vivre, vend sa capacité de travail, que la richesse matérielle se transforme en capital. C’est seulement face au travail salarié que les choses qui sont les conditions objectives du travail, donc les moyens de production, et les choses qui sont les conditions objectives de la transformation du travailleur lui-même, donc les moyens de subsistance, deviennent du capital […]. Le travail salarié ou le salariat est donc une forme sociale nécessaire du travail pour la production capitaliste, de même que le capital, la valeur élevée à une puissance [potenzirte], est une forme sociale nécessaire que doivent prendre les conditions objectives du travail pour que ce dernier soit travail salarié4.

Naturellement, la contiguïté logique entre les deux formes de subsomption n’empêche pas d’en saisir les transformations historiques. Schématiquement, nous pouvons esquisser une périodisation des « époques du capitalisme » c’est-à-dire de phases marquées par une continuité qui dérive du mode de production (création de survaleur et exploitation sont en ce sens des invariants) et par une discontinuité décelable dans les modalités de la division du travail et dans les transformations du rôle de la technologie5. De ce point de vue, il est possible de distinguer trois étapes principales dans le développement capitaliste : la première, qu’on identifiera au capitalisme mercantiliste est marquée par une division de travail de type manufacturier et donc par la prééminence des savoirs artisanaux propres à l’ouvrier professionnel plutôt que par la subsomption formelle. C’est dans ce contexte que le capital se soumet des entités qui se sont développées à l’extérieur de sa dynamique endogène. La deuxième étape est quant à elle celle du capitalisme industriel : la division du travail est alors de type smithien-tayloriste (parcellisation du travail complexe en tâches simples et routinières hautement organisées) et c’est la subsomption réelle qui prédomine. La soumission du travail au capital intervient à l’intérieur du procès de production, à travers la subordination du travail vivant de l’ouvrier au travail mort objectivé dans les machines, de sorte qu’on y trouve une distinction nette et une hiérarchie évidente entre capital fixe et capital variable.

Notre hypothèse est alors que le sommet de cette seconde phase, le sommet de la subsomption réelle, est constitué par le fordisme, c’est-à-dire par l’époque capitaliste qui s’est déployée après la Seconde guerre mondiale et qui est entrée en crise à partir des années 1970. La subsomption réelle typique du fordisme impose littéralement une homogénéité spatiale, temporelle et subjective invariablement fondée sur la grammaire du travail salarié et sur la succession rigide de ses phases (formation – apprentissage – octroi effectif de main-d’œuvre – retraite). La production de subjectivité opérant à l’intérieur de ce paradigme est relativement stable, vu que les deux figures tendancielles qui la traversent (salariés qui vendent leur force de travail et capitalistes qui acquièrent la force de travail) représentent à la fois les conditions et les résultats du processus, et peuvent être posées ex ante comme des attentes normatives (de toute façon toujours subordonnées à la stabilité des médiations politiques qui caractérisent le fordisme). En d’autres termes, le mouvement démarre en connaissant dès le début le résultat attendu ; en cas de non-conformité, on parlera d’« erreurs de système », de crise du mode de régulation ou du régime même d’accumulation, bien que le capitalisme ait manifesté à plusieurs reprises une profonde capacité d’adaptation ex post à des situations anomales et imprévues. La troisième phase est alors celle qui, d’après nous, se caractérise par un processus d’explosion du rapport salarial et de ses formes de gouvernement sociales et institutionnelles.

Désalarisation

 L’hétérodoxie marxiste, telle qu’elle est notamment représentée par les différentes formes de néo-opéraïsme, s’accorde à penser que le salariat perd progressivement sa centralité exclusive en tant que condition et résultat du procès de valorisation. C’est ainsi que certains auteurs ont proposé de qualifier la troisième phase du capitalisme de capitalisme cognitif6 ; suite à la crise irréversible du fordisme émerge une nouvelle configuration de la division du travail, principalement caractérisée par le rôle moteur qu’y joue la production de connaissances au moyen de connaissances et l’intellectualisation progressive du travail. Le rapport entre activité productive et technologique s’avère là encore central, même s’il se manifeste de façon différente, comme l’a parfaitement mis en évidence Carlo Vercellone en parlant d’un capitalisme marqué et traversé par la constitution d’une intellectualité diffuse où les circuits de valorisation tendent à se recomposer en un sens rentier :

[Au] niveau de chaque entreprise, l’activité créatrice de valeur coïncide toujours moins avec une unité de lieu et de temps propre à la régulation des temps de travail collectif de la période fordiste. […] Au niveau social, la production de richesse et de connaissance se crée toujours plus en amont du système des entreprises et de la sphère marchande. Elle ne peut pas être reconduite à l’intérieur de la logique de la valorisation du capital que de manière indirecte, à partir d’un rapport d’extériorité à la production comparable à de nombreux égards à une appropriation de la valeur sous forme de rente7.

Au-delà des problèmes que soulève l’hypothèse du capitalisme cognitif, nous voudrions nous concentrer sur l’explosion de la dynamique salariale comme force motrice de la création de valeur, de manière à en évaluer la portée pour ce qui est des modes d’exploitation contemporain et de la logique, mieux : des logiques, qui les informent. Deux passages de Christian Marazzi, rédigés à quelque quarante années de distance, mettent en lumière la dynamique socio-historique de cette explosion, sur laquelle agissent de façon déterminante les institutions monétaires. Laissons donc à Marazzi le soin de nous exposer ce passage d’une portée décisive à nos yeux :

  • L’utopie du capital

Il est certainement vrai qu’à partir du début des années 1970 on a assisté au renforcement des rapports de force entre circulation et production […] mais cela ne dépend-t-il pas de la réorganisation capitaliste du procès d’ensemble d’extraction de la survaleur ? Que l’on se souvienne de l’étude de Hilferding dans une période historique très significative pour nous : le rôle du système bancaire n’a-t-il pas été de promouvoir une redéfinition du procès d’abstraction du travail ? C’est justement dans ces transformations du mode de valorisation que réside la crise, dans la tendance capitaliste à étendre la valorisation à des domaines de plus en plus importants de la circulation. À la période de Hilferding le capital se réorganisait en vue de la massification du procès de travail, aujourd’hui le capital se réorganise pour transformer la reproduction ouvrière en un « moment du capital ». Même si cela peut sembler paradoxal, l’objectif du capital est précisément d’organiser le système de façon telle que l’exploitation advienne directement dans l’échange. L’utopie du capital est de pomper de la survaleur sans médiations, sans la séquence des phases successives qui est typique du système capitaliste en tant que système de classe8.

