De l’aristocratie ouvrière à l’Union sacrée : Du Bois sur les origines coloniales de 1914

L’impérialisme et la colonisation sont les racines de la Première guerre mondiale. Alors que l’on commémore les cent ans de la guerre de 1914, Alberto Toscano revient sur l’interprétation qu’en offrit, dans les années 1910, W.E.B. Du Bois, marxiste noir américain. Pour ce dernier, la Première guerre mondiale ramène sur le territoire européen un conflit que les grandes puissances impérialistes européennes se livraient sur le territoire de l’Afrique depuis plusieurs décennies. Revenant sur les notions centrales de W.E.B. Du Bois de « salaire de la blancheur » et de « ligne de couleur », Toscano montre ainsi la difficulté stratégique qu’a posé la guerre pour les Noirs américains, et en particulier pour Du Bois : puisque la ligne de couleur traverse autant les mouvements ouvriers des pays du centre que le monde capitaliste lui-même, la question du ralliement à l’effort de guerre supposait de répondre à la double exigence de lutter contre l’impérialisme américain et contre le racisme du mouvement ouvrier.

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« Cette guerre est-elle dès lors la fin des guerres ? Est-ce que cela peut-être la fin, alors que ses causes premières, le mépris et le vol des peuples noirs, sont ancrées jusque dans l’âme même de ceux qui en appellent à la paix ? Ainsi, si l’Europe s’accroche à cette illusion, cela ne peut être la fin de la guerre mondiale – c’en est le commencement. »

Du Bois, « Of the Culture of White Folk » (1917)

« Qu’est-ce que l’homme noir sinon la Belgique des États-Unis et comment l’Amérique pourrait-elle condamner en Allemagne ce qu’elle commet, tout aussi brutalement, à l’intérieur de ses propres frontières ? »

Du Bois, Darkwater (1920)

Introduction

De façon à peu près contemporaine aux études séminales sur les origines impérialistes du conflit intra-européen de la part d’auteurs comme Luxembourg et Lénine, le principal intellectuel et théoricien social noir des États-Unis, W.E.B. Du Bois – dans une série d’articles, de conférences et d’éditoriaux – affirmait que les racines de la guerre devaient être cherchées en Afrique. Ceci ne revenait pas seulement à souligner les dynamiques prédatrices de la concurrence et de l’accumulation qui dressèrent les capitaux européens les uns contre les autres. Selon Du Bois, l’exploitation et le dénigrement du travail noir, et plus largement du travail non-blanc, jouèrent un rôle essentiel dans le dispositif tant matériel qu’idéologique de l’impérialisme européen. La thèse du privilège blanc, d’un salaire matériel et psychologique de la « blancheur » (whiteness), était de ce point de vue extrapolée du contexte particulier de la production aux États-Unis – où la séparation entre les ouvriers noirs et blancs était le facteur crucial du démantèlement de la « reconstruction noire » (Black Reconstruction) et de l’affirmation du capitalisme racial – sur le devant de la scène mondiale. La thèse des « racines africaines de la guerre » – pour citer le titre du plus célèbre article de Du Bois sur cette question – peut donc être considéré comme une contribution à la discussion sur le « social-impérialisme » (une discussion dans laquelle Du Bois, tout comme Lénine, est tributaire du livre Imperialism, de J.A. Hobson, 1902) qui insisterait sur les coordonnées raciales de cette forme particulière de l’idéologie capitaliste, délimitant une sorte de « salaire mondial de la blancheur » (sur le social-impérialisme, voir Semmel 1968, Eley 1976 et Mommsen 1980 p. 93-9). Ironiquement, ce fut précisément en vue de défendre la suprématie du capital et du travail blancs qu’un fameux (et très représentatif) idéologue raciste, tel que Lothrop Stoddard, signala le texte de Du Bois comme une sérieuse mise en garde contre la « marée montante de la race » et la possible fin de la suprématie blanche. Dans cet imaginaire racial, la Première guerre mondiale représentait une sorte de « guerre civile blanche »1. Bien sûr, ceci était en un sens vrai du point de vue de Du Bois, bien que cette thèse eût chez lui une portée totalement différente : selon une thèse dont Karl Korsch et Hannah Arendt se feront plus tard l’écho, et qui était sur le point de devenir un principe fondateur de nombreuses critiques anticoloniales (de façon particulièrement éloquente dans le Discours sur le colonialisme de Césaire), la guerre représentait le retour sur le sol européen (blanc) de la violence et de la répression systématiques qui avaient déjà largement pris place de l’autre côté de la ligne de partage des couleurs géographique – dans les colonies, parmi les « sauvages ». C’était l’effet boomerang de l’impérialisme.

Mais le point de vue de Du Bois n’était pas celui d’une critique anticoloniale, percevant de l’extérieur l’effondrement de l’hypocrisie civilisationnelle de « l’Occident ». Comme en témoignent ses écrits les plus autobiographiques, la ligne de partage des couleurs (colour line) et ses répercussions impériales l’ont frappé en tant qu’intellectuel noir américain et critique social. Et c’est précisément dans le contexte de l’entrée en guerre des États-Unis que l’intervention la plus célèbre de Du Bois, son éditorial « Close Ranks » (« Serrer les rangs »), intimant les Africains-Américains de suspendre leurs « revendications spécifiques» pendant l’effort de guerre, eut lieu. Ici, nous voyons un équivalent racial au compromis de classe, la Burgfrieden (paix civile) qui déchira le mouvement ouvrier européen. Le contexte douteux de l’article « Close Ranks » – la tentative de Du Bois pour devenir officier, sa potentielle collaboration afin de prévenir une « subversion noire » par la recherche de renseignements au sein de la NAACP de Joel Springarn – a déjà été largement étudié par la littérature. Ici, je voudrais plutôt mettre en lumière la dimension « tragique » (ce qui ne signifie pas inévitable) de la posture de Du Bois.

Le pari selon lequel des progrès sociaux et des droits nouveaux puissent découler de la participation des Noirs à l’effort de guerre, de manière non-subalterne, a été mis en œuvre par Du Bois dans le contexte d’une nouvelle brutalisation des rapports raciaux – des attaques contre des soldats noirs, un pic de lynchages, qui s’aggravèrent dans l’immédiat après-guerre et, entre autres, les émeutes raciales de St Louis en 1917. Celles-ci, qui virent des foules d’ouvriers blancs assassiner des Noirs pauvres (accusés d’être des « briseurs de grèves »), fut un indicateur brutal de la quasi-impossibilité, perçue par Du Bois, de bâtir une solidarité entre les travailleurs blancs et noirs, et ainsi de toute position progressiste sur la guerre ne passant pas par la position paradoxale du patriotisme noir.

L’histoire de la réponse de Du Bois face à la Première guerre mondiale, qu’il abordait rétrospectivement, notamment après son ralliement tardif au communisme, à travers un mélange de désaveu, de confusion et d’auto-critique, est à bien des égards l’histoire du douloureux enchevêtrement de deux lignes de partage des couleurs qui se recoupent partiellement ; la première traversant la classe ouvrière américaine, la seconde divisant mondialement le travail blanc et le travail non blanc. Dans leur combinaison d’intuitions datées et d’hésitations politiques, les interventions de Du Bois sur la guerre fournissent un terrain d’expérimentation critique pour penser l’articulation entre le social-impérialisme et le capitalisme racial, dans la mesure où elles nous permettent de réfléchir aux leçons complexes, et en un certain sens toujours non-assimilées, que la Première guerre mondiale offrait à ceux qui tentaient de penser la composition de la classe ouvrière mondiale et les obstacles à une solidarité effective.

