Le capital et son monde : contribution à une lecture ontologique du Capital

L’interprétation du Capital a provoqué d’intenses débats, au sein desquels on peut distinguer une approche substantialiste, qui appréhende le capitalisme comme une entité close sur elle-même et une approche relationnelle, qui l’envisage comme un ensemble de structures délimitant a priori l’espace des possibles. Face à ces deux perspectives, Frédéric Monferrand développe ici une approche processuelle, dans le cadre de laquelle le capitalisme apparaît comme une totalité engagé dans un processus permanent de mutation. À partir des concepts de fétichisme et de subsomption ainsi que de l’apport de la géographie marxiste, il développe une conception multilinéaire des trajectoires de l’accumulation capitaliste, qui va de pair avec une conception différenciée des espaces d’accumulation. Il en résulte que c’est dorénavant le monde qui constitue l’unité ontologique de base pour comprendre les luttes de classes.

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La société est essentiellement processus

Theodor W. Adorno

C’est sans doute un trait caractéristique de tout mouvement social atteignant un certain degré d’antagonisme que de disputer à l’adversaire la délimitation symbolique du terrain sur lequel se joue l’affrontement. L’histoire récente des luttes de classes en France nous en offre un exemple. Au printemps 2016, le cortège de tête qui s’est placé matériellement, si ce n’est politiquement, à l’avant-garde des manifestations contre la réforme du code du travail prévue par la « Loi El Khomri » a peu à peu réussi à imposer le slogan « contre la loi travail et son monde » à l’ensemble du mouvement. Il situait par là son action dans un contexte plus large que celui que redessinent périodiquement les différentes mesures prises par les classes dominantes pour favoriser l’exploitation capitaliste : un contexte marqué par une injonction permanente à la production pour la production (« travaille ! ») qui détermine, bien au-delà de la sphère de « l’économie », la constitution de la réalité sociale telle que nous la connaissons (« et son monde »). Par son auto-désignation même, le mouvement indiquait ainsi que toute mobilisation, si elle se veut radicale, doit aujourd’hui se hisser au niveau du capital appréhendé comme une totalité non seulement mondialisée, mais aussi mondanéisée : enchâssé dans les infrastructures de notre environnement, matérialisée dans les objets qui peuplent le quotidien, coextensive aux différentes sphères de la société, soutenue par nos pratiques et vivant de nos aspirations.

Comment se représenter alors cette totalité qui, par son extension spatiale comme par la profondeur de son insertion dans le monde vécu, semble devoir excéder toute figuration imagée ou discursive ? Comme l’a récemment rappelé Fredric Jameson, cette question aujourd’hui soulevée par la praxis est précisément celle qui oriente les réflexions de Marx dans le Livre I du Capital :

Le problème formel central du Livre I est celui de la représentation. Comment construire une totalité à partir d’une hétérogénéité d’éléments, de processus historiques et de perspectives ? Et bien sûr, comment rendre justice à une totalité qui non seulement n’est pas empirique en tant que système de relations, mais qui est en outre en plein mouvement, en expansion, prise dans un mouvement de totalisation essentiel à son existence et constituant le cœur de sa singulière nature économique1?

Chez Jameson, ces lignes annoncent une lecture du Capital en termes de récit ponctué d’évènements paroxystiques (« la transformation de l’argent en capital », la lutte pour une journée de travail « normale », « l’expropriation des expropriateurs ») dont la résolution appelle chaque fois le développement de nouvelles péripéties. Mais en soulignant que la totalité consiste en un système de relations non-empirique articulant une « hétérogénéité d’éléments » au sein d’un processus permanent de transformation, Jameson ouvre lui-même la possibilité d’une autre lecture : une lecture qu’on peut qualifier d’ « ontologique » en ce qu’elle interroge le type de réalité qu’il convient d’accorder au capital envisagé comme totalité. « Désormais, écrit-il ailleurs, c’est l’étude du Capital qui constitue notre véritable ontologie2. » C’est à cette lecture ontologique que je voudrais contribuer dans cette étude.

Substance, relations, procès

Par « lecture ontologique », je n’entends ni une méditation sur la définition du « sens de l’être » qui sous-tendrait les énoncés marxiens (comme « praxis » ou comme « production », pour ne citer que les deux solutions les plus souvent retenues), ainsi qu’y inciterait une acception heideggérienne du terme « ontologie », ni une tentative de dénombrement des entités que Marx nous enjoindrait à poser comme étant constitutives de toute société (des individus, des relations, des institutions), ainsi qu’y inciterait une acception analytique du terme « ontologie sociale »3. Intéressantes en soi, ces deux perspectives présentent en effet le défaut de rester extérieures à la conceptualité de la « critique de l’économie politique » dont elles tendent le plus souvent à négliger l’objet spécifique : le mode de production capitaliste. Or, c’est précisément ce que Jameson appelle la « singulière nature économique » du capitalisme, « le mouvement de totalisation essentiel à son existence », que je me propose d’étudier dans les pages qui suivent. C’est pourquoi j’appelle ici « ontologie » une entreprise réflexive visant à clarifier le mode d’être qu’on est amené à attribuer au capital lorsqu’on entend le comprendre et le critiquer. À cet égard, trois perspectives semblent possibles, qui, implicitement ou explicitement, ont toutes été explorées dans le marxisme et fournissent à ce titre un principe d’orientation dans les différents débats que soulève l’interprétation du Capital : une perspective substantialiste, une perspective relationnelle et une perspective processuelle 4.

