Répétition et révolution : Marx chez les Jacobins noirs

La formule de Marx selon laquelle l’histoire se répète toujours deux fois : la première comme tragédie, la deuxième comme farce, est bien connue. Issue du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, elle interroge les décalages entre les intentions et la compréhension des acteurs historiques, tournées vers le passé, et la réalité des processus dans lesquels ils se trouvent embarqués. Si ce décalage revêt souvent un caractère tragique, les subalternes étant les victimes d’une épreuve de force rencontrée dans leur lutte face à laquelle ils se trouvent désarmés, cette distorsion temporelle n’est pas non plus sans avoir ses effets comiques en ce qu’elle révèle aussi l’impréparation des dominants. Dans ce texte lumineux, Matthieu Renault ajoute à ces analyses célèbres une distorsion géopolitique : l’impact inaperçu des décalages entre la métropole et les colonies dans ces pages du 18 Brumaire. Ce faisant, Renault propose un réexamen inédit d’enjeux propres à Marx, qu’on croyait largement balisés, autour de Napoléon III, Bolivar et l’un des monarques régnant sur la jeune nation haïtienne, Soulouque. Reprenant des thèmes rencontrés dans CLR James et ses Jacobins noirs, il démontre une centralité des luttes anticoloniales dans l’émergence de la modernité européenne.

[Guide de lecture] Photographie

« [D]ans toute l’idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscura » (Marx et Engels, L’Idéologie allemande). Dans cette célèbre métaphore, on peut rétrospectivement voir les prémices d’une tradition ininterrompue de problématisation marxiste du medium photographique. Véritablement initiée au lendemain de la Révolution de 1917 dans le sillage de l’avant-gardisme russe, avant d’être enrichie par l’apport du marxisme hétérodoxe venu d’Allemagne, elle s’est poursuivie dans les années 1970 avec le renouveau de la photographie ouvrière et le développement de conséquentes études théoriques et historiques, pour enfin prendre un nouvel essor en ce début de XXIe siècle dans le cadre d’une réflexion plus générale sur l’histoire croisée de l’art et du mode de production capitaliste. Rodtchenko, Tretiakov, Brecht, Benjamin, Kracauer, Berger, Spence, Rouillé, Nesbit, Sekula, Ribalta, voici quelques-uns des noms, parmi beaucoup d’autres, que l’on croisera dans ce foisonnant guide de lecture signé par Steve Edwards, qui témoigne de la vitalité et de l’irréductible hétérogénéité de la théorie-pratique matérialiste de la photographie.

[Guide de lecture] Les théories marxistes de l’impérialisme

Si les discussions sur la mondialisation du tournant des années 2000 et les prises de position qu’imposent aujourd’hui la répression internationale de la révolution syrienne nous ont appris quelque chose, c’est qu’il est impossible de critiquer le capitalisme sans prendre en compte la forme concrète sous laquelle il existe à l’échelle mondiale : l’impérialisme. Dans ce guide de lecture, Claude Serfati revient sur les théories classiques de l’impérialisme développées par Lénine, Boukharine, Hilferding, Luxemburg et Trotsky comme sur les renouvellements dont ces théories ont récemment fait l’objet dans les travaux de David Harvey, Ellen Meiksins Wood, Leo Panitch et Sam Gindin ou William Robinson. Il montre à quel point, malgré leurs divergences, ces travaux partagent une même sous-estimation du rôle du militarisme dans la structure impériale de l’espace mondial. Un militarisme dont la fonction n’est pas simplement d’assurer la domination de tel ou tel pays dans le système des États, mais aussi de réprimer les mouvements sociaux anticapitalistes et anti-impérialistes qui se développent à l’intérieur de chacun de ces États. Dans cette perspective, le slogan zimmerwaldien « l’ennemi est dans notre pays » n’a sans doute rien perdu de son actualité.

La radicalité politique du Théâtre de l’opprimé

Le théâtre de l’opprimé, plus souvent pensé sous la forme du théâtre-forum, est devenu l’un des passages obligés des mouvements sociaux, et même, au-delà, des happening soi-disant participatifs sous l’égide des entreprises ou des subventions publiques. À l’opposé de ses objectifs initiaux, nés du théâtre populaire brésilien et de ses apories, le théâtre de l’opprimé a été éreinté par des formes qui tiennent davantage de la communion (militante) ou du travail social. Dans cet article polémique, Sophie Coudray retrace la généalogie du théâtre de l’opprimé et relativise la place qu’a fini par y prendre le « forum », ces représentations publiques où les spectateurs sont invités à intervenir dans une scène d’oppression jouée par les acteurs. La poétique de l’opprimé est en grande partie hostile à la forme spectaculaire ; c’est une poétique de l’atelier, de l’expérimentation, du processus plutôt que du produit achevé, exposable, commercialisable. Boal propose une méthode générale de transmission des techniques théâtrales à l’usage des subalternes, pour se réapproprier le temps de la pensée et l’espace d’expression des corps. Là réside toute la radicalité de ce théâtre : refuser le spectacle pour s’exercer à la politique.

Sélectionner et punir. Pour une criminologie marxiste. Entretien avec Valeria Vegh Weis

La criminologie, associée en France à la sociologie des déviances, a développé un versant critique substantiel depuis plusieurs décennies, en particulier dans le monde anglophone. Ces approches théoriques du droit et du système judiciaire ont été fécondées par le marxisme. Elles ont aussi de nombreux points de convergence avec les luttes noires radicales et l’anticarcéralisme. Dans cet entretien avec Grégory Salle, Valeria Vegh Weis propose un état des lieux général des recherches en criminologie marxistes ainsi que ses liens au reste du champ. Elle souligne l’apport fondamental du concept de sélectivité judiciaire, qui articule les rapports de classe et de race aux traitements différenciés des illégalismes. Appuyée sur une solide marxologie, Weis pointe l’actualité d’une approche vigoureuse de la justice et de la prison, pour mieux lutter contre ces institutions décisives du capitalisme tardif.

