[Guide de lecture] Le marxisme au Japon

Le Japon est certainement le pays non-occidental où le marxisme a connu au XXe siècle l’épanouissement théorique le plus saisissant, en milieu universitaire d’abord mais aussi en dehors. Pourtant, le marxisme japonais, « insularisé », reste au mieux rangé dans le cabinet des curiosités. Gavin Walker nous offre ici un aperçu synoptique sur son histoire, aussi ancienne et riche que méconnue, qui a vu se succéder reformulation de la « question nationale », débats sur la nature du capitalisme japonais et les voies de la révolution, théories et pratiques du soulèvement dans les campagnes et de la lutte armée, ou encore approches subjectives versus structurelles du capital. Se nourrissant d’un dialogue ininterrompu avec Le Capital de Marx, longtemps en prise immédiate avec les politiques du Komintern, puis de la Chine maoïste, le marxisme japonais n’était pas non plus sans entretenir des affinités avec les courants hétérodoxes de la tradition marxiste européenne. Ici comme ailleurs, un tel décentrement vient bousculer le grand partage entre le marxisme orthodoxe (soviétique) et le marxisme occidental, ouvrant d’autres espaces de pensée et d’action.

Que peut la psychanalyse aujourd’hui ? Entretien avec David Pavón-Cuéllar

La psychanalyse semble de nos jours enterrée tant par le dédain militant que par les postures conservatrices de certains psychanalystes. La découverte freudienne et l’héritage lacanien sont-ils pour autant voués à défendre les rôles sociaux patriarcaux, à proclamer une indifférence à la politique, voire à jeter la révolution aux oubliettes de l’histoire ? Dans cet entretien, David Pavón-Cuéllar fait l’hypothèse du contraire. Contre l’uniformisation générale des subjectivités promue par le capital, la psychiatrie, les formes d’oppression, la psychanalyse est le lieu où un autre discours peut être tenu, où peut se dire la singularité de chacun. Pour Pavón-Cuéllar le communisme a pour premier fondement notre solitude commune, le fait que la différence soit universelle et se dresse contre toute uniformisation. Avec clarté, depuis la perspective située du Sud global, il souligne l’urgence d’une psychanalyse émancipatrice, et la situe du côté des affinités ontologiques entre Freud et Marx, de la critique de la psychologie, de la possibilité d’une mystique féministe révolutionnaire, d’une révolution tant sociale que poétique. « Qu’il n’y ait pas de réponse définitive à la question ne veut pas dire du tout qu’il n’y ait pas de réponses. Il y a même trop de réponses, précisément parce qu’il n’y a pas de réponse définitive. Autrement dit, on a plus d’une raison de faire la révolution. Des raisons, on en a trop, en fait. »

Lire Lire le Capital

Lire le Capital est un texte à la fois fascinant et irritant. Fruit d’une conjoncture intellectuelle exceptionnelle en France et d’une élaboration collective (entre Althusser et ses élèves), ce livre condense les problèmes et les avancées du premier moment théorique important de Louis Althusser. Dans cette préface à l’édition hongroise du livre, Étienne Balibar donne à voir les tensions qui ont affleuré dans l’écriture du texte et dans ses vies ultérieures, tant chez Althusser lui-même que chez ses collaborateurs d’alors. De Macherey à Lecourt en passant par Michel Pêcheux ou Rancière, Balibar synthétise ici la pluralité de trajectoires qui s’écrivent à partir de cet ouvrage, mais aussi la singularité propre d’un tel livre, portée par son caractère collectif, les influences des étudiants d’Althusser. Balibar offre une conclusion magistrale sur le rapport entre théorie et pratique, montrant qu’un détour par la théorie est peut-être la seule démarche pour nous prémunir d’un activisme sans objet.

[Guide de lecture] Approches marxistes du crime

La criminologie est presque par définition la science de l’ennemi. Née à l’interface de la physiognomonie et d’une sociologie conservatrice, la criminologie a fait partie intégrante des dispositifs disciplinaires et savants, à l’encontre des plus pauvres et des marginaux. Ce guide de lecture donne à voir un corpus étendu, très méconnu en français, de la criminologie critique et marxiste. Ces approches entendent tant comprendre les ressorts de classe et de race des illégalismes que l’interpénétration entre le crime organisé et la classe dominante, mais aussi la coproduction institutionnelle des délits et de leur répression pénale, ou encore la délinquance des puissants. C’est donc un corpus à s’approprier d’urgence que nous décrit ici Grégory Salle, dans une époque où l’incarcération de masse et les illégalismes jouent un rôle structurant pour le capitalisme tardif.

Économie politique de l’impérialisme : comprendre la surexploitation

Longtemps, on a pensé que la surexploitation des pays du Sud s’explique parce que les salaires y sont plus bas, et que les firmes du Nord s’approprient tous les profits issus de cette exploitation. Le défi pour l’économie marxiste était donc : comment expliquer cette persistance des bas salaires ? Pourquoi la mondialisation n’a-t-elle pas rendu les salaires plus homogènes à l’échelle du monde ? Ce texte de Pierre-Philippe Rey, paru en 1977, reste d’une actualité brûlante. L’auteur y souligne que le mode de production capitaliste n’est pas tout à fait universel. Encore aujourd’hui, la paysannerie demeure en bien des endroits du Sud imparfaitement intégrée au marché. Il subsiste des formes combinées d’agriculture industrielle, paysanne, tribale, d’où une actualité brûlante de la réforme agraire, de l’Afrique du Sud au Brésil. Rey montre que la surexploitation est le fruit de ce que la force de travail paysanne se reproduit à l’extérieur du champ de la valeur. Ce travail non validé par la forme marchande est donc un apport « gratuit » pour le capital impérialiste. Il s’en suit que mettre fin au sous-développement implique la crise des centres economiques mondiaux. Sous ce regard, la politique de destruction et de recolonisation par l’impérialisme se comprend aisément.