Dans une perspective substantialiste, le capitalisme apparaît comme une entité dont l’identité à soi prime sur les transformations que lui impose l’histoire et sur les relations qu’il entretient à d’autres modes de production. Aussi étrange que cela puisse paraître, Marx nous invite parfois lui-même à ce type de lecture substantialiste, notamment lorsqu’il affirme étudier « l’organisation interne du mode capitaliste de production en quelque sorte dans sa moyenne idéale » ou lorsqu’il compare la valeur à une substance qui est aussi le « sujet automate » de sa valorisation5. Il n’est donc pas étonnant que le marxisme contemporain ait vu se développer de nombreuses interprétations du Capital qui présentent le capitalisme comme une totalité close sur elle-même plutôt qu’en voie de totalisation, comme un système animé d’une vie propre et se reproduisant « derrière le dos » de celles et ceux qui en assurent le maintien dans l’être6.

Malgré son pouvoir suggestif, cette perspective substantialiste présente deux difficultés principales : d’une part, elle tend à abstraire le mode de production capitaliste des conditions historico-géographiques de sa naissance et de son développement ; d’autre part, elle tend à réduire les différents conflits qui l’animent à de simples épiphénomènes de sa reproduction « automatique ». C’est pourquoi on peut lui préférer une seconde approche, relationnelle cette fois, dont le propre est de concevoir le capitalisme comme un ensemble de structures articulant des pratiques économiques, politiques ou idéologiques hétérogènes et déterminant la fonction qu’elles occupent dans la reproduction du tout. Restée attachée au nom d’Althusser, cette ontologie relationnelle présente le double intérêt d’expliquer les contradictions immanentes à une formation sociale par la « surdétermination » que lui imposent les relations que celle-ci entretient à d’autres formations sociales sur le marché mondial et de soutenir que seules les luttes entreprises pour en démembrer l’articulation interne confèrent à ce « tout structuré à dominante » qu’est la société son unité : une « unité de rupture »7.

Or, chez Althusser lui-même, cette identification tendancielle des « structures » aux « conjonctures » ouvre sur une troisième perspective ontologique, processuelle cette fois, dont la thèse centrale est que « l’Histoire est un procès sans sujet 8 ». Certes, l’auteur de Pour Marx précise qu’« il n’est de procès que sous des rapports : les rapports de production (à quoi se limite Le Capital) et d’autres rapports (politiques, idéologiques)9. » Mais rien n’empêche de considérer que ces rapports sont eux-mêmes transformés par les processus auxquels ils impriment un rythme et une direction déterminés. Penser le capitalisme de manière processuelle, ce ne serait alors pas nier qu’il présente des propriétés structurelles, telles que la séparation entre les producteurs et les moyens de production, mais soutenir que ces structures n’ont pas plus de réalité que les tendances à travers lesquelles elles existent. Dans cette perspective, qui accorde une pleine réalité au devenir, le capital n’apparaît ni comme une substance identique à elle-même, ni comme une série de structures circonscrivant a priori l’espace des pratiques possibles, mais comme un ensemble de tendances conférant à des rapports sociaux hétérogènes, des espaces et des histoires différenciées, l’unité minimale d’une totalité en procès10. Telle est du moins, abstraitement formulée, l’hypothèse ontologique à laquelle je voudrais faire passer le test d’une lecture du Livre I Capital.

Je commencerai pour ce faire par me tourner vers la théorie du fétichisme de la marchandise, afin d’aborder le processus de totalisation capitaliste de la société dans une perspective synchronique. M’arrêtant ensuite sur la théorie des formes de subsomption du travail sous le capital, j’appréhenderai ce processus sous l’angle diachronique de son déploiement temporel. Cette distinction entre le « synchronique » et le « diachronique » n’est cependant pas ontologique, mais analytique. Utile en soi, elle ne saurait être érigée en opposition abstraite entre la logique pure du capital et l’histoire bassement empirique de son développement. C’est pourquoi j’essaierai pour finir d’unifier ces deux perspectives sur la totalité sociale dans une étude des coordonnées spatio-temporelles de sa reproduction.

Fétichisme et totalité

Dès Misère de la philosophie, Marx écrit que la société doit être conçue comme un système au sein duquel « tous les rapports coexistent simultanément et se supportent les uns les autres11 ». Comment pénétrer alors conceptuellement dans ce système? Il me semble qu’on peut retenir du procès d’exposition du Livre I du Capital l’idée selon laquelle il faut paradoxalement partir de la méconnaissance dans laquelle nous nous trouvons des différentes médiations qui organisent notre rapport au monde social. En d’autres termes, il faut partir de la théorie du fétichisme de la marchandise.