La guerre sur le front du partage des couleurs.

En novembre 1914, quelques mois seulement après le déclenchement des hostilités, Du Bois prit la responsabilité des pages de The Crisis, le journal tenant lieu de navire amiral à la NAACP, qu’il avait fondé en 1910 et qu’il continua à éditer jusqu’à sa démission en 1934. L’enjeu était pour Du Bois de replacer le conflit dans le contexte de ce qu’il avait depuis longtemps identifié comme le problème du 20e siècle. S’adressant à ceux qui doutaient encore qu’il y ait un sens à mettre en lien l’assujettissement des noirs américains au carnage européen, Du Bois s’employa à convaincre qu’il existait une structure commune à la guerre et aux rapports raciaux aux États-Unis à travers la question mondiale de la race, à savoir la question des préjugés raciaux – suivant Hobson – dans leur profond enchevêtrement avec l’impérialisme capitaliste2. Pourquoi les « personnes de couleur » ne devraient pas faire « l’erreur de supposer que la guerre actuelle est très éloignée du problème racial en Amérique » et de penser que de tels « problèmes locaux » peuvent être momentanément mis de côté pour se focaliser sur les événements bouleversant le monde en Europe ? Parce que, tout comme la longue tragédie qui caractérise l’expérience noire aux États-Unis, telle qu’elle a évolué depuis l’esclavage, en passant par la guerre de Sécession, la contre-révolution contre la reconstruction noire (Black Reconstruction) et l’oppression poursuivie des premières décennies du siècle, cette guerre est également « l’un des grands désastres causé par la race et le préjugé racial » (Du Bois 1914, p. 245). Ou, comme Du Bois l’affirmera par la suite :

C’est dans ces cercles externes de la race, et non à l’intérieur de l’Europe, que les vraies causes des combats européens actuels sont à trouver. … Les Balkans sont utiles à certaines occasions, mais l’appropriation des matériaux et des hommes dans le monde noir (in the darker world) représente le vrai gain qui jette les nations européennes à la gorge les unes des autres (Du Bois 1915a, p. 366 et 370).

L’articulation entre les « lignes de partage des couleurs » américaine et mondiale se révélera analytiquement et politiquement complexe, mais ce qui autorise à sauter le gouffre apparent entre les luttes africaines-américaines et la guerre mondiale est l’impérialisme, analysé par Du Bois comme un phénomène constitutivement « racial ». Une vue à l’échelle planétaire peut déprovincialiser les politiques raciales aux États-Unis, et lier l’expérience noire aux violences de l’exploitation et de la dépossession hors des frontières :

« Il n’y a qu’à se rappeler le travail forcé en Afrique du Sud, les atrocités au Congo, l’esclavage dans les plantations de cacao dans l’Afrique portugaise, les monopoles fonciers et le peonage au Mexique, l’exploitation des coolies chinois et les horreurs du caoutchouc en Amazonie, pour réaliser ce que fait aujourd’hui l’impérialisme blanc dans des cas bien connus, sans mentionner les milliers d’autres cas moins connus (Du Bois 1914, p. 246). »

En conséquence, l’origine de la guerre ne se trouve pas principalement en Europe elle-même, mais dans la « quête sauvage de l’expansion impériale parmi les races de couleur » (Du Bois 1914, p. 245) affectant, à des degrés divers, les États européens, une expansion qui repose sur les mêmes bases idéologiques que l’exploitation et la destruction des Africains-Américains aux États-Unis.

C’est dans ce contexte d’impérialisme capitaliste racial que, comme l’écrit Du Bois,

une théorie de l’infériorité des peuples basanés et un mépris pour leurs droits et aspirations devinrent pratiquement universels dans les plus grands centres de la culture moderne. C’est ici que les préjugés raciaux et la haine raciale américaine reçurent ces dernières années une aide et une sympathie inattendue. Aujourd’hui, les nations civilisées se battent comme des chiens enragés pour avoir le droit de s’approprier et d’exploiter les peuples basanés (Du Bois 1914, p. 246).

Et comme Du Bois le dénonça avec force dans le cas de Haïti, victime des « atrocités d’une intervention américaine non-souhaitée » (Du Bois 1915b, p. 216), les États-Unis n’étaient pas totalement étrangers à une telle bataille.

Six mois plus tard, dans les pages de l’Atlantic, Du Bois publia sa déclaration la plus connue sur les origines racistes et impérialistes de la Grande guerre. Bien que Du Bois fasse allusion à l’Afrique comme le lieu des « plus grandes crises » des empires passés, l’accent mis sur sa centralité inavouable dans les affaires mondiales de son époque met l’économie politique de la race au premier plan de son analyse. C’est en nous penchant sur la brutalisation immensément lucrative de l’Afrique et des Africains par les Européens, que nous pouvons comprendre comment « le monde a fait du préjugé racial un véritable investissement », comment la «  ligne de partage des couleurs s’est mise à rapporter des dividendes » (Du Bois, 1915a, p. 362). Mais derrière cette exploitation idéologique et matérielle de la différence raciale, Du Bois vit plus que la légitimation instrumentale de la concurrence entre les États-nations et entre les capitaux.

Faisant écho à certains aspects de la sociologie de l’impérialisme de Hobson, Du Bois, tout en révélant les causes « africaines » du conflit européen, affirmait également qu’il y avait une dynamique endogène à l’expansionnisme des belligérants européens. La réponse à l’énigme posée par l’embrasement des « flammes désespérées de la guerre » brûlant l’Afrique depuis la conférence de Berlin, se trouvait dans « les changements économiques survenus en Europe » (Du Bois, 1915a, p. 362). Ou, plus précisément, par la réaction du capital et de l’État à un processus social – prenant les noms, dans l’ordre, de révolution, de démocratie et de socialisation des richesses – dont l’essence est « la plongée de mains sales de plus en plus nombreuses dans le sac des richesses (wealth-bag) de la nation ; jusqu’à maintenant seuls les plus entêtés refusent de voir que la démocratie, en déterminant les revenus, est la prochaines étape inévitable vers la démocratie du pouvoir politique » (Du Bois 1915a, pp.362-3). Ce processus, que dépeint Du Bois en des termes linéaires et peu convaincants, est ce qui pousse les formations capitalistes – incapables de sur-exploiter leur « propre » classe ouvrière, à l’intérieur de leurs propres frontières – et l’État à promettre ou à offrir au prolétariat national une part plus importante du butin impérial.

