[Guide de lecture] Autonomies italiennes

Du soutien à la ZAD aux luttes contre les violences policières en passant par le mouvement « contre la loi travail et son monde » et l’antifascisme, l’ autonomie italienne des années 1970 est devenue la référence centrale d’une nouvelle constellation militante. La définition de cette « autonomie » est cependant pour le moins malaisée. On ne saurait en effet la circonscrire à des limites temporelles (1973-1977), organisationnelles (Potere Operaio, Lotta Continua, les groupes armés) ou stratégiques (le refus du travail et l’autovalorisation) sans en appauvrir le contenu. C’est pourquoi Julien Allavena et Azad Mardirossian proposent, dans ce guide de lecture sans équivalent en français, de saisir l’autonomie comme une pratique de masse. L’antagonisme ouvrier et le féminisme, les expérimentations contre-culturelles et les révoltes carcérales, les luttes urbaines, l’agitation étudiante et la lutte armée s’y composent en un archipel insurrectionnel dont l’hétérogénéité même dessine les contours d’un communisme en actes.

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Envisager l’Autonomie en un sens historique restreint impliquerait notamment de la délimiter objectivement, comme n’importe quel autre mouvement ou organisation révolutionnaire, par une date de naissance – par exemple, le 23 mars 1973, qui lance à Bologne la coordination nationale des comités et assemblées ouvrières autonomes – et une date d’extinction – le 7 avril 1979 : soit la rafle policière au cours de laquelle sont arrêtées les principales figures dirigeantes du mouvement, et coup d’envoi d’une vaste opération répressive aboutissant à l’écrasement de toutes ses structures militantes. Mais ce serait là une perspective appauvrie, un cadre trop étroit pour rendre justice à la richesse singulière de cette séquence.

Il s’agit au contraire de penser l’autonomie en un sens plus large et plus profond, comme une pratique de masse, tour à tour concentrée et diffuse, ostensible et indiscernable, qui plonge ses racines à l’aube des années 1960 et s’étend jusqu’au début des années 1980, traversant une multiplicité de terrains de lutte et de pratiques différentes, de l’antagonisme ouvrier au féminisme, de la contre-culture à la lutte armée, de l’agitation étudiante aux émeutes urbaines, en passant par les révoltes carcérales et les expériences de communautés alternatives. Cette réalité fut portée par des dizaines d’organisations locales ou nationales, de groupes légaux ou clandestins, de revues, de radios libres, de centres sociaux, de brochures théoriques et de chansons populaires composant un maillage commun, articulé dans son hétérogénéité même. Partie des usines et des universités, la vague de l’autonomie a progressivement irrigué tout le territoire social, imposant un degré de conflictualité jamais vu en Europe depuis la fin de la guerre, face auquel s’est finalement dressée la politique contre-insurrectionnelle de restructuration capitaliste et de passage au post-fordisme.

Ces derniers temps, plusieurs publications sur cette séquence sont venues nourrir un catalogue en langue française jusqu’alors très insuffisant et lacunaire. Parallèlement, la référence à l’autonomie italienne est devenue centrale pour les nouvelles générations militantes qui sont nées à la politique au sein d’une conjoncture récente, par le soutien à la ZAD, la participation au mouvement de 2016 « contre la loi travail et son monde », l’antifascisme ou encore les luttes contre les violences policières : dans ce cadre, elle traduit un désir commun de trouver un point d’appui pour penser le dépassement des anciens paradigmes de l’émancipation, qui paraissent aujourd’hui inadéquats. Revenir sur la séquence insurrectionnelle italienne, c’est donc faire l’expérience de son actualité brûlante, au vu de ses inventions politiques, comme de ses contradictions et problématiques propres : séparation à l’égard des partis et syndicats traditionnels (à l’égard de la représentation elle-même), refus du travail salarié, articulation entre résistance ouvrière et nouvelles subjectivités sociales, usage protéiforme de la violence, renouvellement des modes de coordination et d’organisation à la base, recherche d’un au-delà stratégique du léninisme, construction immédiate du communisme. Autant de thèmes qui nous concernent et nous requièrent, dont nous allons tenter de tracer une cartographie historique.