  • La destruction de l’institution du salaire

Il me semble le capital est en train de subir sa Némésis historique. Il a accompli le miracle consistant à détruire la classe ouvrière fordiste ; or, en termes marxiens, le capital est par définition un rapport social, si bien que la destruction de la classe ouvrière a été d’un même mouvement destruction de la dynamique interne à l’essence du capital en tant que rapport social, sa dynamique d’accroissement. […] Quand, à travers la désalarisation, la décontractualisation et les mesures capillaires de précarisation du travail, le capital a détruit la classe ouvrière telle que nous l’avons connue, il s’est ôté la possibilité même, non pas de créer de la liquidité, mais de l’intégrer dans le circuit économique. L’argent est créé pour monétiser les salaires ; à partir du moment où les salaires n’existent plus sous forme contractuelle ou sous celle de la fixation spatiale de la classe ouvrière, on voit s’ouvrir les portes d’une intégration à tout va de la liquidité, qui génère rentes et revenus, non pas comme leviers de la consommation, mais comme richesse improductive, très concentrée dans les classes supérieures (les fameux « 1% ») et qui jamais ne s’écoule vers le bas. La destruction de l’institution salaire crée donc un sérieux problème, qui transforme la politique monétaire en moteur de la financiarisation et de la concentration de la richesse vers le haut. En ce sens, le problème est structurel9.

Scénarios post-salariaux

Comme nous l’avons souligné, il règne dans le néo-opéraïsme un accord substantiel sur ce que Marazzi appelle la destruction de l’institution du salaire, qui signifie aussi métamorphose du concept de travail au sens capitaliste. Pourtant, aucune unité de vue sur ce qui vient après un tel désordre social et catégoriel ne semble dériver de cet accord. On peut à cet égard distinguer trois options différentes, qui tentent de rendre compte des scenarios contemporains. C’est par rapport à ces options – dans une confrontation qui se veut certes polémique, mais aussi et surtout dans un rapport de contamination réciproque – que nous essayerons d’articuler notre proposition. Soulignons donc pour commencer que ces analyses partagent un même problème fondamental : le problème des modalités à travers lesquelles le capital met en valeur la sphère de la reproduction sociale, soit dans ses dimensions traditionnellement liées au salaire (consommations et épargnes) soit dans ses dynamiques considérées comme improductives (domaine relationnel/affectif/communicationnel, environnement naturel, formation, etc.). De ce point de vue, il est fondamental de reconnaître notre dette par rapport à la critique féministe de l’économie politique. La mise en discussion de la subalternité du moment reproductif par rapport au moment productif est en effet la condition nécessaire de toute analyse des scénarios post-salariaux auxquels nous faisons face. On peut donc parler de féminisation du travail, non pas tant pour indiquer « l’augmentation quantitative de la population féminine active au niveau global », mais aussi et surtout pour définir « la qualité du travail contemporain […] le caractère paradigmatique du rôle que les femmes remplissent à l’intérieur de l’économie globale10». Le travail contemporain prend en effet toujours plus le soin comme modèle de référence, c’est-à-dire qu’il tend à exhiber des traits censés être typiquement « féminins » – affectifs, relationnels, orientés vers le partage, etc.

Ce passage, dont la nouveauté nous paraît évidente, est saisit avec beaucoup d’efficacité par Alisa del Re :

Dans le polymorphisme actuel des rapports de travail, il apparaît que la créativité sociale est plus large que les rapports salariaux conventionnels. […]. La salarisation du travail reproductif n’atteste pas de cette nouveauté, puisque seules les heures de travail sont payées, et souvent le moins possibles. C’est ainsi que se présente un paradoxe difficilement explicable : les « travaux » qui font « société » (qui reproduisent des conditions de vie acceptables) ne sont pas salariés en fonction de leur spécificité. Un « nouveau » travail relationnel est salarié en fonction d’ « anciens » critères : ce qui est comptabilisé est le travail, et non les besoins qu’il satisfait. […] Parmi les nombreuses conséquences de ce phénomène, on en soulignera une qualitativement déterminante : subjectivité et relation, passion et affectivité, quoique traditionnellement attachées à la sphère de la reproduction privée, sont devenues des ressources fondamentales du monde de la production marchande11

Une conséquence paradoxale de cette centralité de la reproduction est qu’à l’époque de la crise patente du travail salarié, le temps de travail s’étend de manière démesurée et finit par se superposer au temps de vie jusqu’à rendre les deux temporalités presque indiscernables12. Salvatore Cominu, qui a consacré des études fondamentales au processus de travaillisation de la capacité humaine, lie cette extension à l’émergence d’une « logique hyper-industrielle » capable d’articuler « travaux relativement procéduralisés et hétérodirigés et travaux « libres », skills néo-artisanaux, réseau de coopération apparemment endo-organisés et même une ample gamme de prestations extra-salariales (au sein desquelles il faudrait toutefois distinguer entre salariés de fait, prestations rémunérées par des monnaies symboliques et activités désalarisées qui pourtant « donnent valeur »)13 ». Ce qui distingue notre approche de celle de Cominu, c’est cependant que là où on assisterait selon lui à un « tendance vers un degré plus avancé, du point de vue capitaliste, de subsomption de la capacité humaine14», il nous semble quant à nous nécessaire de rapprocher la logique de la subsomption d’une nouvelle logique d’exploitation : l’imprinting.

Pour contextualiser ce passage, considérons de plus près les trois options analytiques auxquelles nous avons fait allusion il y a un instant.

  1. a) Subsomption du travail au capital financier :

La fragmentation du travail et la financiarisation ont été les deux piliers de la réaction du capital aux luttes ouvrières et à la crise des années 1970. Chacun de ces piliers présentaient des caractères nouveaux. La fragmentation du travail constitue en effet l’autre face d’une « centralisation sans concentration » inédite. Quant à la financiarisation, elle incarne une authentique « subsomption réelle du travail à la finance et à la dette » : une forme d’inclusion des familles et des consommateurs – bref, du monde du travail – dans l’univers financier. La subsomption réelle du travail à la finance a fini par approfondir la centralisation sans concentration et annonce finalement un nouveau degré d’exploitation du travail15.

Dans la perspective de Bellofiore, les processus de désalarisation produisent de nouveaux scénarios qui sont tous le fruit de la défaite ouvrière, si bien qu’ils doivent être combattus en se proposant comme objectif le retour à une (nouvelle) centralité du binôme capital/travail. Du point de vue de l’exploitation, nous serions en présence de modifications certes profondes mais liées en dernière analyse à une recrudescence de la logique salariale qu’il conviendrait d’attribuer à la réduction de la conflictualité ouvrière. Il en résulte que la solution souhaitée réside dans une reprise massive de la lutte salariale.