D’où le paradoxe de ce que Du Bois nomme le « despotisme démocratique », combinant tendances à une démocratie politique et économique accrue avec une intensification de l’exploitation et de l’assujettissement. Ce « paradoxe » n’est pas seulement le fait de l’impérialisme européen, mais définit également la politique américaine elle-même, permettant « les progrès les plus rapides de la démocratie, marchant main dans la main, dans ses principaux centres, avec l’aristocratie montante et la haine des basanés, justifiant et défendant ainsi une inhumanité ne reculant pas devant l’immolation publique d’êtres humains» (Du Bois 1915a, p. 363). Un regard circulaire sur la sociologie de la suprématie blanche montre qu’il existe une solidarité entre les stratégies de l’État et du capital à travers les nations, une solidarité que l’on peut mesurer par la notion racialement définie de démocratie du Herrenvolk – démocratie de/pour la race supérieure (Fredrickson 1981 ; Losurdo 2011). C’est le traçage violent de la ligne de partage des couleurs à l’intérieur de la classe ouvrière mondiale, et la délimitation du processus démocratique par la race, qui, en pratique, dissipe ce paradoxe :

On a demandé à l’ouvrier blanc de partager le butin de l’exploitation des « chinetoques et des négros ». Ce n’est plus seulement le prince-marchand (merchant prince), ou l’aristocratie monopoliste, ou même la classe des employeurs, qui exploite le monde : c’est la nation : une nouvelle nation démocratique composée d’une union entre le capital et le travail. Les ouvriers n’ont certes pas encore la plus grande partie de ce qu’ils veulent ou vont avoir, et restent encore en bas de l’échelle en tant que classe exclue de la société. Mais l’équité des ouvriers est reconnue, et son juste partage n’est qu’une affaire de temps, d’intelligence et de négociations rondement menées. (Du Bois 1915a, p. 368)

Comme nous l’analyserons de manière critique par la suite, cette répétition du récit que fait Du Bois des « préjugés raciaux en tant que cause principale de la guerre» (Du Bois 1915a, p. 368), repose sur une présupposition quant à la réalité matérielle et en fait quant à la faisabilité d’une alliance raciale inter-classes, souscrivant, bien que dans une perspective antagoniste, aux vœux, plus qu’à l’analyse, des adeptes du « social-impérialisme ». Dans « The African Roots of War », c’est en définitive l’union raciale et nationale entre le travail et le capital, par dessus et au-delà des dynamiques de l’hyper-exploitation impériale, qui se cache derrière le conflit. Projetant à l’échelle mondiale la critique de l’hégémonie blanche dans les mouvements ouvriers et socialistes qui avaient déjà déterminé sa démission du parti socialiste en 1912, Du Bois discerne les bases matérielles du conflit mondial dans cette alliance discriminatoire entre les capitalistes et les ouvriers. Il conclut que la guerre « est le résultat des jalousies engendrées par la récente montée d’associations nationales armées entre le travail et le capital» (Du Bois 1915a, p. 366).

Jusqu’à quel point, pourrions nous demander, de telles associations sont-elles stables ? Malgré le soupçon que le social impérialisme pourrait se révéler réalisable, Du Bois est également sensible, suivant en cela Hobson, à ses tiraillements internes. La guerre a éclaté à un moment où « les revendications ascendantes de l’ouvrier blanc, non pas seulement pour les salaires mais également pour de meilleures conditions de travail et pour se faire entendre dans la conduite de l’industrie, rendent la paix industrielle difficile ». Le « socialisme d’État » impérialiste est l’une des tactiques d’apaisement, mais il s’accompagne généralement de la menace de la fuite des capitaux et de ce que nous appelons aujourd’hui le « dumping social ». Le social impérialisme, avec sa ligne de démarcation nationale-raciale, qui « tente anarchiquement d’unir le travail et le capital à l’échelle mondiale », apparaît comme une stratégie plus complète. Mais Du Bois semble suggérer que celle-ci atteint aussi ses limites, dans l’impossibilité d’inclure la totalité de la classe ouvrière (blanche) dans « l’espace sacré » (sacred space) du démocratisme despotique :

La démocratie dans l’organisation économique, bien qu’étant un idéal reconnu, évolue aujourd’hui en ne reconnaissant, dans le partage du butin du capital, que l’aristocratie ouvrière – les plus intelligents, astucieux et perspicaces des ouvriers. Les ignorants, les non-qualifiés et les plus agités forment toujours un large groupe, menaçant et jusqu’à un certain point, révolutionnaire, dans les pays avancés. (Du Bois 1915a, p. 367)

C’est ce racisme brutal qui en vient à combler le fossé entre la promesse du butin et la réalité de l’exploitation continue. L’expérience vécue par les ouvriers blancs du fait que le pacte social impérialiste ne peut pas tenir ses promesses, explique aussi pourquoi partout « ils bondissent avec des propos nets et des actions décidées conduits par l’idée singulière que si l’homme blanc n’étrangle pas l’homme de couleur, alors la Chine, l’Inde et l’Afrique feront à l’Europe ce que l’Europe leur a fait et tente de leur faire» (Du Bois 1915a, p. 367). Dans cette « identification projective » agressive avec l’ennemi racial3, dans le racisme en tant que « contre-violence préventive» (voir Balibar 2001, p. 16), nous pouvons déjà apercevoir la conscience de la culpabilité des paladins de la civilisation quant aux réalités refoulées de leur propre barbarie.

Ce thème de la civilisation reflète celui du capital et du travail dans la réponse de Du Bois à la guerre. Comme l’écrit Du Bois dans un éditorial de Septembre 1916 de The Crisis, avec la Première guerre mondiale (occidentale, européenne) « la civilisation a connu son Waterloo» (Du Bois 1916, p. 248). Ce leitmotiv de la crise civilisationnelle a durablement accompagné beaucoup des réponses intellectuelles à la question de la guerre, que ce soit en Occident ou non. Des personnalités telles que Valéry ou Hesse d’un côté, et Tagore de l’autre, s’accordent sur le fait que « la guerre a renversé les caractéristiques des dominants et a révélé que ce que les colonisateurs présentaient comme des vertus sans précédent se révélaient être en réalité des vices fatals» (Adas 2004, p.89)4. Chez Du Bois, le « Waterloo » occidental offre l’occasion d’une critique morale et esthétique de la figure hégémonique de la civilisation, qui oscille entre les justifications raciales (la valorisation de la culture noire et africaine comme alternative) (Du Bois 1915a, mais surtout Du Bois 1999 [1920]) et l’annonce d’un nouvel humanisme, auquel fera à certains égards écho Fanon un demi-siècle plus tard, mais qui demeure tout de même profondément ancré dans l’imaginaire du progrès du 19e siècle (comme en témoigne cette vision de « l’Orient » qui fut par la suite abandonnée par Du Bois) :

La musique a toujours été en nous ; mais avec la disparition de ces faibles idéaux [de l’Occident blanc] vient l’assurance que les chants des plantations sont plus à l’unisson avec « l’harmonie des sphères » que le plus grand triomphe de Wagner. La vie qui, dans cet Occident froid, s’étire devant nous, en lignes austères et conventionnelles, prend une teinte chaleureuse et dorée qui nous ramène à notre héritage africain et aux tropiques. Frères, la guerre nous a montré la cruauté de la civilisation de l’Occident. L’histoire nous a appris la futilité de la civilisation de l’Orient. Que notre civilisation ne soit celle d’aucun homme, mais de tous les hommes. C’est cette vérité qui nous libérera. (Du Bois 1916, p. 249)

La guerre donne non seulement à Du Bois l’occasion d’envisager la portée mondiale de son argument sur le « salaire de la blancheur » mais aussi d’approfondir son enquête sur « les âmes du peuple blanc» (Du Bois, 1910) d’une manière bien plus saisissante que cette vision d’une Aufhebung civilisationnelle dont on peut soutenir qu’elle reste limitée par l’imaginaire politique « fabien » de Du Bois (Reed Jr. 1999)5, et toujours en attente du tournant marxiste noir de Black Reconstruction. Au-delà de la surprise et de la Schadenfreude provoquée par la « soudaine descente aux enfers de l’Europe », Du Bois, dans son article « Of the Culture of White Folk » dans le Journal of Race Development (un précurseur de Foreign Affair) en Avril 1917, remarque que pour les « peuples de couleur » la guerre est l’occasion de réfléchir à la « prophétie de nos propres âmes » ;elle offre un aperçu, au travers de ce que Du Bois appelait la « double conscience » des peuples noirs, sur la violence et les limites de la civilisation blanche occidentale. Personne, note ironiquement Du Bois, « ne s’est jamais considéré lui-même, dans sa propre perfection, avec un sérieux aussi déconcertant que l’homme blanc ». Et c’est du point de vue des victimes de cette illusion de perfection, de ceux qui « pointaient en silence ses pieds d’argile », que l’explosion de l’idéal du Moi de la civilisation blanche occidentale fait l’objet d’une « stupéfaction modérée» (Du Bois 1917a, p. 309, je souligne)6.

