[Guide de lecture] Althusser : mode d’emploi

L’oeuvre d’Althusser n’a pas souffert d’être tombée aux oubliettes ou d’avoir été ignorée : elle a pâti du contraire, d’être une pensée « bien connue ». Or comme le disait Hegel, « ce qui est bien connu est en général, pour cette raison qu’il est bien connu, non connu ». Tout le monde croît avoir compris Althusser sans l’avoir lu, si bien que le philosophe français représente soit l’épouvantail d’un marxisme froid et scientiste, soit un monument embarrassant de la pensée des années 1960. Pour les militants, il semble souvent incongru qu’on prête encore attention à une figure si controversée et si canonisée à la fois. Face à cette confusion, Panagiotis Sotiris, militant revendiqué du courant « althussérien » de la gauche grecque, propose un véritable mode d’emploi pour pénétrer le travail d’Althusser. Éclairant les différents aspects de sa pensée, il en détaille principalement trois « moments » : une redéfinition de la pratique marxiste de la philosophie, un renouveau profond de la pensée de l’idéologie et, last but not least, une refonte stratégique du mouvement communiste, mettant l’accent sur la dictature du prolétariat et la nécessité de travailler à une politique à distance de l’État.

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Il est difficile d’établir un guide de lecture de l’œuvre d’Althusser tant celle-ci est vaste. Je me propose donc d’organiser ce guide à partir des différentes thématiques qui structurent son œuvre, de sorte que le lecteur puisse y entrer par différents endroits.

Je pense toutefois qu’il est impératif de commencer par la lecture de Pour Marx (La Découverte, 2005). De tous les textes publiés du vivant d’Althusser, c’est celui qui se rapproche le plus d’un livre, bien que formellement ce soit un recueil de textes agrémenté d’une préface.

C’est une lecture indispensable pour quiconque est intéressé par l’évolution des débats au sein du marxisme des cinquante dernières années. Althusser y défend une conception du matérialisme historique non-historiciste, la notion d’antihumanisme théorique et avance qu’il y a une rupture épistémologique dans l’évolution de la pensée de Marx. Il ébauche également une théorie de la pratique théorique, un concept d’idéologie et une pensée originale de la conjoncture.

Bien qu’on ne puisse pas dire que ça soit un livre proprement politique, il demeure une intervention majeure dans une période où l’expansion du mouvement communiste s’accompagnait d’un tournant droitier et d’une profonde crise stratégique, tant à l’Est qu’à l’Ouest, exemplifié par la tendance à l’incorporation d’éléments d’humanisme et de technocratisme au sein du marxisme.

En ce sens, le dessein secret de cette intervention d’Althusser était de favoriser un gauchissement de la ligne politique au moyen d’une correction théorique.

Quiconque souhaite découvrir Althusser, l’althussérisme et la nouvelle conception de l’épistémologie matérialiste qu’ils portent ne peut que se tourner vers Lire le Capital (PUF, 1967). Il est important d’avoir la version entière de ce livre avec les textes d’Althusser, de Rancière, de Macherey, d’Establet et de Balibar.

Le texte d’Althusser est la version la plus aboutie de sa tentative initiale de conceptualisation d’une épistémologie non téléologique et non empiriste, bien qu’on puisse dire que cela soit aussi d’une certaine façon la limite de son approche.

Le texte de Balibar constitue une importante tentative de re-conceptualisation du matérialisme historique en termes de théorie des structures, tentative qui a ouvert la voie au paradigme du structuralisme marxiste.

Macherey et Establet nous offrent un aperçu inestimable de l’architecture conceptuelle du Capital de Marx.

Le texte de Rancière, quant à lui, se détache du reste puisqu’il est une importante contribution qui nous offre une version originale de la « forme valeur » dans le Capital, malgré le fait qu’il ait renié ce texte par la suite.

Après les quelques interventions de 1966, Althusser entame une période d’autocritique philosophique et théorique qui se traduit par une prise en compte de l’importance du tournant droitier du mouvement communiste officiel et de la limite d’une conceptualisation de la philosophie marxiste en terme de potentielle « Science des sciences ».

Ce tournant théorique s’accompagne d’un travail important autour de la notion de « rencontre », qui en fait la pièce centrale d’un matérialisme anti-téléologique. Toutefois, ce concept n’apparaît pas dans les textes publiés alors.

Le premier tournant majeur de l’œuvre d’Althusser prend la forme d’une redéfinition de la philosophie, en trois étapes :

  • Lénine et la philosophie (Maspero, 1969, désormais disponible dans le recueil La solitude de Machiavel, PUF, 1998)

Ce livre est une défense de l’intervention philosophique de Lénine et une argumentation originale en faveur du caractère politique de la philosophie et de l’intervention politique en théorie.