  1. L’aire de l’Autonomie : coordonnées générales

Nous indiquons d’abord les principaux ouvrages qui fournissent un point de vue d’ensemble sur la séquence.

Synthèses historiques

– Nanni Balestrini, Primo Moroni, La Horde d’Or, Italie 1968-1977. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle, édition de 1997 établie par Sergio Bianchi, avec la participation de Franco Berardi « Bifo », Francesca Chiaramonte, Giairo Daghini et Letizia Paolozzi. Traduit de l’italien et annoté par Jeanne Revel et Jean-Baptiste Leroux, Pierre-Vincent Cresceri et Laurent Guilloteau. éditions de l’éclat, 2017.

Sans doute l’ouvrage le plus complet sur toute la séquence révolutionnaire italienne des années 1960 et 1970 publié à ce jour (après une longue attente) en langue française. Nanni Balestrini, romancier, membre fondateur de Potere Operaio puis militant de l’Autonomie, et Primo Moroni, écrivain, animateur de la librairie Calusca de Milan qui rassemble d’inestimables archives sur l’histoire du mouvement social de cette époque, en retracent la trajectoire dans toutes ses dimensions, entremêlant pour ce faire des registres discursifs hétérogènes : généalogie (de l’opéraïsme, de la contre-culture, sans oublier les débats internationaux), récit des événements les plus marquants, élucidation des enjeux théoriques et politiques des différents segments organisationnels…Surtout, le livre-collage retranscrit de nombreux textes écrits par les protagonistes de la période, qu’il s’agisse d’articles d’intellectuel.le.s ou de tracts issus des groupes et des comités ouvriers. Seule réserve : le choix de considérer 1977 comme l’année finale de toute la séquence, plaçant ainsi en extériorité les phénomènes caractéristiques des années suivantes (intensification de la guérilla, tentatives de recomposition de l’aire autonome, vague répressive, jusqu’à la défaite ouvrière de 1980 à la FIAT), alors qu’on ne peut se passer de leur analyse en vue d’une saisie de l’ensemble du processus politique et d’une intelligence des causes de son effondrement.

L’intégralité du texte est disponible en ligne, ainsi que de précieux « journaux de traduction » faits d’entretiens et de documents complémentaires : http://ordadoro.info/

– Marcello Tarì, Autonomie ! Italie, les années 1970, La Fabrique, 2011.

L’un des livres par lesquels certains segments des dernières générations militantes ont découvert l’expérience historique de l’autonomie italienne, dont Tarì retrace le parcours depuis la dissolution des groupes extra-parlementaires intervenue en 1972-73 jusqu’au congrès de Bologne de 1977 et à la répression étatique des années suivantes. Le ton résolument partisan donne un souffle indéniable au récit des événements et éclaire les enjeux subjectifs de la séquence, mais comporte aussi quelques limites : survalorisation d’une certaine tendance – créative et transversaliste – par rapport à d’autres qui, non moins importantes, sont négligées (un exemple : le destin de Lotta Continua, à peine évoqué), jugements expéditifs sur tel ou tel groupe, recours abusif et parfois anachronique à l’outillage conceptuel deleuzien… Cette partialité assumée offre néanmoins un tableau très riche des différentes dynamiques de sépar/action spécifiques qui ont débordé la centralité ouvrière – en particulier l’irruption du mouvement des femmes et de celui des jeunes précarisé.e.s, qui a donné lieu à des expérimentations communautaires donnant corps à une critique de masse de la vie quotidienne. Ce faisant, l’auteur déploie en somme les conséquences d’une leçon théorique fondamentale : si le mouvement de l’autonomie a été si radicalement nouveau, si hétérogène à l’égard du mouvement ouvrier traditionnel, c’est qu’il a été le premier mouvement révolutionnaire à subvertir la notion même de Sujet, à dissoudre toutes les classifications identitaires de la politique classique. C’est là que résiderait, aussi, son actualité.

– Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn, Mai 68 et le mai rampant italien, L’Harmattan, 2008.

Cette mise en regard des deux séquences offre un aperçu très complet sur les événements italiens (on pourra consulter la table des matières ici : http://tempscritiques.free.fr/spip.php?page=ouvrage&id_ouvrage=7), qui a la particularité de mettre en avant des éléments absents des autres monographies. L’intérêt des auteurs pour le tournant humaniste de l’ultra-gauche et l’apparition de la dite révolution « à titre humain » – par-delà cet ouvrage, voir le site auquel ils contribuent : http://tempscritiques.free.fr/spip.php – les conduit en effet à rendre compte des courants qui soulevèrent une problématique analogue dans les marges du mouvement italien, notamment autour de Giorgio Cesarano – dont certains textes sont disponibles, en traduction française, sur le site de la revue Invariance : http://revueinvariance.pagesperso-orange.fr/anciennes.html.

Témoignages et récits militants

– Alessandro Stella, Années de rêves et de plomb. Des grèves à la lutte armée en Italie (1968-1980), Agone, 2016.

Membre de Potere Operaio puis des Collectifs Politiques Vénètes (CPV) dans l’aire de l’autonomie organisée, l’auteur, qui sera contraint à l’exil et vit désormais en France, livre un précieux témoignage où l’intimité assumée du discours éclaire de manière saisissante l’aventure indissociablement politique et existentielle de la jeunesse révoltée des années 1970. Marqué par la tragédie de ses camarades morts en 1979 dans l’explosion de la bombe qu’ils et elles étaient en train de préparer, son récit constitue aussi une réflexion sur la question des usages de la violence et de la force armée : contrairement à celles et ceux qui se sont engagés dans la voie de la « clandestinité stratégique », les autonomes ont toujours tenu à pratiquer dans le même temps un travail politique de masse, ouvert, public, et des actions illégales, selon une indistinction choisie, officiant comme un rempart contre la séparation militariste. La répression étatique (amplifiée par le phénomène des repenti.e.s, ces ex-militant.e.s qui donnent les noms de leurs ancien.ne.s camarades en échange d’une remise de peine) leur rendra finalement impossible de continuer à vivre et intervenir au sein du mouvement, précipitant la fin et la défaite de tout un cycle de luttes. Un extrait disponible en ligne : https://www.contretemps.eu/extrait-stella-annees-reves-plomb/. Une intervention d’Alessandro Stella au Séminaire Conséquences : https://www.youtube.com/watch?v=tmhOB7WukLQ

– Paolo Pozzi, Insurrection, Nautilus, 2010.

Militant autonome au sein du réseau lié à la revue Rosso, arrêté avec la plupart des dirigeant.e.s du mouvement le 7 avril 1979, Paolo Pozzi en livre un récit passionnant, qui détaille les moments les plus concrets de ses pratiques : le tractage à l’aube devant les portes des usines et la liaison avec les ouvriers, le soutien aux luttes d’atelier, la participation aux assemblées, la rédaction du journal, le combat pour imposer les nouvelles thématiques et les nouveaux terrains d’expression révolutionnaire (féminisme, luttes des homosexuel.le.s), la préparation des manifestations et leur déroulement, avec le détail des actions offensives qui s’y déploient, mais aussi les pratiques illégales ou armées, comme l’auto-financement par le braquage ou bien sûr les auto-réductions dans les supermarchés. À l’instar d’Alessandro Stella, Pozzi décrit ce moment où (à partir de 1977-78), les seuils de répression atteignent des niveaux tels que beaucoup de militant.e.s, devant l’impossibilité de continuer à mener une activité politique ouverte et de poursuivre cette articulation féconde entre travail légal et illégal, travail de masse et d’avant-garde, rejoignent en nombre les formations clandestines – tandis qu’il devient également impossible pour l’Autonomie de résoudre ses propres contradictions politiques et stratégiques, lors du congrès de Bologne notamment (septembre 1977), et qu’elle s’engage sur la voie d’une décomposition rapide.