La « Belgique » est ici, comme dans « The African Roots of War », la métonymie et l’allégorie de la réversibilité du concept occidental blanc de « civilisation ». Victime par excellence du militarisme allemand, la Belgique est également le nom de l’impérialisme sous sa forme la plus prédatrice et barbare. Comme le rappelle Du Bois à ses lecteurs : « Ce que subit la Belgique n’est pas la moitié, même pas le dixième, de ce qu’elle a fait subir au Congo noir depuis le grand rêve de Stanley en 1880 ». Cependant, alors que cette vaste « horreur du caoutchouc » était perpétrée, « la Belgique des champs ricanait, celle des villes était gaie; les arts et les sciences étaient florissants ; les gémissements qui aidaient à nourrir cette civilisation tombaient dans des oreilles sourdes, parce que le monde alentour faisait le même type de choses alentour, pour son propre compte» (Du Bois 1917a, p. 311). Pour des « hommes noirs » comme Du Bois, obligés par le régime racial à voir « les âmes du peuple blanc singulièrement nues» (Du Bois 1910, p. 302), ce qui apparaît comme une crise civilisationnelle sans précédent fut perçu comme un moment de dévoilement. Comme il l’écrivit, dans une anticipation lyrique du réquisitoire de Césaire dans le Discours sur le colonialisme :

Ce n’est pas que l’Europe soit devenue folle ; ce n’est pas une aberration ni une insanité ; c’est l’Europe ; ce qui apparaît comme terrible est en réalité l’âme véritable de la culture blanche – en arrière de toute culture – qui se met à nu et apparaît aujourd’hui. C’est à ce point que le monde est parvenu – ces profondeurs sombres et hideuses et non pas les hauteurs éclatantes auxquelles nous nous attendions. C’est là que la puissance et l’énergie de l’humanité moderne se retrouvent. (Du Bois 1917a, pp. 311-2)

Cependant, ce discours sur l’âme renforce la critique de Marable selon laquelle l’appréhension qu’a Du Bois de l’impérialisme demeure une « interprétation idéaliste » (Marable 2005, p. 94). Du Bois s’empresse d’enraciner la culture européenne dans les réalisations matérielles des civilisations antérieures et la rhétorique spirituelle du nouvel impérialisme, en particulier l’ode allemande au Lebensraum, en ce qu’elle est un « agrandissement colonial qui explique, et est seule à même d’expliquer de façon adéquate la guerre actuelle » dans la « théorie de l’expansion coloniale », selon laquelle c’est « le devoir de l’Europe blanche de diviser le monde noir et de l’administrer pour le bien de l’Europe» (Du Bois 1917a, p. 313). Mais bien qu’il réaffirme sa conviction, exprimée pour la première fois en 1914, selon laquelle les origines de la Grande guerre étaient à trouver dans les dynamiques impériales du racisme et de la colonisation, l’accent en est profondément modifié.

Alors que « The African Roots of War » avait mis l’accent sur l’alliance inter-classes sociale-impérialiste, le texte « Of the Culture of White Folk », bien que n’abandonnant pas cette thèse, souligne plutôt l’hyper-exploitation racialisée d’un prolétariat mondial non blanc. Sur la base d’une impasse similaire à celle décrite dans le texte précédent, selon lequel il est « normal pour la civilisation blanche que l’assujettissement des classes ouvrières blanches ne puisse être maintenu plus longtemps » et que, par conséquent, « l’heure des plus riches touche à sa fin », les pays impérialistes se sont tournés vers une « échappatoire » : l’extraction de ressources et « l’exploitation des peuples noirs » dans des domaines où les règles raciales écartaient toutes limites au « profit démesuré ». C’est ainsi que Du Bois dépeint le capitalisme racial pour reprendre ses propres termes, comme un océan de feu et de sang :

Ici, la main d’or fait encore signe : il n’y a pas de syndicat ou de vote ou de spectateurs curieux ou de mauvaises consciences. Ces hommes sont usés jusqu’à l’os, tués et mutilés lors d’expéditions punitives, lorsqu’ils se révoltent. Dans ces pays noirs, le développement industriel peut répéter sous des formes exacerbées toutes les horreurs de l’histoire industrielle de l’Europe, de l’esclavage et du viol jusqu’à la maladie et à la mutilation, avec un seul critère de réussite – les dividendes. (Du Bois 1917a, p. 315)

L’hyper-exploitation impérialiste est ici indissociable de la théorie raciale, qui « se construit à travers l’illusion et les larmes avec une minutie que peu sont capables d’imaginer », et dont la perpétuation a une explication désespérément simple : « ça paye ». En conséquence, « le marché mondial cherche aujourd’hui le plus largement et le plus désespérément les marchés où le travail est le moins cher et le plus désarmé, et où le profit est le plus abondant. Ce travail est maintenu à bon marché et impuissant car le monde blanc méprise les  »basanés »» (Du Bois 1917a, p. 318). Alors que le texte « The African Roots of War » cherchait les causes de la guerre dans les « jalousies engendrées par la récente montée d’associations nationales armées du travail et du capital », c’est-à-dire dans la sociologie des classes de la métropole blanche, cherchant des débouchés dans la déprédation impériale, « Of the Culture of White Folk », malgré son titre, met l’accent sur l’exploitation du prolétariat noir, sur « la vaste quête des richesses et du labeur du monde noir » (Du Bois 1917a, p. 316):

Rien d’étonnant dès lors, que dans le monde pratique et concrett, il y ait de la jalousie et des conflits pour la possession de la force de travail de millions de Noirs, pour le droit à saigner et à exploiter les colonies du monde, où l’on trouve ce fleuve d’or, pas toujours en négociant, mais assurément par le fouet et le fusil. C’est cette concurrence pour la main d’œuvre des peuples jaunes, bruns et noirs qui est la cause de la guerre mondiale en cours. (Du Bois 1917a, p. 315)

Et c’est dans ce décor que Du Bois – en même temps qu’il déployait ses efforts pour organiser le soutien et la participation des noirs à l’effort de guerre américain, point sur lequel nous nous attarderons par la suite – esquisse son réquisitoire le plus sévère contre les revendications des États-Unis à intervenir dans le conflit européen, comme si ceux-ci n’avaient rien à voir dans les crimes racistes et impérialistes de l’Europe :

Il est curieux de voir l’Amérique, les États-Unis, se considérer comme une sorte de pacificateur naturel en ces temps terribles. Aucune nation n’y est moins destiné. Pendant deux siècles ou plus, elle a marché fièrement à l’avant-garde de la haine du genre humain. Elle fait des feux de joie avec la chair humaine et s’en moque hideusement. Elle fait de l’insulte de millions de personnes plus qu’une question de répulsion – c’est devenu une grande religion, un cri de guerre mondiale : en haut les Blancs, en bas les Noirs ; à tes tentes, ô peuple blanc, et le monde s’est comporté avec les Noirs et les métis comme avec des bêtes errantes. (Du Bois 1917a, p. 319)7