  • Philosophie spontanée et philosophie des savants (Maspero, 1974)

Cette série de cours d’Althusser est une tentative de repenser la spécificité de la philosophie comme proposition d’intervention politique en théorie. C’est dans ce livre que nous trouvons une distinction entre philosophie et science et une catégorisation des différentes variétés d’idéalisme.

  • Réponse à John Lewis (Maspero, 1973, désormais disponible dans La solitude de Machiavel, PUF, 1998)

C’est un texte polémique contre les tenants du marxisme humaniste. Il développe simultanément une redéfinition de la philosophie comme en dernière instance lutte des classes dans la théorie et les éléments d’une théorie du stalinisme qui va bien au-delà d’une simple dénonciation du culte de la personnalité.

  • « La Transformation de la philosophie » (in Sur la philosophie, Gallimard, 1994).

Ce texte est un cours de 1976, qui va bien plus loin dans sa conception de la philosophie, en liant les formes traditionnelles du système philosophique à la reproduction des relations sociales et politiques dominantes. Il suggère une nouvelle pratique du matérialisme qui vise à combattre l’idéalisme de la philosophie traditionnelle, tout en participant à la libération des pratiques sociales collectives des classes subalternes.

Parmi les textes d’autocritique publiés au long des années 1970, nous pouvons signaler « Éléments d’autocritique » (in La solitude de Machiavel PUF, 1998). Althusser y expose la version « publique » de son autocritique en soulignant la rupture avec le structuralisme. Il y signale également les éléments spinoziste de sa pensée.

Dans « La soutenance d’Amiens » (dans le recueil Positions, Éditions Sociales, 1976), il revient sur ses évolutions théoriques et dresse une autocritique des textes de 1965.

Cependant, la période post-1965 est aussi marquée par la tentative d’Althusser de proposer une nouvelle théorie de l’idéologie. On découvre souvent Althusser par les nombreuses références faites à son article séminal de 1977 ayant pour titre « Idéologie et appareil idéologique d’État ». Pourtant, comme Althusser l’a noté, ce texte est extrait d’un manuscrit plus large intitulé Sur la reproduction. Il est préférable de le lire intégralement plutôt que de se contenter de l’article de 1971. Il nous offre une vue plus large des problématiques de l’althussérisme, avec un accent mis sur la lutte des classes, sur le rôle des appareils idéologiques d’État, sur la primauté des relation de production par rapport aux forces productives et sur le besoin d’une nouvelle pratique de la politique. Cela met la théorie de l’idéologie d’Althusser en perspective, tant en termes politique et historique. Cette perspective associe la nécessité d’un tournant vers la gauche de la ligne politique du PCF à une théorie de l’idéologie et des appareils idéologiques d’État qui, d’une certaine manière, tente de se confronter aux questions que se posait Gramsci.

Malgré le peu d’interventions d’Althusser sur la conjoncture politique, nous sommes désormais en mesure de tenter de reconstituer sa pensée politique.

Les Vaches noires (PUF, 2016) est un texte écrit autour de 1976 sous la forme d’un entretien imaginaire et publié pour la première fois en 2016. Il nous offre l’exemple le plus abouti de la critique des formes organisationnelles et politiques du PCF dans la période où celui-ci a abandonné toute référence à la dictature du prolétariat. En ce sens il représente une tentative de critique du stalinisme par Althusser. On se référera également au texte de Balibar, « Sur la dictature du Prolétariat », qui fait écho aux critiques d’Althusser concernant l’abandon de la dictature du prolétariat.
XXIIe congrès (Maspero, 1978) est un petit livre qui reprend un discours fait par Althusser à propos de ce tournant politique du PCF et des questions qu’il soulevait. Ce texte contient des points intéressant sur la nécessité de laisser les masses et leurs intérêts s’exprimer.

  • « Enfin la crise du Marxisme ! » et « Le marxisme comme théorie finie » (in La solitude de Machiavel, PUF, 1998)

Ces deux textes forment les déclarations publiques d’Althusser les plus ouvertes concernant la crise du marxisme et celle du mouvement communiste. Il y exprime la nécessité pratique de se tourner vers les initiatives collectives des masses et vers les formes virtuelles de communisme inscrit dans les interstices de la société capitalistes.