  1. b) Extraction :

Il est essentiel d’analyser les modalités à travers lesquelles le capital financier « touche terre », tant d’un point de vue spatial que du point de vue des transformations que subit le rapport capital/travail. À cet égard, il me semble […] possible d’utiliser un concept extensif d’extraction pour définir le mode à travers lequel le capital financier se rapporte aux différentes formes de la coopération (et de la concurrence) sociale. La différence par rapport au capital industriel est ici particulièrement importante : alors que l’ouvrier, une fois franchies les portes de l’usine, se trouve à l’intérieur d’un système de coopération organisé par le patron, la femme noire célibataire (pour employer une figure stéréotypée) qui obtient un emprunt subprime doit payer mensuellement la dette en entrant dans une série de rapports de coopération, de dépendance et d’exploitation auxquels le capital financier est fondamentalement indifférent, puisqu’il se contente justement d’ « extraire » une tranche de valeur produite par ces rapports16.

L’approche extractiviste saisit bien la crise de l’institution-salaire et la centralité de l’espace reproductif dans les processus de valorisation. Mais elle laisse irrésolue la question de savoir si et dans quelle mesure le capital organise l’exploitation dans le scénario post-salarial. Le capital financier est sans aucun doute indifférent aux modalités à travers lesquelles les conditions d’endettement sont résolues, mais le vrai problème est de comprendre pourquoi un volume croissant de sujets socialement hétérogènes tend à contracter des emprunts et à programmer ses propres consommations en fonction de l’endettement. En d’autres termes, comment se produisent les attentes qui soutiennent la diffusion de cette disposition subjective ?

  1. c) Subsomption vitale :

C’est en considérant la (re)production sociale que nous entrons dans une nouvelle phase de la subsomption du travail au capital : non seulement subsomption formelle et subsomption réelle tendent-elles à fusionner et à s’alimenter l’une l’autre, mais il en résulte en outre que ces deux formes de subsomption sont complètement transformées. On peut parler de subsomption formelle du travail au capital à partir du moment où la prestation de travail repose sur la capacité relationnelle et les processus d’apprentissages que le travailleur singulier a acquis au cours d’une expérience qui précède leur utilisation dans la production de valeur d’échange. L’apprentissage et les capacités relationnelles sont tout d’abord des valeurs d’usage qui, comme les outils et les compétences manuelles des artisans de la première période capitaliste,  ne sont qu’ensuite salariés et formellement subsumés sous la production de valeur d’échange. […] En parallèle, dans le bio-capitalisme cognitif, la subsomption réelle se modifie par rapport au taylorisme, conformément au passage des technologies mécanique-répétitives aux technologies linguistico-relationnelles. De technologies statiques qui augmentent la productivité et l’intensité de la prestation de travail à travers l’exploitation des économies d’échelle, on passe aux technologies dynamiques à mêmes de conjuguer simultanément activités manuelles et activités cérébrales et relationnelles, en favorisant une nouvelle organisation plus flexible du travail, dans laquelle la phase de projection et la phase d’exécution ne sont plus clairement séparables mais toujours interdépendantes et complémentaires17.

Cette perspective saisit avec précision les processus d’élargissement de la base d’accumulation, mais elle semble les reconduire à un « entrelacs » des deux typologies de la subsomption, en en soulignant la salarisation violente. Nous partageons non seulement avec cette troisième option le refus d’un « retour au salaire » comme stratégie faisable/souhaitable mais aussi l’attention aux formes post-salariales d’organisation capitaliste de la production. Il nous semble toutefois que l’analyse du changement de paradigme que la désalarisation impose à la théorie de l’exploitation doit être approfondie18.

Axiomatique et logique de l’exploitation

Le capitalisme est un organisme en transformation incessante. En sous-évaluer la plasticité, entendue comme capacité à métaboliser de manière fonctionnelle les critiques de différente nature qui lui sont adressées, serait une erreur théorique et politique naïve. La compréhension des nœuds problématiques posés par les scénarios post-salariaux que nous avons évoqués jusqu’ici n’est pas possible sans poser au centre du discours une analyse de la dimension structurelle du capitalisme même. Il nous semble à cet égard utile de faire référence à certains concepts proposés par Deleuze et Guattari. Nous pensons en particulier au concept d’axiomatique sociale19, susceptible à nos yeux de préciser la dynamique opératoire caractéristique du capitalisme. Ce concept est la prémisse méthodologique fondamentale de l’élaboration de notre notion d’imprinting.

Le capitalisme fonctionne en déplaçant  continuellement ses propres limites de fonctionnement et en accueillant les crises comme des opportunités. Pour le capital, élargir continuellement ses propres limites signifie à la fois décoder et axiomatiser. « Cela signifie que nous pouvons définir le capitalisme comme une axiomatique sociale », affirmait Deleuze dans un cours de 1971, un an avant la sortie de l’Anti-Œdipe.

C’est le capitalisme qui fonctionne comme une axiomatique, une axiomatique des flux décodés. Toutes les autres formations sociales ont fonctionné sur la base d’un codage et d’une territorialisation des flux. Le capitalisme fonctionne sur une conjonction de flux décodés, à une condition, c’était que, en même temps qu’il décodait perpétuellement les flux d’argent, flux de travail, etc., il les introduisait, il construisait un nouveau type de machine, en même temps, pas après, qui n’était pas une machine de codage, une machine axiomatique. C’est comme ça qu’il arrive à se faire un système cohérent20.

Pour être un système cohérent et capable de résoudre le rapport structurel qui le lie à son développement historico-social, le capitalisme doit sans cesse osciller entre un temps-espace de -codage et un temps-espace de re-codage. C’est ce mouvement circulaire, lequel peut assumer différents rythmes et accélérations, qui définit le processus d’extraction de la survaleur et qui sert au capital à se reproduire en rendant efficientes ses pratiques d’expropriation.

Dans cette perspective, il faut commencer l’analyse de l’exploitation dans le capitalisme contemporain par celle du mouvement incessant de déterritorialisation et de reterritorialisation des flux, par l’analyse donc, du capitalisme comme machine axiomatique, comme « crise » et réadaptation continuelle de ses appareils d’extraction de la valeur. L’axiomatique est la délimitation élastique, le littoral, à l’intérieur duquel sont fixées et donc reconnues les métriques différentielles de la traduction de la subjectivité dans le registre (identitaire) de la marchandise.

Or, si le capitalisme assume l’axiomatique comme méthode, on peut précisément le décrire à travers la nécessité du rapport entre survaleur et exploitation, sans oublier toutefois que cette caractéristique invariante de l’axiome est élastique dans son articulation, de sorte qu’elle ne consiste pas en une pratique d’organisation déterminée et fixée une fois pour toutes. La logique de connexion des deux termes – survaleur et exploitation – est une mesure qui peut être continuellement redéfinie. Il s’agit en d’autres termes d’une approche axiomatique de la mesure.