L’impérialisme social et l’aristocratie ouvrière blanche

Même si, à travers ses écrits, Du Bois ne met pas toujours l’accent sur les mêmes facteurs pour expliquer la Grande guerre, selon qu’il mette en évidence l’alliance démocratico-despotique entre le mouvement ouvrier et le capital blancs ou la surexploitation du prolétariat noir, il insiste toujours sur les logiques raciales de l’exploitation capitaliste mondialisée qui ont présidé à l’avènement de la Première guerre mondiale. Comme son vocabulaire l’indique, il partageait une inspiration commune avec Lénine. À partir des esquisses séminales de Hobson ce dernier avait en effet envisagé la manière dont les États capitalistes impérialistes se battent pour « acheter le consentement des classes les plus pauvres », tout en reconnaissant qu’une telle corruption était principalement dirigée vers des « classes spécifiques d’ouvriers8. »

Dans « L’impérialisme et la scission du socialisme », Lénine (faisant écho aux intuitions de Du Bois) développe une analyse sophistiquée de la manière dont le social-chauvinisme (terme qu’il utilise pour désigner le social-impérialisme, lorsque ce dernier est spécifiquement appliqué au mouvement ouvrier socialiste) se dissimule derrière l’opportunisme social-démocrate de la IIe Internationale9. Son diagnostic a également des affinités remarquables avec celui de Du Bois, notamment lorsqu’il traite de la manière dont « l’exploitation des nations opprimées, indissolublement liée aux annexions, et surtout à l’exploitation des colonies par une poignée de  »grandes » puissances, transforme de plus en plus le monde  »civilisé » en un parasite sur le corps des peuples non civilisés ». Bien que les sociétés capitalistes modernes vivent des échanges inégaux avec le prolétariat, l’impérialisme produit cette bête paradoxale qu’est le prolétariat parasite : « Une couche privilégiée du prolétariat des puissances impérialistes vit en partie aux dépens des centaines de millions d’hommes des peuples non civilisés» (Lénine 1916a, p. 125). Cette conjoncture de l’impérialisme apparaît ainsi comme le funeste présage d’une possibilité encore plus sinistre, une sorte de super-parasitisme grâce auquel

un groupe de nations industrielles avancées, dont les classes supérieures recevraient un énorme tribut de l’Asie et de l’Afrique et entretiendraient, à l’aide de ce tribut, de grandes masses domestiquées d’employés et de serviteurs, non plus occupés à produire en grandes quantités des produits agricoles et industriels, mais rendant des services privés ou accomplissant, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie financière des travaux industriels de second ordre. (Lénine 1916a)

L’alliance entre l’opportunisme des social-chauvins et la bourgeoisie impérialiste est consolidée par la perspective de « créer une Europe impérialiste sur le dos de l’Asie et de l’Afrique » (Lénine 1916a). Et, tout comme chez Du Bois, il y a un lien profond entre les sur-profits, l’hyper-exploitation et la formation d’une aristocratie ouvrière :

Les capitalistes peuvent sacrifier une parcelle (et même assez grande!) de ce sur profit pour corrompre leurs ouvriers, créer quelque chose comme une alliance (rappelez-vous les fameuses « alliances » des trade-unions anglaises avec leurs patrons, décrites par les Webb), entre les ouvriers d’une nation donnée et leurs capitalistes contre les autres pays. (Lénine 1916a)

La lutte politique au beau milieu de la guerre apparaît donc comme la lutte entre deux tendances, toutes les deux enracinées dans les contradictions de l’économie politique capitaliste : l’une – « la tendance de la bourgeoisie et des opportunistes » – menant à la transformation de nations dominantes en « éternels parasites », l’autre – « la tendance des masses » – à la révolution.

Comme Boukharine le montrera un an plus tard, il est faux de dire que les classes ouvrières des nations avancées n’ont rien à gagner des politiques coloniales. Au contraire, les salaires des ouvriers dans les pays impérialistes peuvent augmenter au dépend des colonisés :

C’est dans les colonies que tout le sang et la saleté, toutes les horreurs et toute la honte du capitalisme, tout le cynisme, la cupidité et la bestialité de la démocratie moderne sont concentrés. Les ouvriers européens sont actuellement les gagnants, car ils reçoivent des augmentations de salaires liés à la « prospérité industrielle ». L’ensemble de la relative « prospérité » de l’industrie européenne-américaine n’était rien moins que conditionné par le fait qu’une soupape de sécurité fut ouverte sous la forme de la politique coloniale. En ce sens, l’exploitation de « tierces personnes » (les producteurs précapitalistes) et de la force de travail coloniale mènent à un accroissement des salaires des ouvriers européens et américains10. (Boukharine 1917)

Dix ans auparavant, Lénine s’opposait à l’aile (défaite de justesse) de la IIème Internationale prônant une politique coloniale socialiste. Il remarquait alors que, dans la mesure où le prolétariat européen se retrouve « en partie lui-même dans une position où ce n’est pas son travail, mais le travail des colonisés, quasiment asservis, qui maintient l’ensemble de la société », il existe une « base matérielle et économique infectant le prolétariat avec le chauvinisme colonial» (Lénine 1907. Voir également Hobsbawn 1973, où ce passage est cité). Lénine détaillera ce point par la suite, en affirmant qu’il existait des différences cruciales entre les conditions de travail des ouvriers dans les nations dominées et dans les nations dominantes, ou, pour reprendre la terminologie de Du Bois, entre le monde blanc et le monde non-blanc : premièrement, la position économique du prolétariat dans les nations impérialistes rend possible leur contribution en tant qu’«alliés de leur propre bourgeoisie pour dépouiller les ouvriers (et la masse de la population) des  »nations opprimées » (Lénine parle des « miettes » des surprofits) ; deuxièmement, les ouvriers des nations dominantes peuvent occuper une « position privilégiée dans beaucoup de sphères de la vie politique » ; troisièmement : « idéologiquement, ou spirituellement, la différence est qu’on leur enseigne, à l’école et dans la vie, le dédain et le mépris pour les ouvriers des nations dominées ». Tout ceci amène Lénine à une conclusion cruciale : « Il y a donc, à chaque étape du processus, des différences dans la réalité objective, c’est-à-dire, un  »dualisme », dans le monde objectif, qui est indépendant de la volonté et la conscience des individus» (Lénine 1916b. Je remercie à nouveau Robert Knox pour m’avoir fait remarquer ce passage).

Bien que pour l’intellectuel noir américain la volonté et la conscience (« les âmes ») soient profondément impliquées dans ces dynamiques, on peut dire que pour Du Bois la « race » était le nom de ce dualisme. Comme le passage cité plus haut le suggère, Lénine, comme Boukharine et surtout comme Rosa Luxemburg, n’ignorait pas la fonction de la race et du racisme comme condition de possibilité du pillage impérialiste et du social-chauvinisme. Dans ses notes concernant Imperialism de Hobson, on peut voir « N.B » en marge d’un passage où l’on peut lire :

les races blanches, renonçant au travail sous sa forme la plus ardue, VIVENT COMME UNE ESPÈCE D’ARISTOCRATIE MONDIALE PAR L’EXPLOITATION DES « RACES INFÉRIEURES », tandis qu’elles transmettent le contrôle du monde de plus en plus aux membres de ces mêmes races. (Lénine 1968, p. 420).