L’objectif immédiat de cette théorie n’est certes pas ontologique, mais critique. Il s’y agit en effet de rendre compte de la nécessité d’une illusion : l’illusion en vertu de laquelle la valeur nous apparaît comme une propriété « naturelle » des produits du travail. Mais la critique du fétichisme n’en est pas moins décisive pour une ontologie du capitalisme, car Marx s’y interroge explicitement, à propos de l’exemple de la marchandise, sur ce qu’est une « chose sociale », qu’il définit comme une « chose sensible-suprasensible (sinnliche-übersinnliche) » : les marchandises sont en effet des choses sensibles, car elles sont données à la perception des sujets dans l’expérience : nous les voyons, nous les évaluons, nous les échangeons. Mais elles sont suprasensibles, car les propriétés sociales (en l’occurrence, le fait d’avoir de la valeur exprimable en argent) en vertu desquelles elles nous apparaissent comme échangeables sont l’objectivation d’une structure sociale (la division du travail entre unités de production privées) qui n’est quant à elle pas immédiatement donnée dans l’expérience12. On devine ainsi que l’explication du fétichisme repose sur l’analyse du procès de manifestation de la sphère de la production capitaliste dans celle de la circulation marchande. En effet :

Les objets d’usage ne deviennent marchandises que parce qu’ils sont les produits de travaux privés, menés indépendamment les uns des autres. Le complexe de tous les travaux privés forme le travail social global. Étant donné que les producteurs n’entrent en contact social que parce que et à partir du moment où ils échangent les produits de leur travail, les caractères spécifiquement sociaux de leurs travaux privés n’apparaissent eux-mêmes également que dans cet échange. Autrement dit : c’est seulement à travers les relations que l’échange instaure entre les produits du travail, et, par leur entremise, entre les producteurs, que les travaux privés deviennent effectivement, en acte, du travail social global. C’est pourquoi les relations sociales qu’entretiennent leurs travaux privés apparaissent (ercheinen) aux producteurs pour ce qu’elles sont (als das was sie sind), c’est-à-dire, non pas comme des rapports immédiatement sociaux entre les personnes dans leur travail même, mais au contraire comme rapport impersonnels entre des personnes et rapports sociaux entre des choses impersonnelles13.

La thèse décisive de ce passage est que, pour être illusoire, le fétichisme n’est pas une simple apparence : les « relations sociales » explique en effet Marx, « apparaissent aux producteurs pour ce qu’elles sont ». De Hegel, l’auteur du Capital retient donc l’idée selon laquelle le phénomène n’est pas moins réel que l’essence dont il est la manifestation. Comme on peut le lire dans l’Encyclopédie : « L’essence doit nécessairement apparaître. […] L’essence n’est pas derrière l’apparition ou au-delà d’elle, mais du fait que c’est l’essence qui existe, l’existence est apparition14. » Mais, à la différence de Hegel, Marx précise que l’apparence contredit l’essence qu’elle manifeste pourtant, et ce à un double niveau : premièrement, si la substance de la valeur n’est pas « derrière » ou « au-delà » de ses formes, si elle n’existe donc jamais que sous ces formes (marchandise et monnaie), celles-ci font néanmoins apparaître un rapport social de production comme une propriété naturellement attachée aux produits du travail. Deuxièmement, les formes que revêt la valeur dans la circulation contredisent celles que revêt la substance de la valeur – le travail abstrait – dans la production.

Dans la sphère de la circulation, la valeur semble en effet détachée du travail, et constituée par l’échange monétaire, de sorte que la rencontre des individus sur le marché est déterminée par « les rapports sociaux » entre ces « choses impersonnelles » que sont les marchandises. Dans la sphère de la production, le « travail social global » se présente sous la forme de son contraire, comme travail privé, de sorte que les rapports de production y prennent la forme de « rapports impersonnels entre des personnes ». Une même entité, la valeur comme travail abstrait, prend donc des formes contradictoires selon la sphère sociale au sein de laquelle elle se manifeste, de sorte que seule l’exposition théorique de l’articulation de ces sphères en une totalité permet de dissoudre l’illusion objective qu’est le fétichisme. Or, dans l’ « Introduction de 1857 », Marx nous fournit lui-même le concept permettant de penser cette articulation :

Une production déterminée détermine […] une consommation, une distribution, un échange déterminés, et les rapports déterminés que ces différents moments ont entre eux. À vrai dire, la production elle aussi, sous sa forme unilatérale, est, de son côté, déterminée par les autres moments. […] Une transformation de la distribution s’accompagne d’une transformation de la production ; […]. Enfin les besoins de consommation déterminent la production. Il y a action réciproque (Wechselwirkung) entre les différents moments. C’est le cas pour n’importe quelle totalité organique15.