Front démocratique de libération de la Palestine – Sur Septembre noir (1970)

Dans ce texte daté de novembre 1970, le Front démocratique de libération de la Palestine, organisation maoïste fondée l’année précédente, apporte des précisions sur la répression brutale des combattants palestiniens en Jordanie, connue sous le nom de Septembre noir. Il tente de réfuter les arguments qui font endosser à la gauche palestinienne les causes de cette crise et amorce son autocritique, invitant les autres composantes de l’OLP de l’époque à débattre publiquement du problème. Ce document est un témoignage indispensable des débats stratégiques de la révolution palestinienne avant les événements de septembre 1970. Par ailleurs, les auteurs appuient leur analyse de la révolution et de la contre-révolution sur la composition de classe des campagnes – en Jordanie et en Cisjordanie – et sur le rapport des forces au sein de l’armée jordanienne. Ce bilan, écrit à chaud, est une des plus riches contributions sur la stratégie révolutionnaire palestinienne, et donne à voir l’interpénétration entre lutte nationale, libération arabe et luttes des classes à l’échelle du Moyen-Orient.

Le mode de vie impérial. Entretien avec Ulrich Brand

Dans cet entretien Ulrich Brand, co-auteur avec Markus Wissen de l’ouvrage récemment paru Mode de vie impérial – À propos de l’exploitation de l’humain et de la nature à l’époque du capitalisme global (2017), relève un des plus grands défis de la théorie marxiste, à savoir la médiation entre la critique de la vie quotidienne et les structures du capitalisme à l’âge du réchauffement climatique. Loin de la posture moralisatrice écolo-bourgeoise qui juge les individus, Brand indique que le développement inégal du capitalisme à l’échelle globale met en œuvre une intégration différenciée autour de l’automobile. C’est ainsi qu’apparaît le concept de mode de vie impérial, qui va de pair avec d’autres apports théoriques comme la crise socio-écologique et les tensions éco-impérialistes, ainsi qu’avec la critique du capitalisme vert. Au cours de cet entretien, Brand engage le débat avec d’autres penseurs marxistes écologistes contemporains comme Andreas Malm et John Bellamy Foster, et brosse également un tableau instructif sur l’état actuel du marxisme dans l’espace germanophone.

[Inédit] Lettre à Rinascita (sur la pensée de Gramsci)

La relation de Louis Althusser à Gramsci a toujours été complexe et ambivalente. Véritable génie politique, Gramsci représentait aussi pour Althusser un véritable adversaire philosophique. L’historicisme intégral, la fusion entre la vérité et la pratique, l’ambiguïté du marxisme entre science et religion, ces éléments se situaient en opposition avec le projet althussérien. Cette lettre inédite à la principale revue communiste italienne représente un condensation éclatante de ces enjeux théoriques. Rédigée en 1967, aux temps forts des controverses théoriques chez les communistes, elle est introduite par Laurent Lévy et Panagiotis Sotiris qui en éclairent le contexte et toutes les implications dans la trajectoire d’Althusser. Cet échange marque en tout état de cause non seulement des ruptures philosophiques, mais aussi des convergences inattendues, du côté d’un matérialisme de la rencontre, attentif aux conjonctures, aux configurations complexes et au primat des rapports de force dans la lutte des classes.

[Guide de lecture] Aux marges de la révolution russe

Octobre 1917 est généralement envisagé comme un phénomène russe. Selon Eric Blanc, une telle focale s’avère trompeuse. Elle ne permet ni de saisir l’émergence, la théorie et la pratique du bolchevisme, ni de saisir la dynamique concrète ayant donné lieu à la révolution. Dans ce guide de lecture, Blanc annote de façon inédite un ensemble de références sur Octobre vu depuis les marges et les pays limitrophes : Géorgiens, Finlandais, Polonais, et bien d’autres sont à l’honneur et livrent un regard résolument décentré sur l’un des événements les plus décisifs du XXe siècle.

En défense de la sauvagerie

La nature sauvage, objet d’aventure et de conquête, représente un fantasme classique de l’imaginaire réactionnaire. De la conquête de l’ouest aux « ténèbres » de Marlow, faire ses preuves dans un environnement hostile, forêt tropicale, désert, montagnes escarpées, est un véritable tropisme colonial et viriliste. Andreas Malm fait ici le constat qu’avec la catastrophe écologique, cet imaginaire est bien de retour, sous les avatars conservateurs du « survivalisme ». Mais Malm propose de tracer une autre tradition, émancipatrice, ayant mis à l’honneur cette « nature sauvage ». En effet, pour les esclaves marrons, de Jamaïque ou de Saint Domingue, c’est la « naturalité » des forêts que les planteurs n’avaient pas su apprivoiser qui fut le meilleur moyen de défense de leurs communautés. Malm propose une exploration fascinante de cet environnementalisme des pauvres, des communes marrones ayant traversé les siècles en Jamaïque aux territoires libérés de la forêt biélorusse par les partisans juifs.