Mais le point de vue de Du Bois l’autorise à développer – d’une manière qui ne se concrétisera de manière théorique et historiographique que plus tard, dans son texte sur la Black Reconstruction – le rôle crucial de la race pour le développement du social-chauvinisme. Bien que Du Bois, comme je l’ai suggéré, prenne parfois les desiderata des idéologues social-impérialistes (une alliance blanche entre le capital et le travail) pour un fait, ou du moins pour une tendance sérieusement établie, il nous fournit cependant une analyse qui permet de combler le fossé, ou plutôt le gouffre, entre la corruption idéologique et sa réalité matérielle, et d’explorer ainsi le rôle de la race dans la tragédie de la désunion de la classe ouvrière dans le contexte de la guerre.

Pour reprendre la terminologie de Black Reconstruction, même lorsque les salaires matériels sont limités (les miettes de Lénine, les surprofits de l’impérialisme) ou non satisfaisants, les salaires psychologiques, y compris le privilège racial dans les politiques ou la culture, peuvent être incroyablement puissants. Cependant, « le salaire de la blancheur se trouve souvent être illusoire », « les statuts et les privilèges conférés par la race peuvent être utilisés pour compenser l’aliénation et l’exploitation des rapports de classes» (Roediger 2007, p. 13). Le projet impérial et de colonie de peuplement de la fin du XIXème siècle et du début du XXème était souvent fondé sur un idéal « d’égalitarisme » intra-racial et trans-classes, par lequel les populations des pays impérialistes ont été appréhendées comme des « participants à l’aventure de l’empire11 ».

En revanche, la base politico-économique des thèses sur le social-chauvinisme – du côté des miettes pour ainsi dire – reste plus controversée. Même Hobsbawn, qui note (employant un critère très restrictif) qu’il n’y a pas « de preuves convaincantes que la conquête coloniale, en tant que telle, pèse beaucoup plus sur l’emploi ou sur les revenus réels de la plupart des ouvriers des pays métropolitains », faisait ainsi valoir que dans l’âge des politiques de masse, « l’empire produit un ciment idéologique efficace» (Hobsbawn 1987, pp. 69-70). La réponse de Du Bois à la Première guerre mondiale nous aide ainsi à voir, entre autres, le rôle prépondérant de la race comme ingrédient de ce ciment. Ces réponses, bien que cherchant à ouvrir la conscience politique noire américaine à la ligne de couleur comme problème planétaire, émerge de l’expérience souvent décourageante que Du Bois a pu faire du racisme ou du manque de solidarité dans les mouvements socialistes et ouvriers, qui l’a mené à quitter le parti socialiste en 1912.

Là où l’expérience clé du social-chauvinisme était chez Lénine l’implosion nationaliste et impérialiste de la IIème Internationale, déjà préparée par le « chauvinisme colonial » de certains de ses secteurs, la compréhension qu’avait Du Bois de la dimension raciale de l’aristocratie ouvrière était fondée sur l’expérience déchirante de l’exclusion et de l’assujettissement des prolétaires et des pauvres noirs aux mains d’ouvriers blancs et de la séparation de leurs syndicats12. Réfléchissant à la pertinence de la théorie de la lutte des classes pour l’expérience noire américaine, Du Bois demandait :

Jusqu’à quel point peut-on appliquer le dogme de la lutte des classes au peuple noir aux États-Unis aujourd’hui ? Théoriquement, nous faisons partie du monde prolétaire dans la mesure où nous sommes principalement une classe exploitée de travailleurs bon marché ; mais en pratique nous ne faisons pas partie du prolétariat blanc et nous ne sommes pas vraiment reconnus par ce prolétariat. Nous sommes victimes de leur oppression physique, de l’ostracisme social, de l’exclusion économique et de la haine personnelle ; et lorsque nous ne cherchons qu’à survivre en nous défendant nous-mêmes, on nous traite de « jaunes ». (Du Bois 1921a, p. 341)

Dans un éditorial de The Crisis de mars 1918, Du Bois souligne le fait que les efforts des ouvriers blancs pour garder leurs privilèges sur les noirs pouvaient être ressentis même dans les publications quotidiennes de la NAACP :

Je vois sur la première page, par exemple, de ce magazine l’étiquette syndicale, et maintenant je sais, et chacun de mes lecteurs noirs sait, que ce label sert ici à informer qu’aucune main de nègre n’a servi à imprimer ce magazine, puisque que l’International Typographic Union a systématiquement et délibérément exclu tous les noirs qu’il comptait dans ses rangs, peu importe leurs qualifications. (Du Bois 1921a, p. 341)

S’exprimant lors de la neuvième convention annuelle de l’Intercollegiate Socialist Society, Du Bois, déjà attaqué de tous les côtés par des radicaux blancs et noirs, pour son soutien à l’effort de guerre et la participation des Noirs à l’armée, s’est adressé à la gauche blanche en des termes encore plus sévères. Non seulement, la guerre a vu une hausse des lynchages, mais lors des émeutes de East St Louis, durant les mois de Mai et Juillet 1917, des ouvriers blancs ont lynché des hommes et des femmes noirs et ont enflammé leurs quartiers – les immigrés noirs du sud étant perçus comme une menace pour la main d’oeuvre blanche syndiquée13. Les émeutes de soldats noirs de Houston, ou de Camp Logan, répondant à des provocations racistes se sont terminées par l’exécution de 19 des leurs, et d’une condamnation à perpétuité pour 41 d’entre eux. Le dualisme racial et la suprématie blanche, dans un contexte de « surproduction chronique de travailleurs manuels », ont mené à une situation dans laquelle c’est le plus souvent de la main des blancs que les noirs pâtissent le plus. La péroraison de Du Bois mérite d’être citée exhaustivement, car elle précise le contexte national dans lequel se développe son analyse des origines de la guerre :

L’ouvrier manuel du Nord est pris entre la tyrannie des syndicats exclusifs et la soumission des Noirs. Les meurtres, les émeutes et les troubles en sont la conséquence. Ceux qui, dans le Sud, depuis une génération, définissent l’homme noir comme un fainéant, un fardeau ignorant et un parasite, ont soudain développé une détermination sans faille à ne pas partager le butin avec le reste du pays et à ne pas augmenter les salaires des nègres. Les ouvriers blancs du Nord considèrent que le meurtre de nègres est un travail sûr et lucratif qui les glorifie auprès de l’American Federation of Labor. Aucune discussion des problèmes de la classe ouvrière du fait de la guerre, ne peut donc avoir lieu avant de s’être confronté à la situation de l’ouvrier noir. (Du Bois 1917b, pp. 279-80)

Bien que les raisons pour lesquelles Du Bois est « dégoûté des pacifistes» (Du Bois 1917b, p. 282) soient complexes – et certaines d’entre elles, comme je l’esquisserai plus bas, sans doute pas si honorables que cela –, elles viennent en partie de la conviction que même les socialistes blancs ne se sont pas opposés aux guerres coloniales contre les nations noires avec suffisamment de vigueur. Tant qu’ils n’auront pas prouvé l’inverse par la démonstration d’une solidarité effective avec les ouvriers noirs, il pourra exister une « paix entre les Blancs avec comme résultat inévitable que ce derniers auront plus de loisir à continuer à dépouiller les Jaunes, les Rouges, les Bruns et les Noirs », et resteront uniquement attentifs à « la révolution victorieuse du peuple blanc et non pas aux révolutions non-victorieuses des soldats noirs au Texas » (Du Bois 1917b, p. 282).