Pour penser l’articulation interne des différents moments de la totalité, Marx introduit ici un concept directement issu de la logique hégélienne : le concept d’action réciproque. Élaboré dans la section III de la Doctrine de l’essence consacrée à « l’effectivité », ce concept permet de penser la réalité de manière dynamique, comme un ensemble de relations internes entre des entités qui agissent les unes sur les autres et transforment ainsi la forme même de leur relation16. Et Hegel précise que le concept d’action réciproque s’impose chaque fois qu’il s’agit de rendre compte du processus d’autodifférenciation interne à une totalité – un organisme vivant ou une formation sociale – au sein de laquelle différents moments se co-produisent les uns les autres17. Dans cette perspective, la référence marxienne au caractère « organique » de la totalité ne doit pas être interprétée en un sens holiste ou fonctionnaliste. Pour Marx, qui précise quelques pages avant l’extrait cité que « considérer la société comme un sujet unique, c’est […] la considérer d’un point de vue faux18 », la totalité n’est en effet pas un grand être transcendant les pratiques sociales et leur assignant une fonction prédéterminée dans sa reproduction à l’identique : elle est immanente aux différents moments (la production, la distribution, la circulation, la consommation) qu’articule son procès de transformation et n’existe à ce titre jamais que comme tendance à la totalisation. « La société actuelle, lit-on ainsi dans la postface du Capital, n’est pas un cristal définitivement solidifié mais un organisme susceptible de mutation, et constamment pris dans un processus de mutation19. » C’est vers la forme temporelle de ce « processus de mutation » qu’il convient dès lors de se tourner.

Subsomption et histoire

Dans Le Capital, c’est à travers la distinction entre « subsomption formelle » et « subsomption réelle » que Marx thématise, non pas l’histoire de la constitution des structures sociales du capitalisme, étudiée au chapitre XXIV consacré à « la soi-disant ‘‘accumulation primitive’’ », mais l’historicité interne à ses structures constituées. Dans la subsomption formelle, le capital s’approprie le surtravail des producteurs sans transformer le procès de production, mais en allongeant le temps de travail (extraction de survaleur absolue). Dans la subsomption réelle, en revanche, le capital réorganise le procès de production conformément à ses exigences de valorisation, en intensifiant cette fois la productivité du travail (extraction de survaleur relative). La question que pose cette distinction est dès lors la suivante : faut-il concevoir la « subsomption formelle » et la « subsomption réelle » comme deux phases successives du développement capitaliste, de sorte que l’histoire de ce dernier serait unilinéaire ? Ou convient-il de les concevoir au contraire comme deux formes d’exploitation en action réciproque l’une avec l’autre sur le marché mondial, de sorte que l’histoire du capitalisme serait multilinéaire ? À lire l’extrait suivant du chapitre VI dit « inédit » du Capital, c’est la deuxième option qui semble devoir être privilégiée :

Aux deux formes de la survaleur – l’absolue et la relative […] – correspondent deux formes distinctes de subsomption du travail sous le capital, ou deux formes distinctes de la production capitaliste, la première ouvrant toujours la voie à l’autre, même si la deuxième, d’avantage développée, peut à son tour servir de base pour l’introduction de la première dans de nouvelles branches de production 20.

Marx suggère ici que la subsomption formelle et la subsomption réelle ne sauraient être réduites à des « stades » successifs de la production capitaliste, mais doivent être pensées dans leur contemporanéité : le développement de la subsomption réelle, explique-t-il en effet, provoque l’introduction de la subsomption formelle « dans de nouvelles branches de la production ». L’augmentation de l’intensité et de la productivité du travail provoquée par l’acquisition de nouvelles machines permet en effet au capitaliste de « faire baisser la valeur individuelle de sa marchandise au-dessous de sa valeur socialement déterminée21. » En exploitant du travail plus productif que le « temps de travail socialement nécessaire en moyenne », il peut ainsi extraire une « survaleur extra » de la vente de ses produits22. Pour rester compétitives, les entreprises n’ayant pas adoptée les innovations technologiques en question devront quant à elles allonger le temps de travail de leurs salariés, et réintroduire ainsi dans le procès de production des formes d’extraction de survaleur absolue, et ce, jusqu’à ce que l’innovation technologique se soit diffusée dans l’ensemble des secteurs de la production concernée, fixant dès lors une nouvelle norme de productivité23. Les formes les plus avancées de la production capitaliste ne se substituent donc pas simplement aux formes que, par comparaison, on dira moins développées : elles les posent, pour ainsi dire rétroactivement, comme un présupposé de leur domination sur le marché.

Quelques pages avant le passage du « chapitre inédit » précédemment cité, Marx précise en outre que cette production de formes de subsomptions différenciées n’opère pas simplement entre les branches de la division sociale du travail à l’intérieur d’une formation sociale, mais aussi entre les formations sociales au sein desquelles le mode de production capitaliste est dominant, et celles où il ne l’est pas. Il explique ainsi que l’importation de capital usuraire en Inde a permis d’extorquer de la survaleur aux producteurs immédiats sous la forme de l’intérêt, sans pour autant modifier l’organisation du procès de production24. Et c’est pour décrire ce genre de phénomènes que dans le chapitre XIV du Capital, il introduit une troisième forme de subsomption entre la subsomption formelle et la subsomption réelle – un forme « bâtarde » ou « mixte » – qui semble avoir peu retenue l’attention des commentateurs :

Une mention suffira pour évoquer les formes bâtardes (Zwitterformen) où le surtravail n’est pas directement pompé, par la force, au producteur, et où sa subsomption formelle sous le capital n’est pas encore intervenue. Ce sont les cas où le capital ne s’est pas encore emparé médiatement du procès de travail. […]. Ainsi que le montre l’exemple du travail à domicile, tel qu’il se pratique actuellement, certaines formes mixtes peuvent encore être reproduites par endroit sur un arrière-plan de grande industrie, même si elles changent alors complètement de physionomie 25.