Les conditions historiques de possibilité de la forme valeur/exploitation peuvent donc être décrites sous différents logiques. Sous la logique de la subsomption (formelle et réelle), d’abord, qui décrit le rapport social fondamental à travers une production de subjectivités normalisées comme force de travail (dont la condition est l’existence d’une force de travail libre, non propriétaire et donc potentiellement salariée). Sous la logique de l’imprinting, ensuite – telle est du moins notre proposition analytique – qui trouve quant à elle son rapport social de production fondamental dans la subjectivité animée d’une injonction à la concurrence, à la libre initiative, à l’investissement dans ses propres aptitudes à l’autonomie professionnelle et à la réincorporation progressive des moyens de production. Cela ne signifie pas que cette logique d’exploitation se situerait au-delà de la subordination, mais que la production de subjectivité n’est pas assurée ex ante. Dans la phase industrielle, la logique de l’exploitation (et, corolairement, d’extraction de survaleur) s’est fondamentalement identifiée à celle de la subsomption, une logique dont l’enjeu était de produire un sujet pacifié, orthopédisé dans ses postures et ses comportements sociaux à travers la généralisation du paradigme salarial ; en ce sens, elle avait une connotation à la fois extensive et intensive. En revanche, dans la phase actuelle de développement d’un capitalisme global et financiarisé, cette logique appropriative n’est plus à la hauteur de l’axiome fondamental. Il est alors nécessaire d’imaginer une nouvelle phase dans laquelle le fonctionnement du rapport de production ne se caractérise plus par la généralisation d’attentes normatives (pour utiliser la terminologie luhmannienne) mais par la diffusion généralisée d’une sollecitudo, fondée sur la contrainte d’attentes cognitives beaucoup plus lâches que les attentes normatives, capables d’absorber et de véhiculer le long de la chaîne de valeur non seulement les attitudes typiquement productives de la subjectivité (normalisée comme force de travail), mais aussi ses attitudes reproductives (désir, disponibilité au soin, créativité, etc.), imaginatives et prosuméristes  (savoirs coopératifs et en général une force valeur qui ne doit pas nécessairement prendre la forme d’une force de travail)21. Un système qui dispose selon Niklas Luhmann de deux stratégies différentes pour affronter les déceptions : soit muter les attentes déçues en les adaptant à la réalité décevante soit les maintenir en continuant à les vivre au détriment de la réalité décevante. Selon l’attitude dominante on peut parler d’attentes cognitives ou d’attentes normatives22. L’imprinting et son appareil de capture ne fonctionne pas selon les processus que Luhman réfère aux attentes normatives. Il se fonde sur les attentes cognitives en générant une indifférence entre attente et déception23.

Reste cependant à clarifier au moins deux questions fondamentales : lorsque la subjectivité est mobilisée dans la sphère productive sous la forme de l’imprinting plutôt que de la subsomption, comment s’articulent les rapports sociaux de production ?  Qu’advient-il de la pratique de la subsomption formelle et de la subsomption réelle, caractéristiques du capitalisme étudié par Marx ? Et quel rapport s’établit-il entre subsomption et imprinting ? Pour répondre à ces questions, il nous faut expliquer plus avant la signification du concept d’imprinting.

La double injonction de l’imprinting

La plasticité du système capitaliste n’est évidemment pas sans limites. Notre conviction est même que les périodes de crise en révèlent les failles profondes. Pour que ces failles puissent ouvrir des brèches, il est cependant nécessaire de développer une analytique de l’exploitation contemporaine à même d’indiquer les possibles points d’ancrage pour la projection de lignes de fuite. Si nous commettons par exemple l’erreur d’identifier encore dans l’institution-salaire le point de contradiction fondamental du système – et donc si nous nous limitions à tenter de ne forcer politiquement que ses logiques de subsomption – nous ne pourrons fonder aucune pratique réellement émancipatrice. Le problème est donc de reconnaitre le saut que la logique de l’imprinting (et la gouvernementalité qui en découle) introduit dans les pratiques contemporaines d’extraction de survaleur et d’exploitation. Cette expression, imprinting, rappelle les études de l’éthologue Konrad Lorenz : chez beaucoup d’animaux, explique-t-il, l’apprentissage se déroule par une exposition qui fixe de manière stable dans la mémoire des individus l’image du parent ou de quiconque est reconnu comme tel. Cette impression laisse une trace qui n’impose pas un parcours évolutif, mais tend de toute façon à délimiter le champ des possibilités et le caractère d’un individu. Le mot évoque également deux autres images. La première est celle de l’impression liée au processus de développement de la pellicule photographique : quand celle-ci est soumise à une exposition contrôlée à la lumière, s’imprime sur elle une image qu’on dit « latente » parce que la fixation d’une image stable dépend d’opérations ultérieures. Il existe donc une ample gamme de possibilité à l’intérieur des limites de l’image latente. La deuxième image relève quant à elle du champ sémantique de la locution latine nihil obstat quominus imprimatur, souvent abrégée par le simple imprimatur, expression utilisée par l’autorité ecclésiastique afin d’autoriser l’impression des livres. Au-delà de l’allusion à une normativité organisationnelle imposée, l’important est de souligner l’idée d’un seuil établi (arbitrairement) ex ante, sans qu’aucune limite spécifique au procès de production ne soit indiquée. En d’autres termes, le livre peut porter sur n’importe quel argument pourvu que cela ne viole pas la doctrine catholique. Il s’agit donc d’une injonction négative qui pose une limite au-delà de laquelle, pourtant, rien ne va plus. De façon similaire, l’imprimatur du capital établi ex ante (toujours arbitrairement) une limite ou un seuil au-delà duquel tout est valable.

L’imprinting ne se configure cependant pas comme un acte purement formel consistant dans la délimitation d’une frontière discursive ; au contraire, il se présente directement comme un instrument de gouvernement des vies, comme dispositif biopolitique voué à la sélection de devenirs potentiellement fonctionnels (du point de vue de la valorisation capitaliste). « Potentiellement », en effet, car, malgré le fait que l’injonction négative advienne ex ante, la validation économique ne peut advenir qu’ex post : quoiqu’ « impressionnée », une subjectivité en devenir reste toujours potentiellement indéterminée, et le capital se voit contraint de faire jouer cette indétermination, ce qui génère évidement des antagonismes. À ce niveau, une autre considération s’avère nécessaire : à côté de de l’injonction négative (imprinting comme établissement d’un seuil – le « à condition que ») il y a toujours une injonction positive qui incite/impose au sujet de se conformer le plus possible à l’impératif de la jouissance (illusoire) de l’autonomie (imprinting comme dispositif foucaldien « libérogène » d’une gouvernementalité interventionniste, d’« une société orienté non pas vers le marché et l’uniformité de la marchandise, mais vers la multiplication et la différentiation des entreprises24»). La voilà donc la double injonction de l’impératif catégorique du capitalisme contemporain : 1) sois ce que tu veux, agit en pleine autonomie, à condition que 2) la résultante de ton action soit traduisible dans l’axiomatique du capital et dans ses métriques conventionnelles en mutation permanente25. Il s’agit en d’autres termes d’une inclusion différentielle fondée sur le paradoxe apparent d’un contrôle social qui s’exprime à travers la production de liberté, d’un dispositif de gouvernement qui organise la production sociale en incitant à l’autonomie subjective.