Bien qu’il aurait sans doute pu développer une perspective plus optimiste pour l’unité prolétarienne inter-raciale, la guerre et son impact sur les rapports raciaux mondiaux et aux États-Unis ont consolidé la perception de Du Bois quant à la cooptation de la classe ouvrière du monde blanc dans le projet de l’impérialisme racial. Comme il l’écrit en 1921 : « je maintiens que la classe ouvrière britannique exploite l’Inde ; que les ouvriers anglais, français et belges sont en train de violer l’Afrique ; que la classe ouvrière américaine est en train d’asservir Saint-Domingue et Haiti » – même si c’est de manière moins directe, par une ignorance entretenue et un soutien politique au leadership impérialiste. L’impérialisme racial fait du prolétariat blanc un « co-auteur de l’assujettissement moderne de plus de la moitié de la planète» (Du Bois 1921b, pp. 346-7). Depuis le début de cette polémique jusqu’à son ralliement final au communisme marxiste, Du Bois était, pour reprendre la formule lumineuse de Cedric Robinson, « préoccupé par l’incapacité de la gauche américaine … à identifier clairement la force matérielle du racisme au prismes des luttes menées par la gauche pour détruire le capitalisme et le remplacer par le socialisme» (Robinson 1983, p. 280). Ce qui fut déterminant dans son analyse des « forces matérielles du racisme » fut le violent contrôle et la reproduction de la ligne de couleur à travers la classe ouvrière, au sein et à l’extérieur des États-Unis. Comme Lénine, quoique d’un point de vue différent, il vit dans ces formes d’oppressions internes à la classe ouvrière les origines de « l’opportunisme socialiste » (Du Bois 1913, p. 339).

En 1933, dans « Marxism and the Negro Problem », Du Bois réaffirmera l’importance de la thèse de l’aristocratie ouvrière à la lumière du rôle des ouvriers blancs dans la suppression des prolétaires noirs. Observant la manière dont des syndicats, tels que l’AFL, manifestaient une « intention délibérée de maintenir les nègres, les Mexicains et d’autres travailleurs manuels dans un sous-prolétariat, assujetti à leurs intérêts comme ils le sont aux intérêts du capital », et de l’emploi omniprésent d’ouvriers blancs pour gérer et réprimer le prolétariat colonisé de la Chine jusqu’aux Antilles, Du Bois ne pouvait que voir le développement d’une « petite bourgeoisie au sein de la classe laborieuse américaine » comme une dimension cruciale dans la reproduction du capitalisme racial. C’est seulement avec Black Reconstruction que Du Bois posera réellement les fondements d’une analyse combinant le « génie colossal » de Marx avec une recherche systématique sur la manière dont le capitalisme racial contrecarre l’unité prolétarienne interraciale et fait que la « rivalité entre Blancs et non-Blancs, entre groupes de travailleurs » ne soit pas «mise en cause par la catastrophe mondiale» (Du Bois 1933, p. 287 et 293. Pour de plus amples et lumineux développements quant à la contribution de Du Bois à la compréhension marxiste de la classe, de la race et du capital, voir Roediger 2007, Taylor 2008 et Olson 2009) ).

Conclusion

Nonobstant son rejet catégorique, dans « On the Culture of White Folk », de la capacité des États-Unis à arbitrer ou à intervenir dans la guerre, Du Bois va par la suite écrire un tristement célèbre éditorial dans The Crisis, « Close Ranks », dans lequel il invite ses lecteurs noirs – des pages qui furent dénoncées par beaucoup de ses critiques, et notamment par l’intellectuel communiste noir Hubert Harrison (voir Perry 2009) – à mettre de côté leurs « revendications spécifiques » et à rejoindre l’effort de guerre. Du Bois fut sollicité par son ami, le leader de la NAACP Joel Springarn, avec lequel il tenta péniblement de promouvoir un camp d’entraînement spécial pour les officiers noirs, afin de contrer racisme extrême qui sévissait dans l’armée, au sein d’un projet qui aurait même pu le voir rejoindre l’intelligence militaire en tant qu’officier. Springarn était déjà impliqué dans l’effort de contre-espionnage contre (1) les bolchéviques, l’IWW, etc., (2) la subversion nègre, et présentait la plupart de son travail aux côtés de Du Bois comme de la « contre-propagande» (Voir la note sur Springarn se trouvant en annexe de Allen, Jr. 1979, p. 33).

Certains ont cru percevoir dans l’éditorial de Du Bois, qui proposait une sorte de Burgfrieden racial, le résultat d’une « extrême confusion et naïveté », alors que « l’ambivalence fragile des propres formules idéologiques de Du Bois, était poussée vers la droite sous le poids d’une extrême pression politique» (Allen, Jr. 1979, p. 26 et 31) ; d’autres y ont discerné une dynamique plus cynique d’autopromotion (voir Ellis 1992 et, de manière moins catégorique, Lewis 2009). De nombreux contemporains radicaux noirs de Du Bois prirent ceci comme une opportunité pour déclarer que leur ancien « phare politique » s’était éteint. Du Bois lui-même analysa rétrospectivement, dans ses autobiographies, ce moment avec un mélange d’oubli, de regret et d’autocritique.

Quel que soit notre jugement ultime sur ce moment de la biographie politique de Du Bois, il est intéressant de noter la manière dont (dans les limites de la propre formation idéologique de Du Bois) le « double danger » pesant sur la classe ouvrière noire américaine – exploitée par le capital, exclue et servant de bouc émissaire à la classe ouvrière blanche – a « objectivement » entravé la possibilité de mettre en œuvre le même défaitisme révolutionnaire que celui de la gauche de Zimmerwald en Europe. Comme Du Bois l’écrit en 1917 :

Et même ce roseau brisé sur lequel nous avions fondé nos plus hauts espoirs de paix éternelle – la corporation des travailleurs –, le front du mouvement pour la justice humaine sur lequel nous avions le plus construit, même cela s’envole comme une paille devant le souffle du roi et de l’empereur. En effet, on pouvait pressentir cet envol lorsqu’en Allemagne et en Amérique, les socialistes « internationaux » avaient pratiquement chassé tous les nNoirs et les Jaunes en dehors du royaume de la justice industrielle. Ils ont été soudoyés subtilement mais efficacement : n’étaient-ils pas tous des seigneurs blancs et ne devraient-ils pas partager le butin de ce viol ? (Du Bois 1917a, p. 317)14

Dans la foulée de la guerre, pour Du Bois comme pour nombre de ses contemporains noirs, ce n’était pas dans l’unité prolétarienne aux États-Unis que résidait l’espoir, mais plutôt dans l’ascension des nations noires et des mouvements anti-coloniaux pour la libération et l’auto-détermination. Mais Du Bois n’abandonna pas le projet de penser la logique raciale du « démocratisme despotique » et de transcender en pratique cette « philosophie raciale » et ces politiques de la race qui rendaient « impossibles l’unité des travailleurs ou d’une conscience ouvrière » (Du Bois 1998, p. 680). C’est dans ce monument de l’historiographie du marxisme noir qu’est Black Reconstruction qu’il sema les graines permettant d’aller au-delà des formulations plus mécanicistes de la thèse de l’aristocratie ouvrière blanche développée dans « The African Roots of War », explorant la tragédie de la désunion de la classe et la dialectique complexe entre l’aspect matériel et l’aspect psychologique du salaire de la blancheur. La dialectique de la ligne de couleur, articulant ses manifestations nationales et internationales, que la Première guerre mondiale mit tragiquement en lumière, continuera à déterminer la pensée et l’action de Du Bois, ainsi que le sort du Black Marxism et de l’antiracisme radical.