C’est la dernière partie de ce passage qui doit ici retenir l’attention. Marx y explique en effet que certaines formes d’exploitation pouvant paraître « archaïques » sont non seulement reproduites, mais aussi transformées par le mouvement de l’accumulation. On trouve trois exemples de cette forme « bâtarde » ou « mixte » de subsomption dans la critique de l’économie politique : le travail à domicile, mentionné dans le passage cité, la reproduction de la « classe servante » composée des « valets, bonnes, laquais, etc. » également mentionnée dans le chapitre XIV du Capital 26, et l’esclavage pratiqué dans les plantations du Sud des États-Unis, mentionné dans les Grundrisse.

Quand bien même la force de travail qui y est exploitée n’est pas formellement libre, explique Marx, les plantations sont des entreprises capitalistes : d’un côté, le planteur réalise la valeur objectivée dans le surproduit extorqué à ses esclaves sur le marché mondial. De l’autre, cette intégration au marché mondial entraîne la transformation du procès de production esclavagiste, selon des critères de rendement et d’efficacité caractéristiques du capitalisme. C’est ainsi qu’historiquement, le développement de la production textile en Angleterre a à la fois profité de l’extension de la culture du coton dans les états du Sud et généré l’intensification de l’exploitation des esclaves. On peut donc parler ici d’action réciproque entre différentes formes d’exploitation. Comme on peut le lire dans un article écrit par Marx pour le New York Tribune en 1861 :

L’industrie moderne de l’Angleterre repose en général sur deux axes misérables. L’un est la pomme de terre, qui était le seul moyen d’alimentation de la population irlandaise et d’une grande partie de la classe ouvrière anglaise. […] Le second axe de l’industrie anglaise était le coton cultivé par les esclaves des États-Unis. L’actuelle crise américaine [guerre de Sécession : 1861-1865] force l’industrie anglaise à élargir le champ de son approvisionnement et à libérer le coton des oligarchies productrices et consommatrices d’esclaves. Aussi longtemps que les fabricants de coton anglais dépendaient du coton cultivé par des esclaves, on pouvait affirmer en vérité qu’ils s’appuyaient sur un double esclavage : l’esclavage indirect de l’homme blanc en Angleterre, et l’esclavage direct de l’homme noir de l’autre côté de l’Atlantique27.

En insistant à la fois sur l’interdépendance objective de « l’industrie moderne » et de la plantation, et sur la commensurabilité subjective de l’expérience du salariat et de celle de l’esclavage, Marx suggère ici que les formes d’exploitation non salariales sont posées par le mouvement de l’accumulation capitaliste comme un présupposé de sa reproduction à l’échelle mondiale. Comme on peut le lire dans les Grundrisse : « L’esclavage des nègres – esclavage purement industriel – […] présuppose (unterstellt) le travail salarié28 ». Dans cette perspective, il convient sans doute d’opérer une distinction entre le mode de production capitaliste, défini par le salariat comme rapport social de production dominant, et le capitalisme, défini comme une forme sociale animée d’une tendance à la totalisation – à l’intégration et à la transformation – de formes d’exploitation non salariale, allant de l’esclavage aux exemples contemporains de la précarité29. Cette distinction permet en effet de rendre compte de la multiplicité réelle des formes sous lesquelles est exploité le travail vivant comme de leur action réciproque au sein d’un même processus de totalisation. Comme l’écrit Massimiliano Tomba : « les différentes formes d’exploitation doivent être conçues dans un multivers historico-temporel, où elles se trouvent entremêlées dans la contemporanéité du présent30. » C’est sur l’examen des coordonnées géographiques de ce « multivers » que je voudrais conclure mes réflexions.

Espace et accumulation

J’ai tenté de montrer que l’ontologie processuelle de Marx enveloppe une conception multilinéaire des trajectoires de l’accumulation capitaliste. Je voudrais maintenant montrer qu’à cette conception multilinéaire de l’histoire correspond en droit une conception différenciée des espaces de l’accumulation, et poser ainsi les jalons de ce qu’on pourrait appeler une « géo-ontologie » du capitalisme.

Cette proposition pourra surprendre, car dans Le Capital, Marx semble se concentrer sur une formation sociale nationale aux frontières géographiques bien délimitée : l’Angleterre, d’où est tiré tout le matériau empirique (statistiques, description des conditions de travail et de vie, récit de luttes menées par les travailleurs, législation sur les fabriques) étudié dans l’ouvrage. Mais on peut souligner que l’auteur du Capital justifie le privilège accordé à l’exemple anglais de deux manières : 1) par le fait que l’Angleterre soit alors la seule formation sociale nationale où le mode de production capitaliste est véritablement dominant31, et 2) par le fait « qu’elle occupe le premier rang sur le marché mondial32 ». Partant, lorsqu’il explique, au chapitre XXII consacré à la reproduction élargie du capital, qu’il lui « faut considérer ici l’ensemble du monde du commerce comme une seule nation et présupposer que la production capitaliste s’est établie partout et s’est emparée de toutes les branches d’industrie33 », il n’isole pas l’économie anglaise du reste du monde ; il présuppose bien plutôt la subsomption de toutes les branches de la division internationale du travail sous le « capital social total34 ». Comme on peut déjà le lire dans les Grundrisse : « la tendance à créer le marché mondial est immédiatement donnée dans le concept de capital35. » On peut donc penser que l’objet du Livre I n’est pas une économie nationale fermée sur elle-même, mais la tendance expansive du capitalisme.