En dernière analyse, l’imprinting entrouvre un espace d’exploitation au-delà de la relative homogénéité nécessaire au déploiement de la dynamique salariale : il existe une forme de subordination spécifique qui se nourrit de l’indétermination plutôt qu’elle n’en trouve menacée. En ce sens, l’imprinting marque une reconfiguration fondamentale des rapports sociaux de production.

Subsomption et imprinting : divergences et affinités

Il est important de préciser que subsomption et imprinting entretiennent un rapport de coprésence et de réarticulation réciproque qui varie selon les dynamiques partielles et les contingences locales. Il ne s’agit pas d’une différence de nature, mais de degré, voire d’accentuation. L’imprinting agit en effet sur (et produit) la subjectivité à travers une logique qui n’a plus affaire à la forme sociale du travail productif et salarié, mais intervient dans un contexte où les composantes reproductives de la vie sociale s’avèrent centrales dans le procès de valorisation. Naturellement, la logique de la subsomption continuera d’organiser certaines pratiques d’exploitation fondée sur le rapport salarial traditionnel (c’est par exemple le cas de certaines réalités productives en Extrême-Orient, notamment du fait de l’externalisation de la production occidentale). Les modalités à travers lesquelles la valeur est produite et ensuite appropriée sont selon nous profondément influencées et donc déterminées dans leur configuration économique et sociale par des processus impressifs diffus dans le capitalisme global.

On peut décrire plus adéquatement le rapport complexe entre subsomption et imprinting en recourant à une figure topologique : la figure du ruban de Moebius, dans laquelle deux surfaces se superposent tout en étant en continuité l’une avec l’autre.

Le passage de l’une à l’autre sera donné par un « chevauchement » ou un pli – c’est-à-dire en passant par un bord – sans qu’aucune frontière nette et distincte ne soit pourtant tracée entre une surface et l’autre. Nous pourrions en d’autres termes affirmer qu’entre la logique de l’exploitation par subsomption et la logique de l’exploitation impressive, il n’y a pas de frontières, mais tout au plus des littoraux ; les littoraux sont en effet perpétuellement redessinés par le mouvement incessant des vagues : toute métaphore mise à l’écart, part des pratiques sociales et institutionnelles qui s’agitent au sein du capitalisme en fonction des exigences de son axiomatique.

Mauritius Cornelius Escher, Striscia di Moebius ii, xilografia, 1963

Mauritius Cornelius Escher, Striscia di Moebius ii, xilografia, 1963

Pour reprendre donc la question de l’axiomatique, celle-ci est, dans notre hypothèse interprétative, une pratique de définition des cadres à l’intérieur desquels les limites normatives sont mobiles et dynamiques mais aussi précises, capables d’imprimer une série d’injonctions qui indiquent des domaines de naturalité ou de pli.

On ne doit pas comprendre l’imprinting comme une forme totalisante de pouvoir. Il s’agit certainement d’une forme de pouvoir (qui produit, pourrions-nous dire, des images dogmatiques de la pensée)26mais qui porte nécessairement en soi une puissance qui génère politiquement des points de passage entre les différentes facettes du ruban de Moebius, à savoir – en termes deleuziens – dans les fêlures des diagrammes. Les conditions pour que les actions soient immédiatement valorisantes sont données dans les espaces de naturalité définis par le processus d’imprinting au niveau de la subjectivité. Ces actions sont par conséquent conformes à l’axiome fondamental, même si elles ne sont pas encadrées et/ou inscrite dans des codes précis de comportement. Dans le cas du capitalisme actuel, le lien survaleur/exploitation n’est pas reproduit (dans sa condition idéelle) selon une logique de la subsomption, à travers la médiation du rapport salaire/travail, mais selon une autre logique. L’exploitation par imprinting ne requière en effet pas nécessairement que le capital variable soit défini par la vente de la force de travail : la seule chose qui compte est que la subjectivité soit productrice de valeur, dans la forme et selon les opérations de traduction que les circonstances font apparaître comme satisfaisantes. En d’autres termes, l’élément inédit des modalités d’exploitation entrouvertes par la crise du paradigme fordiste – fondé sur l’expansion de la productivité du travail – ne saurait être compris sous la modalité de la subsomption. En effet le paradigme de la subsomption, même dans son indiscutable élasticité, circonscrit le principe de l’exploitation à l’intérieur des limites du travail subordonné et donc du lien travail-salaire. Ce lien ne suffit plus aujourd’hui à rendre compte de l’ensemble complexe des pratiques d’exploitation et d’appropriation capitaliste de la valeur27.