– Collectif, Do you remember revolution ?, 1983.

Il s’agit d’un premier exercice de synthèse « à chaud », rédigé seulement quatre ans après le pic répressif de 1979. Paolo Virno, philosophe opéraïste, Toni Negri et neuf autres détenus de la prison de Rebibbia fournissent en une quinzaine de pages une première modélisation des principales tendances et séquences du mouvement de la décennie précédente, tout en identifiant ses conséquences immédiates. Parmi celles-ci, deux se dégagent et s’opposent : le phénomène des « repenti[.e.]s », qui « consacre une amnésie historique » ; la recherche de possibles « espaces de médiation » où pourrait continuer à s’exprimer le « nouvel acteur politique » issu des années 70, dere. Il faut toutefois préciser que cette brochure s’inscrit dans l’émergence du « mouvement de la diss façon à renouer avec la perspective mise à mal par l’aplatissement des contradictions au seul plan militaiociation » au sein des prisons : c’est-à-dire une première tentative de reconstruction historique a posteriori visant à réinterpréter les différents parcours politiques et ainsi démontrer l’innocence intrinsèque des auteurs, à travers l’usage des catégories de l’adversaire (l’emploi du mot « terrorisme » notamment) et l’hypothèse d’une « distance astrale » entre les groupes autonomes et les organisations combattantes – hypothèse que viendrait rapidement nuancer toute étude objective d’ensemble. Le texte est disponible en ligne, dans le premier numéro numérisé de la revue Classes dangereuses (http://archivesautonomies.org/spip.php?article307&lang=fr), ainsi que dans l’ouvrage Italie rouge et noire, journal février 1983-novembre 1983 de Toni Negri.

– Nanni Balestrini, Les Invisibles, P.O.L, 1992.

Roman d’avant-garde où Balestrini manifeste de manière éclatante son style littéraire expérimental. À travers le destin du personnage principal, le texte illustre le parcours de toute une génération : au contexte dramatique des prisons spéciales et de la violente révolte des détenus de Trani, font écho les souvenirs du mouvement, la révolution du quotidien, les occupations collectives, le refus du travail et les grèves sauvages, les assemblées et les manifestations de rue.

– « Retour sur l’Autonomie ouvrière : entretien avec Sergio Bianchi ». Propos recueillis par Félix Boggio Éwanjé-Épée, Stella Magliani-Belkacem et Gianfranco Rebucini.

http://revueperiode.net/retour-sur-lautonomie-ouvriere-italienne-entretien-avec-sergio-bianchi/

Actuel directeur éditorial de la maison d’édition DeriveApprodi, qui dispose d’un précieux catalogue de textes sur l’histoire du mouvement révolutionnaire des années 1960 aux années 1980 ; auparavant acteur de l’autonomie ouvrière, Sergio Bianchi revient sur sa trajectoire de fils d’ouvrier.ère.s découvrant les luttes autonomes et l’opéraïsme au début des années 1970, dans un contexte où le PCI choisit la voie du « compromis historique » et où les groupes extra-parlementaires entament leur déclin. Il est particulièrement question de la façon dont l’autonomie organisée s’est enrichie au contact du féminisme, de la contre-culture et des thématiques écologistes, tout en engageant une réflexion politique sur le dépassement de la forme-parti. Sergio Bianchi évoque également le tournant stratégique des syndicats majoritaires qui proposent de s’adapter au plan du capital ainsi que sur les positions de ceux qui (comme Mario Tronti), après avoir contribué à la formation de la théorie opéraïste, décident de revenir dans l’orbite du PCI. Il décrit aussi la manière dont les autonomes ont transformé le cadre des manifestations de rue en y introduisant des pratiques émeutières : attaques contre des cibles symboliques ou institutionnelles, affrontements avec la police, jusqu’à l’usage d’armes à feu.