Dans cette perspective, les analyses du Capital s’avèrent peut-être paradoxalement plus adéquates à notre présent historique que les théories classiques de l’impérialisme et du développement inégal, qui présupposent toutes une séparation tranchée entre des modes de production hétérogènes. En 1913, Rosa Luxemburg distinguait ainsi entre un régime d’accumulation fondé sur l’exploitation d’une force de travail « libre » dans les pays du centre, et un régime d’accumulation fondé sur le colonialisme, l’oppression politique et l’expropriation violente des ressources en matières premières et en main d’œuvre dans les périphéries36. Précisant que ces deux régimes sont « organiquement liés37 », la révolutionnaire allemande en concluait que l’annexion totale du monde à la loi de la valeur annonçait « l’effondrement » (Zusammenbruch) du mode de production fondé sur la valeur d’échange : un pronostic qui ne s’est manifestement pas confirmé. On comprend dans ces conditions l’intérêt qu’ont pu susciter les travaux consacrés par David Harvey à la géographie historique du capitalisme. La force de ces travaux tient en effet à ce qu’ils réactivent certaines intuitions de base de la théorie luxemburgiste de l’impérialisme dans un contexte postcolonial et post-socialiste, où le capital ne semble plus connaître de dehors. Harvey introduit en effet la thèse selon laquelle le capitalisme contemporain répond aux crises de suraccumulation38 qui l’ébranlent cycliquement par l’ouverture d’un dehors interne à son espace.

Pour le géographe anglais, certains des phénomènes caractéristiques du capitalisme néolibéral – financiarisation de l’économie, délocalisation massive de la production industrielle, privatisation des institutions du Welfare, expropriation des populations endettées, marchandisation de la culture, restructuration urbaine – participeraient tous d’un vaste processus « d’accumulation par dépossession39 ». La production de profit ne passerait plus seulement aujourd’hui par l’exploitation des travailleurs immédiats, mais aussi par l’appropriation privative des ressources naturelles, culturelles et institutionnelles de la vie sociale. Or, « dans la mesure où ces ressources et ces complexes de ressources sont distribués de façon inégale, il en résulte une certaine forme de développement géographique inégal40 ». Un bref examen de la théorie du « développement géographique inégal » qu’élabore en conséquence Harvey s’impose donc comme une étape nécessaire à la formulation d’une ontologie du capital comme totalité en procès. Les grandes lignes de cette théorie sont résumées par Neil Smith comme suit :

La logique du développement inégal dérive spécifiquement des tendances opposées quoiqu’inhérentes au capital, vers la différentiation et, simultanément, vers l’égalisation des niveaux et des conditions de production. Le capital est continuellement investi dans l’environnement bâti de manière à produire de la survaleur et à étendre la base du capital lui-même. Mais le capital est également retiré en permanence de l’environnement bâti de manière à tirer avantage de taux de profits plus élevés. L’immobilisation spatiale du capital productif sous sa forme matérielle n’est ni plus ni moins une nécessité que la circulation perpétuelle du capital en valeur. Il est ainsi possible de voir le développement inégal du capitalisme comme une expression géographique de la contradiction fondamentale entre valeur d’usage et valeur d’échange41.

Telle qu’elle est ici annoncée, la théorie du développement géographique inégal repose sur trois thèses principales, qu’on peut classer par ordre de généralité : la première est que les processus constitutifs du mode de production capitaliste s’incarnent nécessairement dans l’espace, et, plus précisément, tendent à produire un espace favorisant leur continuité. La seconde est que cette production de l’espace prend la forme d’une tendance contradictoire à l’homogénéisation et à la fragmentation : d’un côté, le développement des moyens de transports et de communication nécessaires à l’accélération du cycle de rotation du capital (de son investissement sous forme de capital industriel à sa circulation sous forme d’argent et de marchandises) tend en effet à abolir les distances et à produire un espace lisse, au sein duquel peuvent efficacement circuler les flux de marchandises et de forces de travail. Comme le remarque Marx dans les Grundrisse, « plus le capital est développé […] plus il recherche […] une plus grande extension spatiale du marché et un plus grand anéantissement de l’espace par le temps42. » Mais, de l’autre, ces moyens de transports et de communications sont précisément matérialisés dans l’espace sous forme d’infrastructures qui dessinent la géographie concrète de notre monde : la circulation des marchandises et de la force de travail requiert ainsi un fort investissement en capital fixe immobilisé sous forme de routes, de voies ferrées, de ports et d’aéroports qui attirent les investissement et polarisent le développement de régions entières autour de quelques centres urbains. Quant à la circulation des informations qui président à ces investissements et aux échanges financiers en temps réel, elle repose sur la construction d’un réseau logistique de grande ampleur, dont les centres de stockage du « Big Data », les câbles sous-marins ou les fibres optiques qui matérialisent le réseau Internet constituent sans doute l’exemple le plus frappant.