Un élément crucial doit ici être pris en considération : les deux logiques de l’exploitation (la question est évidente pour la subsomption, ainsi qu’on l’a vu au début de cet article) connaissent deux « phases » distinctes : formelle et réelle. Comme nous l’avons rappelé, ces deux phases ne sont ni linéaires ni consécutives. En ce qui concerne la subsomption, il convient de souligner avec Marx que « les deux formes de subsomption ont en commun le rapport capitaliste comme rapport de coercition visant à extraire de la survaleur du travail salarié, tout d’abord en prolongeant la durée du temps de travail  – rapport qui ne repose sur aucun lien de dépendance personnelle, mais qui nait uniquement de la diversification des fonctions économiques28». Ce qui est donc central, voire nécessaire, dans la subsomption, c’est un rapport de production de type subordonné/salarié. Le travail, est dans cette perspective l’agent fondamental du procès de valorisation. Il n’en va cependant plus de même dans le cas de l’imprinting, où procès de travail et procès de valorisation ne coïncident pas sur le plan du salaire, mais trouvent des conditions de réalisation différentes. En effet, imprinting réel et imprinting formel reposent également sur le rapport capitaliste en tant que rapport de sollicitation visant à extraire de la survaleur de la subjectivité sans nécessairement passer par des conventions salariales. Dans sa dimension réelle, cette sollicitation advient en limitant la durée du travail salarié (précarité et chômage, nouveau travail à la pièce sont autant d’exemples de réduction du travail qui ne prend pas la forme d’une réduction du travail socialement nécessaire). Dans sa modalité formelle, maintenant, l’imprinting généralise l’extraction de survaleur à la circulation et à la reproduction. On voit donc que les rapports entre le « formel » et le « réel » s’inversent lorsqu’il s’agit de subsomption ou d’imprinting. Précisons : dans notre perspective, il n’est plus possible d’identifier le mode de production spécifiquement capitaliste à la subsomption réelle. Ce dernier n’est en effet jamais donné de manière définitive et il est toujours lié aux contingences socio-historiques qui se produisent à l’intérieur de l’accumulation de la valeur et de sa transformation en capital. La subsomption réelle n’est donc qu’un moment particulier d’un complexe plus large de logiques d’exploitation entremêlées. En ce sens, le fordisme n’a pas été la phase la plus avancée du capitalisme, mais une forme spécifique (et particulièrement stable) de cohérence socioéconomique. Dans le post-fordisme, quand le capitalisme biopolitique et cognitif investit l’usine sociale comme espace fondamental de la valorisation, l’imprinting tend à occuper (nous le rappelons : sans jamais épuiser entièrement la logique de la subsomption) une centralité croissante dans les logiques de l’exploitation. Le passage de la centralité de la subsomption réelle à celle de l’imprinting, comme nous l’avons également souligné, répond à un affaiblissement progressif de la contrainte exercée par le rapport salarial dans les transitions de valeur entre capital et travail. Du point de vue du capitalisme et des subjectivités produites en son sein, cette médiation sociale s’avère toujours moins efficace dans la reproduction du procès d’accumulation. Les rapports orthopédiques et disciplinaires typiques de la relation d’emploi fordiste et de la subsomption réelle commencent à se réarticuler selon des nouvelles modalités (moins déterminées ex ante) d’organisation du rapport d’exploitation. L’imprinting émerge donc de la redéfinition du rapport au capital et à l’exploitation : on passe de la pure et simple subordination à l’adhésion plus ou moins consciente des subjectivités aux postures néolibérales. Et c’est précisément le devenir « immédiatement » productif de la sphère de la reproduction sociale et des qualités relationnelles et affectives qui guide le processus d’adaptation de l’imprinting dans le nouveau régime d’accumulation. L’imprinting opère donc, d’une part, à travers un retour à la centralité de la survaleur absolue (toute la vie doit être mise en valeur, toute la vie doit se faire « immédiatement » travail), et, d’autre part,  à travers une destruction progressive des mesures de valeur capitaliste (économique et sociale) fondées sur les fonctions combinées, machiniques et standardisées de la subsomption réelle. Dans sa phase réelle l’imprinting de la subjectivité au capital est donc caractérisée par la diffusion du travail humilié, toujours moins salarié, rémunéré selon des logiques locales, conventionnelles et souvent non écrites, mais aussi fortement re-subjectivé et mobilisé dans ses dimensions relationnelles et vocationnelles. Cela ne signifie pas les conditions subjectives et objectives du travail hétéro-dirigé disparaissent de cette phase de l’imprinting. Cela signifie que l’hétérodirection du travail est assurée par un processus d’externalisation (les ressources productives sont en effet reliées à l’entreprise par une multiplicité de projets et de connexions réticulaires) ainsi que par un rapport de transformation du travail en capital humain : le travailleur doit se montrer aussi concurrentiel qu’une entreprise29pour obtenir un « revenu de subsistance » monétaire de plus en plus souvent décroché du temps de travail et des mesures de valeur correspondantes, de plus en en plus souvent complété par les benefit de la reconnaissance symbolique. Cette entreprise de soi marque une transformation profonde de la médiation capital-travail dans le sens de la simultanéité, transformation qu’il est impossible de ne pas prendre en considération.

Au risque de synthétiser à l’extrême une question théorique cruciale qui exigerait d’amples développements, on peut dire que la transformation du rapport capital-travail dans le capitalisme actuel semble parfois relever à la fois de la subsomption et de l’imprinting. Il y a des cas-limites, qui, observés sous l’une ou l’autre de ces perspectives, donnent des résultats différents, sans être toutefois nécessairement contradictoires. Dans ces situations, nous nous trouverions sur le bord de la figure typologique susmentionnée, le ruban de Moebius, qui restitue bien les rapports entre les logiques de l’exploitation. Il y a des pratiques infinies de valorisation qui dessinent le profil de l’imprinting formel de la subjectivité au capital. Il s’agit de ces situations dans lesquelles l’expropriation de la survaleur par le capital se déroule complètement hors de la relation salariale et du contrat de travail. Dans cette phase formelle, la fonction du salaire ne s’évanouit évidemment pas totalement, mais elle ne remplit plus le rôle significatif de médiation sociale entre rapports de production et formes de rémunération (lorsque rémunération il y a), lesquelles ne sont pas toujours de type monétaire30. Contentons-nous ici d’indiquer certains cas de figures tels que le procès d’exploitation qui se produit à travers le profiling des données sur internet (data mining), le travail clinique, les formes de bénévolat et de participation citoyenne, la diffusion capillaire du gambling31, les effets-richesse des conventions financières, l’exploitation privée des biens communs écologiques, etc.

On le voit, le rapport salarial est soumis à une torsion sémantique qui peut aller jusqu’à l’explosion de l’institution salariale, dont les retombées touchent les conditions de croissance de l’emploi, la stabilité des trajectoires de la croissance économique et d’extraction de la valeur. D’ailleurs, le domaine principal dans duquel on assiste à une redéfinition des critères de mesure à l’intérieur de la machine axiomatique en laquelle consiste le capitalisme contemporain semble être celui de la productivité. C’est en effet de la productivité que dépendent normalement les principales innovations qui intéressent la distribution fonctionnelle des revenus. Ainsi, une partie consistante des revenus de travail à même de compenser les réductions que subit le salaire dérivent de gains de productivité qui dépendent en dernière analyse de la gestion financière de la firme. Il faut à cet égard souligner que les attentes de certains prestataires de services, surtout dans le domaine du travail bénévole, ne sont pas nécessairement construites sur un imaginaire dont le rapport salarial serait le seul horizon32.

Conclusion

Rappelons pour conclure une question centrale posée par Pierre Macherey :

Être sujet sous des normes, dans un tel cadre, est-ce être conditionné par ces normes ? Certainement pas, si l’on entend par conditionnement une contrainte fonctionnant de manière rigide et unilatérale, ce dont le formalisme juridique fournit l’exemple par excellence. Les normes, dans la mesure où elles ont affaire à du virtuel, à du tendanciel, n’obligent pas : elles sollicitent, elles proposent, elles incitent, elles prévoient, elles planifient33.

Il s’agit justement de sollicitations. L’interaction entre la logique de l’imprinting et celle de la subsomption peut suivre des rythmes et connaître des accélérations, mais il doit maintenir en vie le procès d’extraction de survaleur à partir duquel le capital se reproduit.