  • « Marx dans ses limites » (in Écrits philosophiques et politiques, t.1, Stock/IMEC)

Ce texte, publié après sa mort, présente la vision la plus détaillée de la pensée d’Althusser sur l’État, la crise du marxisme, la critique de Gramsci et la critique de la conception de l’État de Poulantzas comme condensation des relations de classe. Sa théorie de l’État comme machine transformant les forces sociales en puissances politiques et institutionnelles permet à Althusser de poser le besoin de penser une politique fondée sur la nécessité pour la classe ouvrière et ses organisations de s’affirmer à distance de l’État.

Un autre texte, écrit dans les années 1970 et publié après sa mort, touche directement à la politique : Machiavel et nous (in Écrits philosophiques et politiques, t.2, Stock/IMEC). Ce texte singulier propose une lecture des plus originales de l’œuvre de Machiavel et une exposition de l’évolution de la pensée d’Althusser concernant le matérialisme de la rencontre. Il nous offre en plus une conceptualisation de la pensée politique en conjoncture. En ce sens, c’est un texte exemplaire de l’œuvre d’Althusser.

Quant au matérialisme de la rencontre ou au matérialisme aléatoire, nous sommes désormais en mesure de restituer son émergence dans le cadre d’une série d’élaborations d’Althusser dont certaines sont antérieures à 1984.

Écrit dans les années 1980, « Le Courant Souterrain du matérialisme de la rencontre » (in Écrits philosophiques et politiques, t.1, Stock/IMEC) demeure une sorte de déclaration programmatique. Il est toutefois important, après voir lu ce texte, d’étudier la manière dont cette problématique a émergé au sein du travail d’Althusser.

Quatre textes récemment publiés nous renseignent sur l’émergence du matérialisme de la rencontre dans son œuvre :

  • Le cours sur Rousseau (Le Temps des cerises, 2013). Voilà un texte qui requiert déjà une certaine connaissance de l’œuvre de Rousseau, en particuliers du second discours, mais aussi des précédents cours qu’Althusser a consacré à ce philosophe.
  • Initiation à la philosophie pour les non philosophes (PUF, 2014), qu’Althusser élabore pour repenser la philosophie et le matérialisme de la rencontre,
  • Être marxiste en philosophie (PUF, 2015)
  • Machiavel et nous (Tallandier, 2009)

Tous ces textes nous fournissent une vue précieuse sur l’évolution de sa conception particulière avant les années 1980 et peuvent nous aider à mieux comprendre tant « Le courant souterrain…. » que la présentation du matérialisme aléatoire qu’expose Althusser dans l’entretien de 1985-86 avec Fernanda Navarro (Sur la philosophie, Gallimard).

Ces textes des années 1970 sur le matérialisme de la rencontre montrent que cette notion n’a pas une portée philosophique ou même poétique abstraite pour Althusser (contrairement à ce que certains textes des années 1980 pourraient nous laisser croire), mais est un élément incontournable d’une tentative plus large de repenser une critique de gauche communiste du réformisme.

L’acuité politique de cet effort (la « rencontre » comme chemin pour repenser le caractère complexe, intempestif et ouvert de la politique communiste en rupture totale avec toute conception théologico-métaphysique) est capitale si nous voulons comprendre l’importance des élaborations théoriques d’Althusser.

Après avoir lu le corpus principal de l’œuvre d’Althusser, nous pouvons nous tourner vers d’autres textes.

  • Montesquieu, la politique et l’histoire (PUF, 1959)

Seule monographie de l’œuvre d’Althusser, c’est un ouvrage important parce qu’il expose sa première tentative de développer une conception de l’histoire qui ne soit pas téléologique. C’est par ailleurs une très fine lecture de l’œuvre de Montesquieu.

  • L’avenir dure longtemps (Stock, 2007)

On ne devrait lire l’autobiographie d’Althusser qu’après avoir lu l’ensemble de son œuvre. Elle nous fournit d’importantes indications sur sa vie tout en nous induisant aussi en erreur, à l’instar de toute forme autobiographique, singulièrement dans le cas d’une situation personnelle aussi tourmentée que celle d’Althusser après la tragédie des années 1980. La deuxième édition de cette autobiographie comporte quelques passages importants concernant le travail d’Althusser sur Spinoza et Machiavel.

Les Lettres à Franca (Stock/Imec, 1997) sont fascinantes à lire et nous offrent un aperçu inestimable sur la confrontation d’Althusser avec les questions politique et théorique de son temps. Elles évoquent également les épisodes dépressifs qui ont jalonné sa vie. Les Lettres à Hélène (Grasset, 2011) nous donnent des indications importantes sur le contexte biographique sans nous donner le genre d’aperçu sur la pensée d’Althusser que nous offraient les Lettres à Franca.

Traduit par Romain Dautcourt

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Panagiotis Sotiris