Or, poursuit Harvey, – et c’est la troisième thèse –, les tendances à la crise qui animent le mode de production capitaliste provoquent à la fois la dévaluation du capital investi dans ces infrastructures et le développement d’autres régions susceptibles d’absorber les surplus en capital et en travail générés en un centre d’accumulation donné. Pour résoudre ses crises, le capital est ainsi poussé à la recherche continue de nouveaux « spatial fixes », – au double sens de nouveaux arrangements spatiaux et de nouvelles solutions spatiales aux crises de suraccumulation – dont le déplacement restructure en permanence la géographie historique du capitalisme comme système où se côtoient les centres financiers et les bidonvilles, les zones industrielles et les friches urbaines, les campagnes désertées et les métropoles surpeuplées43. Comme le résume Harvey, « le capitalisme s’évertue constamment à créer un paysage social et physique à son image, adéquat à ses besoins à un moment donné, tout cela pour bouleverser, voire détruire ce paysage à une date ultérieure44. » La conséquence la plus décisive de ces analyses est à mes yeux la suivante : les distinctions entre le centre et les périphéries ou entre formations sociales « développées » et « sous-développées » à partir desquelles nous cartographions traditionnellement la géographie historique du capitalisme se réfléchissent dorénavant à l’intérieur des différents espaces qu’articule la circulation mondiale du capital.

Pour être schématique, cette brève exposition des arguments développés par Smith et Harvey me semble riche d’implications ontologiques. Elle permet notamment de concrétiser la thèse selon laquelle le capital doit être conçu comme une totalité en procès. Totalité, d’abord car l’accumulation capitaliste se déploie extensivement à l’échelle du monde et intensivement dans toutes les sphères de la réalité sociale. Totalité en procès, ensuite, car les inégalités de développement qui caractérisent le déploiement du capital sont non seulement perpétuellement redistribuées entre mais aussi intériorisés par les différentes régions du monde. En conclusion, on peut donc soutenir que c’est dorénavant l’espace global qui confère aux multiples temporalités présidant à l’accumulation capitaliste l’unité minimale d’une totalité, quelque chose comme la forme d’un monde.

Ce texte est issu d’une communication au séminaire « lectures ontologique du Capital », qui se déroule un jeudi par mois à l’Université Paris Ouest Nanterre. (Voir http://sophiapol.hypotheses.org)