Si tel est le cas, si l’imprinting ajoute à la coercition du rapport salarial une dimension d’autonomie – illusoire si l’on veut, mais matériellement opératoire – qui mobilise la subjectivité, l’incite à participer activement au processus de production des normes, alors certains nœuds de la pratique militante doivent être repensés. Nous nous n’en mentionnerons qu’un (en espérant toutefois que la discussion s’élargisse) : le cycle de luttes de l’ouvrier-masse avait posé – à juste titre – la réappropriation de la survaleur extorquée comme tâche politique décisive. La composition spécifique de la masse de survaleur n’était pas un problème en soi, puisque l’important était que la gestion de cette masse passe des mains d’une classe à celles d’une autre. Cette pratique, qui, répétons-le, n’est pas dépassée par l’histoire, ne nous semble cependant plus suffisante. Elle doit être complétée par une stratégie de reformulation qualitative de la survaleur : si les pratiques d’exploitation nous enjoignent à participer à la production de normes, alors la lutte contre l’exploitation ne peut commencer qu’avec une critique pratique. Définir la forme spécifique d’un surplus socialement désirable, voilà qui serait déjà préfigurer pratiquement les structures de son gouvernement par le bas. Un tel surplus répondrait à une autre métrique. La révolution de l’imaginaire, sa profanation et sa subversion, est immédiatement lutte contre l’exploitation capitaliste : traversons donc la machine axiomatique.

Ce texte constitue le premier chapitre de Federico Chicchi, Emanuele Leonardi et Stefano Lucarelli, Logiche dello sfruttamento. Oltre la dissoluzione del rapporto salariale, Verona, Ombre Corte, 2016.

Traduit de l’italien par Davide Gallo Lassere et publié avec l’aimable autorisation des auteurs et de l’éditeur