Le bolchevik et la nature

L’urgence de la question écologique n’est pas sans faire écho à l’une des figures du mouvement ouvrier dont la trajectoire semble intrinsèquement liée au problème de la vitesse et du rythme : Lénine lui-même. Ce parallèle peut paraître étrange, tant l’obsession léninienne pour l’actualité de la révolution a l’air éloignée des enjeux environnementaux. Pourtant, dans ce texte vigoureux, Andreas Malm nous présente un Lénine adepte de montagnes enneigées, des randonnées sur les routes les plus escarpées, ou qui s’émeut des renards. Au-delà de l’anecdote, une étude rigoureuse montre combien le bolchévisme a tenté d’œuvrer pour protéger les espaces naturels et sauvages aux premières heures de la Russie soviétique. Malm dessine dès lors un lien fort entre l’urgence écologique, l’actualité de la révolution et la prise du pouvoir. C’est une proposition salutaire, tant chaque minute compte désormais : « pour paraphraser Emma Goldman, si nous ne pouvons plus danser sous la neige, il n’y aura peut-être plus de révolutions »

Sur la production de l’espace et quelques questions urbaines : tour d’horizon de la littérature anglophone

Le marxisme spatial et la géographie critique sont deux champs qui ont explosé ces dernières décennies, tant dans les études académiques que dans les agendas militants. Stefan Kipfer propose ici un guide de lecture étoffé, qui présente les traditions ayant contribué à cette effervescence. Loin de se limiter à une nouvelle « mode » théorique, les théories marxistes de l’espace plongent leurs racines dans les premières approches marxiennes de la ville, ainsi que dans les divers « marxismes urbains » ayant émergé dans l’après-guerre. Loin de se confiner au marxisme occidental et à ses figures iconiques (Benjamin, Debord), Kipfer entend donner une perspective mondiale à ce tour d’horizon de la littérature. Il montre l’importance, dans ce renouveau théorique, aux perspectives issues du tournant postcolonial et de l’écologie politique urbaine. Par ce truchement, les aspects urbains et spatiaux du marxisme donnent un cadre renouvelé pour aborder tant les enjeux de genre et de sexualités, de race, d’impérialisme, et font apparaître non plus seulement l’histoire, mais encore les métropoles capitalistes, leurs réseaux d’infrastructures, de transport et de logistique, comme nouvelle figure de la totalité sociale et du système à renverser.

La valeur de l’art : entretien avec Dave Beech

La figure de l’artiste est, ces derniers temps, mise en cause pour son appartenance incertaine à la classe travailleuse, voire pour sa complicité dans l’embourgeoisement des quartiers populaires. L’émergence d’un marché de l’art hautement spéculatif, l’hégémonie des industries culturelles et l’appropriation de l’art contemporain par les multinationales n’ont pas manqué d’entamer encore davantage la réputation des artistes. Au-delà de tout moralisme, Dave Beech propose, dans cet entretien avec Sophie Coudray, de donner une perspective historique à ce débat. Selon lui, la sphère de l’art est parvenue à conserver son autonomie par rapport au capitalisme et à la subordination du travail à la logique marchande. Dans ce contexte, Beech plaide salutairement, avec pédagogie, pour une approche renouvelée de la théorie marxiste de la valeur face au fait esthétique, et mène une polémique âpre contre les thèses très en vogue du « travail digital ».

[Guide de lecture] La lutte armée en France et en Europe

Le plus souvent, on aborde l’histoire de la lutte armée en France et en Europe par la fin, c’est-à-dire par l’enfermement de ses principaux protagonistes. Cette histoire se trouve alors réduite à un épisode marginal, aussi bref que malheureux, que les portraits des membres d’Action Directe ou de la RAF diffusés par la presse suffiraient à la fois à expliquer et à enterrer. À rebours de cette conception journalistique de l’histoire, Aurélien Dubuisson situe ici l’émergence des groupes armés dans l’explosion subversive de Mai 68 et dans la multiplicité des trajectoires militantes qui y convergèrent. De l’importation de la littérature sud-américaine de guérilla à la constitution européenne d’un front armé transnational en passant par la traduction occidentale du maoïsme et par le développement de tactiques d’autodéfense dans l’aire de l’Autonomie, il dresse la cartographie d’un Kampfplatz prolétarien dont ni les condamnations morales, ni la fétichisation romantique ne sauraient épuiser la richesse.

Pierre Bourdieu : l’universitaire qui se rêvait en militant

La sociologie bourdieusienne a joué un rôle majeur dans la recomposition intellectuelle à gauche de la gauche ces trente dernières années. Ces dernières décennies, une vague de critiques a souligné l’incapacité des théories de Bourdieu à envisager le changement social ou à considérer les motivations de protagonistes sociaux. Pour autant, le noeud du problème n’est peut-être pas le caractère déterministe, si souvent invoqué, de la théorie de Bourdieu. Au fond, comme le montre Dylan Riley, les hypothèses de Bourdieu ne proposent jamais de théorie sociale rigoureuse du capitalisme et des classes sociales. Riley fait dès lors ici la critique complète des oeuvres les plus marquantes du sociologue français, de La Distinction à La Reproduction, étrille les concepts d’habitus, de champ ou de capital, mais surtout explique le si grand succès de ces théories. En réalité, l’approche bourdieusienne propose une reconstitution du monde social calquée sur une philosophie spontanée de l’université. Elle permet, de ce fait, de concilier un radicalisme empirique avec une ontologie sociale conservatrice.