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  1. Fredric Jameson, « Une nouvelle interprétation du Capital », Période, disponible en ligne sur http://revueperiode.net/une-nouvelle-interpretation-du-capital/ []
  2. Fredric Jameson, La totalité comme complot, trad. N. Vieillescazes, Paris, Les prairies ordinaires, 2007, p. 123. []
  3. Pour deux exemples de ce type de lecture ontologique de Marx, voir Gérard Granel, « L’ontologie marxiste de 1844 et la question de la ‘‘coupure’’ » in Traditionis Traditio, Paris, Gallimard, 1972, p. 179-232 et Carol C. Gould, Marx’s Social Ontology. Individuality and Community in Marx’s Theory of Social Reality, Cambridge, MA et Londres, MIT Press, 1978. []
  4. J’emprunte cette distinction entre ontologies sociales substantialiste, relationnelle et processuelle à Emmanuel Renault, « Critical Theory and Processual Social Ontology », Journal of Social Ontology, Vol 2/1, 2016. []
  5. Voir Karl Marx, Le Capital, Livre III, trad. C. Cohen-Solal et G. Badia Paris, Éditions sociales, 1976, p. 751 et Karl Marx, Le Capital, Livre I, trad. J-P. Lefebvre et alii, Paris, PUF, 1993, p. 173-174. []
  6. Pour ce type de lecture, voir notamment Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, trad. O. Galtier et L. Mercier, Paris, Mille et une Nuits, 2009 et Pierre Dardot et Christian Laval, Marx, prénom : Karl, Paris, Gallimard, 2012. []
  7. Voir l’étude des conditions de possibilité de la Révolution d’octobre dans Louis Althusser, « Contradiction et surdétermination » in Pour Marx, Paris, La découverte, 2005, p. 98-99. []
  8. Louis Althusser, « Sur le rapport de Marx à Hegel » in Lénine et la philosophie suivi de Marx et Lénine devant Hegel, Paris, Maspero, 1972, p. 68. []
  9. Ibid., p. 71. []
  10. On trouve la même insistance sur la dimension processuelle du capitalisme et sur l’hétérogénéité réelle qu’il inclut chez Alexander Anievas et Kerem Nişancioğlu, How the West Came to Rule. The Geopolitical Origins of Capitalism, Londres, Pluto Press, 2015, p. 8-10. []
  11. Karl Marx, Misère de la philosophie, Paris, Éditions sociales, 1977, p. 120. []
  12. « Ce qu’il y a de mystérieux dans la forme-marchandise consiste donc simplement en ceci qu’elle renvoie aux hommes l’image des caractères sociaux de leur propre travail comme des caractères objectifs des produits du travail eux-mêmes, comme des qualités sociales que ces choses posséderaient par nature: elle leur renvoie ainsi l’image du rapport social des producteurs au travail global, comme un rapport social existant en dehors d’eux, entre des objets. C’est ce quiproquo qui fait que les produits du travail deviennent des marchandises, des choses sensibles suprasensibles, des choses sociales. » Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 83. []
  13. Ibid., 83-84. []
  14. Georg W. F. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques (1830), Tome I, « La science de la Logique », §. 131, trad. B. Bourgeois, Paris, Vrin, 1970, p. 385-386. []
  15. Karl Marx, « Introduction de 1857 » in Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », trad. J.-P. Lefebvre et alii, Paris, Éditions sociales, 2011, p. 56, je souligne. []
  16. Voir Georg W.F. Hegel, Science de la logique (1832), Premier Tome, La logique objective, deuxième livre, La Doctrine de l’essence, trad. G. Jarczyk et J.-P. Labarrière, Paris, éditions Kimé, 2010, p. 252-258. []
  17. « Il faut remarquer encore l’application inadmissible de la relation-de-causalité à des relations de la [vie] physico-organique et de la vie spirituelle. Ici, ce qu’on nomme cause s’avère être évidemment d’un autre contenu que l’effet, mais pour la raison que ce qui agit sur le vivant se trouve déterminé, changé et transformé par lui de façon autonome (Selbstständig), parce que le vivant ne laisse pas venir la cause à son effet, c’est-à-dire la sursume comme cause. Ainsi dit-on de façon inadmissible que la nourriture est la cause du sang, ou [que] ces aliments ou froid, humidité, sont causes de la fièvre, etc. ; ainsi est-il inadmissible d’indiquer le climat ionique comme la cause des œuvres d’Homère, ou [l’] ambition de César comme la cause du déclin de la Constitution républicaine de Rome. Dans l’histoire, en somme, masses et individus spirituels sont en jeu, et en détermination-réciproque les uns avec les autres ; pourtant c’est la nature de l’esprit, dans un sens encore bien plus haut que le caractère du vivant en général, bien plutôt de ne pas admettre dans soi un originaire autre, ou de ne pas laisser une cause se continuer sans lui, mais de l’interrompre et de [la] transformer. » Ibid., p. 244. []
  18. Karl Marx, « Introduction de 1857 » in Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », op. cit., p. 50. []
  19. Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 7. []
  20. Karl Marx, Manuscrits de 1863-1867 (chapitre VI du « Capital »), trad. G. Cornillet, L. Prost et L. Sève, Paris, Éditions sociales, 2010, p. 188. []
  21. Ibid., p. 210. []
  22. Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 356-357. []
  23. « La machinerie se généralisant dans une branche industrielle, la valeur de la marchandise produite à l’aide de machines se transforme en valeur sociale régulatrice de toutes les marchandises de même espèce, et c’est cette contradiction qui, en retour, pousse le capital, sans qu’il en soit conscient, à prolonger la journée de travail avec la pire des violences. » Ibid., p. 457. []
  24. Voir Karl Marx, Manuscrit de 1863-1867, op. cit., p. 185-186. []
  25. Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 571. Je souligne. []
  26. Voir Ibid., p. 500. []
  27. Karl Marx, « Le commerce britannique du coton » in Karl Marx et Friedrich Engels, La Chine, trad. R. Dangeville, Paris, Union Générale d’Éditions, 10/18, 1973, p. 430-431. []
  28. Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », op. cit., p. 185. Plus loin dans le texte, Marx note à propos de l’échange d’équivalent entre le capitaliste et le salarié : « cela n’est pas contradictoire avec le fait qu’il peut y avoir esclavage, en certains points, à l’intérieur du système bourgeois. Mais cet esclavage n’est alors possible que parce qu’il n’existe pas en d’autres points ». Ibid., p. 425. []
  29. Je remercie Paul Guillibert pour cette suggestion. On trouve une distinction proche chez Jairus Banaji, qui différencie les « rapports de production » des « formes d’exploitation » dans Theory as History : Essays on Modes of Production and Exploitation, Chicago, Haymarket, 2011, p. 5-11. []
  30. Massimiliano Tomba, Marx’s Temporalities, trad. P. D. Thomas et S. R. Farris, Chicago, Haymarket, 2013, p. 156. []
  31. Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 4. []
  32. Ibid., p. 727. []
  33. Ibid., 651. []
  34. Voir Ibid., p. 700-701. []
  35. Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits Grundrisse, op. cit., p. 369. []
  36. Voir Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital, tome II, in Œuvres IV, trad. I. Petit, Paris, Maspero, 1972, p. 120-121. []
  37. Ibid., p. 121. []
  38. Par « crise de suraccumulation, Harvey désigne une situation « où des surplus de capital (combinés parfois à des surplus de travail) restent en friche, sans possibilités d’investissement rentable. » David Harvey, Le nouvel impérialisme, trad. J. Batou et C. Georgiou, Paris, Les prairies ordinaires, 2010, p. 177. []
  39. Ibid., p. 165-190. []
  40. Ibid., p. 215. []
  41. Neil Smith, Uneven Development. Nature, Capital and the Production of Space, Londres, Verso, 2010, p. 6. []
  42. Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », op. cit., p. 500. []
  43. Sur le concept de « spatial fix », voir David Harvey, Géographie de la domination, trad. N. Vieillescazes, Paris, Les Prairies ordinaires, 2008, p. 101-108. []
  44. Ibid., p. 96. []
Frédéric Monferrand