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  1. En italien, le terme anglais « imprinting » (littéralement : impression ou empreinte) évoque les termes « imprenditore » (entrepreneur), « imprenditorialità » (entreprenariat) ou « imprenditoriale » (entrepreneurial). Il est malheureusement impossible de rendre en français ce jeu de renvoie sémantique important pour comprendre l’usage que les auteurs font du concept d’ « imprinting ». NdT. []
  2. Karl Marx, Le Capital, Livre I, Paris, PUF, 1993, p. 414. []
  3. Ibid., p. 406. []
  4. Karl Marx, Le chapitre VI. Manuscrits de 1863-1867 – Le Capital, Livre I, Paris, Éditions sociales, 2010, p. 158-160, trad. Mod. []
  5. Carlo Vercellone (dir.), Capitalismo cognitivo. Conoscenza e finanza nell’epoca postfordista, manifestolibri, Roma 2006. []
  6. Dans le débat italien l’hypothèse du capitalisme cognitif a principalement été discutée après la publication du livre de Vercellone, Capitalismo, op. cit., qui traduit et intègre un texte français de 2003. Voir également le numéro spécial de la revue Sociologia del Lavoro, « Lavoro e produzione del valore nell’economia della conoscenza », dirigé par Federico Chicchi et Gigi Roggero, 115, 3, 2009. Pour ce qui est des revues internationales il faut mentionner deux numéros spéciaux du European Journal of Economic and Social Systems : Andrea Fumagalli et Carlo Vercellone (dir.), Le Capitalisme Cognitif. Apports et Perspectives, 1, 20, 2007 ; Didier Lebert et Carlo Vercellone (dir.) Travail, Valeur et Répartition dans le Capitalisme Cognitif, 1, 24, 2011).Voir plus récemment le numéro spécial de Knowledge Cultures : Stefano Lucarelli et Carlo Vercellone, (dir.), The Thesis of Cognitive Capitalism: New Research Perspectives, 4, 1, 2013. []
  7. Carlo Vercellone, « Lavoro, distribuzione del reddito e valore nel capitalismo cognitivo », in Sociologia del lavoro, 115, 3, 2009, p. 45. []
  8. Christian Marazzi, « Commento al Convenevole », in Primo Maggio, 11, 1978, p. 33. []
  9. Christian Marazzi, Diario della crisi infinita, ombre corte, Verona 2015, pp. 20-21. []
  10. Cristina Morini, Per amore o per forza. Femminilizzazione del lavoro e biopolitiche del corpo, ombre corte, Verona 2006, p. 49. Les analyses récentes de l’inclusion du travail domestique dans les circuits boursiers (et la féminisation de la finance qui en est la conséquence) nous semblent aller dans la même direction (cf. par exemple Fiona Allon, « Femininization of Finance: Gender, Labour, and the Limits of Inclusion », in Australian Feminist Studies, 79, 29, 2014, pp. 12-30). Il faut toutefois souligner que la critique féministe ne s’est pas limitée à l’analyse des formes contemporaines du commandement capitaliste. Jenny Cameron e J. K. Gibson-Graham, par exemple, ont élaboré le concept de diverse economy pour indiquer certains camps d’intervention pratique voués à une féminisation de l’économie en un sens émancipateur (Jenny Cameron et J.K. Gibson-Graham, « Feminising the Economy: Metaphors, Strategies, Politics », in Gender, Place and Culture, 2, 10, 2003, pp. 145-157). []
  11. Alisa del Re, Produzione/Riproduzione, in Aa.Vv., Lessico marxiano, manifestolibri, Roma 2008. pp. 148-149. []
  12. À cet égard il faut souligner la centralité de ce qu’Ubaldo Fadini a appelé la « la redétermination du rapport entre capital fixe et capital variable dans la nouvelle phase historique » (Ubaldo Fadini, Divenire corpo, ombre corte, Verona 2015, p. 44). L’analyse de ce passage fondamental excède l’espace de la réflexion présente, mais il est clair qu’un examen général de l’exploitation contemporaine ne peut se permettre de l’ignorer. Sur le thème, voir également Andrea Fumagalli, Bioeconomia e capitalismo cognitivo. Verso un nuovo paradigma di accumulazione, Carocci, Roma 2007, et Christian Marazzi, Il comunismo del capitale. Biocapitalismo, finanziarizzazione dell’economia e appropriazioni del comune, ombre corte, Verona 2010. []
  13. Salvatore Cominu, « Lavoro cognitivo e industrializzazione », in Sud Comune, 0, 2015, p. 26. []
  14. Ibid., p. 27. []
  15. Riccardo Bellofiore, La crisi capitalistica, la barbarie che avanza, Asterios, Trieste 2011, p. 49. []
  16. Sandro Mezzadra, « Le geografie della crisi e dello sviluppo capitalistico. Appunti preliminari e ipotesi di ricerca », in Euronomade, 2014, (disponibile on ligne sur http://www.euronomade.info/?p=465). []
  17. Andrea Fumagalli, « The Concept of Subsumption of Labour to Capital: Towards the Life Subsumption in Bio-Cognitive Capitalism », in Eran Fisher et Christian Fuchs (dir.), Reconsidering Value and Labour in the Digital Age, Palgrave, New York 2015, pp. 230-232. Sur les même thèmes, voir en italien, Andrea Fumagalli, « Il Jobs Act o la sussunzione vitale del lavoro al capitale », in Sud Comune, 0, 2015, pp. 12-18. []
  18. Dans la même lignée interprétative d’Andrea Fumagalli il faut signaler le travail ponctuel d’Anna Carreri, Valorizzazione. Metamorfosi di un processo: dal valore lavoro di Marx alle concettualizzazioni di oggi, Odoya – I libri di Emil, Bologna 2012. []
  19. Récemment, le concept d’axiomatique a également été utilisé par Sandro Mezzadra et Brett Neilson, dans leur important ouvrage Border as Method. Or, the Multiplication of Labor, Duke University Press, 2013. Il ne nous semble cependant pas que les auteurs aient complètement développé la perspective heuristique et interprétative que porte le concept. Sur le concept d’axiomatique appliqué à l’analyse du capitalisme contemporain, on consultera également les travaux récents de Maurizio Lazzarato dans La Fabrique de l’homme endetté, Paris, Amsterdam, 2011 et Gouverner par la dette, Paris, Les prairies ordinaires, 2014. []
  20. Gilles Deleuze, Codici, il capitalismo, il flusso, decodificazione dei flussi, capitalismo e schizofrenia, la psicanalisi, Spinoza. Cours Vincennes, 16.11.1971 (disponible en ligne: http://www.webdeleuze.com/php/texte.phpcle=195&groupe=Anti+Oedipe+et+Mille+Plateaux&langue=4). []
  21. Ce passage pourrait se prêter à un malentendu : nous n’entendons pas soutenir que la distinction entre la force de travail comme capacité ou faculté humaine de produire et le travail vivant comme octroi effectif de main-d’œuvre exploité par le capital, soit devenue caduque. Il nous semble plus simplement nécessaire de thématiser d’un point analytique aussi bien que politique la constitution d’une capacité productive que le capital exploite au-delà de sa reconduction forcée au salaire (c’est-à-dire au prix payé sur le marché du travail – formellement libre – pour son utilisation). Nous appelons cette capacité productive force-valeur, et imprinting le mode de son exploitation capitaliste. Il s’agit en d’autres termes de considérer le marché comme quelque chose de plus qu’une fictio iuris, c’est-à-dire comme une matrice de subjectivité à la fois productive et gouvernementale. La séparation entre force de travail et travail vivant, donc, est préservée, mais elle ne peut pas se donner sur la base d’une distinction nette entre les sphères de la production, de la circulation et de la reproduction. Au moment où les secondes sont intégrées à la première, les termes du raisonnement doivent changer. C’est pourquoi notre terminologie nous semble pertinente. []
  22. Cf. Niklas Luhmann, Sociologia del diritto, Laterza, Roma-Bari 1977. []
  23. En d’autres termes, le fonctionnement de l’imprinting est globalement étranger aux processus d’immunisation symbolique du moderne et ne se définit en conséquence pas selon la forme d’attentes normatives et de sanctions mais selon sa capacité de produire des enchainements, des connexions, des réseaux, des populations de consommateurs (et sur le plan subjectif : des comportements maniaques, des dissociations psychiques, etc.). Elle agit donc fondamentalement sur le registre de l’imaginaire et non sur celui du symbolique. []
  24. Dans Naissance de la biopolitique Michel Foucault fait de l’incapacité à gérer les « dispositifs libérogènes » une des cause de la crise du libéralisme (pratique de gouvernement qui « consomme de la liberté »), qui provoquera ensuite l’émergence et l’imposition progressive d’une gouvernementalité néolibérale qui fera (et continue à faire) de ces dispositifs, situés dans ce cas dans le contexte d’un anti-naturalisme radical, un large usage. « Vous avez enfin et surtout des processus d’engorgement qui font que les mécanismes producteurs de la liberté, ceux-là même qu’on convoqués pour assurer et fabrique cette liberté, eh bien, vont produire en fait des effets destructeurs qui l’emportent même sur ce qu’ils produisent. C’est, si vous voulez, l’équivoque de tous ces dispositifs qu’on pourrait dire ‘‘libérogènes’’, de tous ces dispositifs qui sont destinés à produire et qui, éventuellement, risquent de produire exactement l’inverse » (Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Gallimard/Seuil, Paris, 2004, p. 70). []
  25. En ce qui concerne l’argent comme signe-convention susceptible de capturer les résultats productifs de l’injonction à l’autonomie caractéristique de l’imprinting (un thème sur lequel il faudra revenir), il faut signaler que les mesures de réalisation du cycle économique tendent toujours plus à se détacher du modèle traditionnel de l’équivalent général. Elles sont plutôt traversées par un processus de différentiation interne continue : une fausse promesse de recrutement futur, la reconnaissance non monétaire mais symbolique des capacités professionnelles, un service de soin octroyé directement par l’entreprise, une série de primes (ou fringe benefits) basée sur participation à venir (et aux missions) de la firme, etc. []
  26. Par-delà l’action conforme à une axiomatique, l’imprinting agit à travers la production, pour le dire avec Deleuze, d’une image dogmatique de la pensée. Voir. G. Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 2011). Deleuze soutient l’existence d’une image « dogmatique » ou « classique » de la pensée qui agit en empêchant de « commencer à penser » vraiment. Il serait toutefois erroné et simplificateur de croire que chez Deleuze il y ait une conception simplement iconoclaste et de refus des effets de pouvoir qui produit une image. Sur ce thème, cf. Fabio Treppiedi, « Il problema dell’immagine del pensiero in Gilles Deleuze », in filosofia.it, 2014 (disponible en ligne sur : http://www.filosofia.it/essais/il-problema-dell-immaginedel-pensiero-in-deleuze). []
  27. Parmi les références possibles sur cet aspect, on soulignera notamment les travaux décisifs de Melinda Cooper et Catherine Waldby sur le concept de travail clinique : Clinical Labor: Tissue Donors and Research Subjects in the Global Bioeconomy, Duje University Press, 2014 ; ainsi que ceux de Kaushik Sunder Rajan sur le concept de biocapital: Biocapital: the Constitution of Postgenomic Life, Duke University Press, Durham NC 2006. []
  28. Karl Marx, Le Chapitre VI, op. Cit. []
  29. Voir sur ce point, la réflexion de Tiziana Terranova, dans « Another Life. The Nature of Political Economy in Foucault’s Genealogy of Biopolitics », in Theory, Culture & Society, 2009, 26, 6, 2009, p. 249). []
  30. Pour un exemple dans les formes de soi-disant économie de la promesse voir Aa.Vv., Economia politica della promessa, manifestolibri, Roma 2015. []
  31. Sur ce point, voir notamment Vincenzo Cuomo et Eleonora de Conciliis (dir.), Il capitalismo della scommessa, Mimesis, Milano-Udine 2015. []
  32. En ce qui concerne l’impact que la financiarisation a eu sur les critères de mesure de la productivité et les conséquences que cela a sur le rapport salarial, voir Andrea Fumagalli et Stefano Lucarelli, « A Model of Cognitive Capitalism: a Preliminary Analysis », in European Journal of Economic and Social Systems, 1, 20, pp. 117-133. []
  33. Pierre Macherey, Le sujet des normes, Éditions Amsterdam, Paris 2014, pp. 13-14. []
Emanuele Leonardi, Federico Chicchi et Stefano Lucarelli