Traduit de l’anglais par Selim Nadi.

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Schwarz, Bill, The White Man’s World – Memories of Empire, vol. 1, Oxford University Press, Oxford, 2011.

Semmel, Bernard, Imperialism and Social Reform : English Social-Imperial Though, 1895-1914, Anchor Books, Garden City NY, 1968 [1960].

Stoddard, Lothrop, The Rising Tide of Color Against White World-Supremacy, Charles Scribner’s Sons, New-York, 1920.

Taylor, Carol M., « W.E.B. Du Bois Challenge to Scientific Racism », Journal of Black Studies, 11.4, pp. 449-60, 1981.

Taylor, Keeanga-Yamahtta, « Classics of Marxism – W.E.B. Du Bois, Black Reconstruction in America 1860-1880 », International Socialist Review, 57. Consultable sur : http://www.isreview.org/issues/57/feat-reconstruction.shtml (consulté le 19 Mars 2014).

Traverso, Enzo, « European Intellectuals and the First World War. Trauma and New Cleavages », in Anievas, Alex (dir.), Cataclysm 1914 : World War I in the Making of Modern World Politics, Brill Press, Leiden NL, 2014 (à venir).

Weinberger, Meyer (dir.), W.E.B. Du Bois : A Reader, Harper&Row, New-York, 1970.

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  1. Quelques phrases suffisent pour montrer la teneur des vues de Stoddard : « Le cœur du monde blanc était divisé contre lui-même et, en ce jour fatidique du 1er août 1914, la race blanche, oubliant les liens du sang et de la culture, sans se soucier de la pression grandissante du monde de couleur, mène un combat jusqu’à la mort. Un inquiétant cycle fut ainsi ouvert, dont aucun homme ne pouvait prévoir la fin » (p. 16). Stoddard avait soutenu, dès 1914, que le « problème fondamental » du XXème siècle ne serait pas la ligne de partage des couleurs ; mais le « conflit des couleurs », autre nom de la guerre des races. Voir Bush 2009, p.0-12. Du Bois débattit avec Stoddard à la radio en 1927 et devant un public, à Chicago, en 1929. Voir Lewis 2009, p. 497-8 et Taylor 1981. []
  2. Du Bois a rencontré Hobson en 1911 à l’Universal Races Congress à Londres. L’influence de Imperialism (1902) de Hobson est l’une des raisons principales des analogies entre « The African Roots of War » de Du Bois et l’Impérialisme de Lénine, notées par exemple chez Marable 2005, pp. 94-5. Sur Du Bois et Hobson, voir Lewis 2009, p. 291 et 328. []
  3. En se fondant sur Melanie Klein, Robert Meister présente « l’identification projective » comme l’infrastructure psychique de la violence politique. Elle rend compte de la manière dont le dominant ré-expérimente ses propres expériences d’agression envers les dominés, en tant que peur contre l’hostilité meurtrière des dominés. Pour Meister, cela constitue la vraie « base des politiques ». Voir Meister 2011, p. 148. []
  4. Sur l’émergence après la Première guerre mondiale d’une idéologie asiatique de la décolonisation et sa critique de l’idéal occidental de la civilisation, voir Mishra 2012, en particulier le chapitre 4 : « 1919,  »Changing the History of the World » ». Comme Adas lui-même l’écrit : « Le spectacle navrant du cataclysme suicidaire de l’Europe, et la pénurie et les épreuves qu’elles affligent aux zones colonisées, suscitaient des protestations et des résistances dans le monde entier contre la domination occidentale qui ont réellement pris une dimension mondiale durant les dernières années du conflit » (p. 86). Sur la portée du traumatisme civilisationnel européen et son refoulement par ses intellectuels, voir Traverso, 2014. Il s’intéresse notamment aux dynamiques inter-européennes de racialisation, dénoncée par Ernest Renan. Sur la dimension raciale de la Kriegsideologie, voir également la discussion importante de Losurdo, 2011. []
  5. Bien que Reed soit un nécessaire contre-poids à une célébration excessive de Du Bois dans la tradition noire radicale, je pense que les écrits de Marable, Robinson, Roediger et Olson, entre autres, tout comme une lecture attentive des textes débattus dans cet essai, suggèrent de sérieuses réserves quant aux affirmations de Reed selon lesquels les travaux de Du Bois conservent partout « les prémisses du paradigme libéral collectiviste » (p. 41). []
  6. La majeure partie de ce texte s’intéresse également aux promesses brisées du christianisme occidental blanc, sur lequel je ne m’attarderais pas ici. []
  7. Il convient de noter que Du Bois replace le racisme anti-noir dans le contexte du rapport ambigu des États-Unis avec le «  »nouveau » peuple blanc », avec ce prolétariat « ethniquement blanc » à qui l’on enseigne de rester en haut de la frontière raciale en réprimant leurs frères non-blancs : l’Amérique « entraîne ses immigrés à mépriser les  »Nègres » dès le jour de leur arrivée, et ils portent et envoient ces nouvelles dans les mères patries aux classes dominées » (p. 320). Il est difficile d’établir l’étendue de ces « paiements » racistes idéologiques qui furent reçus par les classes ouvrières européennes. []
  8. Bien que Lénine rappelle également l’analyse de Engels de la sociologie de l’empire britannique, en particulier dans une lettre à Marx du 7 Octobre 1858, et une missive plus tardive à Kautsky, où il se réfère aux ouvriers qui « se partagent gaiement le festin du monopole anglais sur le marché mondial et les colonies » (Lénine 1916, p. 129-30). []
  9. Sur le concept de social-chauvinisme, voir Boggio Éwanjé-Épée et Magliani-Belkacem 2013 ; sur l’opposition à la théorie de l’aristocratie ouvrière, voir Post 2010 et Cope 2012. []
  10. Je dois cette référence ainsi que certaines idées que je développe dans cette partie à Robert Knox. []
  11. (Schwarz 2012, p. 67. Ce travail comporte également d’importants aspects sur la genèse culturelle du « populisme ethnique » dans le contexte de l’empire britannique). []
  12. Toutefois, la manière dont Cedric Robinson caractérise la classe ouvrière industrielle (blanche) chez Du Bois comme « réactionnaire » est à nuancer. Voir Robinson 1983, p. 312, mais aussi ses commentaires pertinents sur les sources quant à l’histoire de la race et des ouvriers aux États-Unis au XIXème siècle, dans la thèse de « l’aristocratie ouvrière » chez Du Bois (p. 283). []
  13. Comme le prétendra Du Bois par la suite : « les ouvriers noirs n’avaient pas vraiment le choix : être lynchés, travailler gratuitement en Georgie ou dans l’Arkansas, ou être briseurs de grève en Pennsylvanie ». Du Bois 1920, p. 161). []
  14. Du Bois poursuit : « Les hauts salaires aux États-Unis et en Angleterre est sans doute le résultat habile de l’esclavage et à la servitude de l’Asie ». []
Alberto Toscano