– Oreste Scalzone contre la montre. « L’Italie dans les années 70 : La naissance d’un mouvement insurrectionnel de masse et son écrasement ». https://lundi.am/Oreste-Scalzone-contre-la-montre-integral

Entretien filmé avec Oreste Scalzone, membre fondateur et dirigeant de Potere Operaio, puis des Comitati Comunisti per il Potere Operaio, et des Comitati Comunisti Rivoluzionari (Cocori), animateur des revues Linea di Condotta, Senza Tregua et Metropoli. Chaque épisode correspond à une journée marquante de la séquence : la révolte de Piazza Statuto en 1962, l’émeute de Valle Giulia en 68, l’explosion ouvrière de juillet 69 à Turin, les journées insurrectionnelles de 77, l’enlèvement de Moro le 16 mars 78, et bien d’autres choses…Oreste en livre des tableaux incomparables, nourris par de très nombreux détails, anecdotes, réflexions personnelles, mises en perspectives, dont beaucoup ne figurent nulle part ailleurs.

Contenus théoriques de l’autonomie

– Extrait de La Horde d’or : « Le refus du travail ». http://ordadoro.info/?q=content/le-refus-du-travail

Le paradigme majeur du cycle de lutte ouvert en Italie pendant deux décennies est à n’en pas douter celui du refus du travail, venu s’opposer tant au traditionnel productivisme socialiste qu’à la position de défense de l’emploi adoptée par les organisations du mouvement ouvrier pendant la politique de crise. Dans ce premier extrait de La Horde d’or, Nanni Balestrini et Primo Moroni évoquent la protéiformité de cette pratique et son lien avec le projet de l’autonomie ouvrière. Le refus du travail y est d’abord défini comme un « comportement immédiat », comme un geste de révolte instinctive imposé par ces jeunes prolétaires soumis sans médiation à la hiérarchie d’usine et à la pure domination du rapport salarial. Le texte revient également sur la notion – alors nouvelle dans la pensée marxiste – de « composition de classe », en tant qu’elle désigne la réponse « subjective » (formes d’agrégation, d’organisation et de lutte) du prolétariat aux mutations de la structure productive et aux conditions concrètes de son exploitation. Il s’agit ainsi de saisir ce passage de l’objectivité du processus de travail à la subjectivation collective par laquelle les ouvrier.ère.s acquièrent une capacité révolutionnaire : « ce miracle par lequel la force de travail se transforme en classe ouvrière ».

– Lucio Castellano, « L’autonomie, les autonomies ». http://ordadoro.info/?q=content/lucio-castellano-l%E2%80%99autonomie-les-autonomies

Dans cet extrait de son anthologie de référence Aut. Op. La storia e i documenti : da Potere operaio all’Autonomia organizzata (Savelli, 1980), Castellano résume les grandes lignes de la lecture politique du capitalisme générée par l’autonomie, dont le noyau (hérité de l’opéraïsme) réside dans la définition d’une division fondamentale du pouvoir social, entre d’une part le commandement hiérarchique du rapport de travail, et d’autre part l’affirmation de besoins autonomes de classe, qui s’opposent à ce commandement et le ruinent de l’intérieur, faisant signe au présent vers une organisation sociale alternative. Il s’ensuit que la conquête du pouvoir d’État perd le caractère central qu’elle détenait dans la tradition révolutionnaire classique. « On ne parle pas ici de prendre le pouvoir mais de rompre des digues » : c’est toute une nouvelle conception de la stratégie politique qui prend forme, d’abord orientée vers l’élargissement des espaces du mouvement, la consolidation du contre-pouvoir (« lequel est diffus, disséminé, non-synthétique ») et l’émergence de l’appropriation comme forme de lutte privilégiée.

– Steve Wright, À l’assaut du ciel, composition de classe et lutte de classe dans le marxisme autonome italien, Senonevero, 2007.

Autre livre de référence, très documenté, qui aborde la période à travers le prisme de la théorie opéraïste, éclairant ses principales catégories analytiques et son développement à la lumière des luttes. Nous renvoyons au précédent guide de lecture sur l’opéraïsme, qui évoque également l’ouvrage, disponible en intégralité sur internet : http://senonevero.communisation.net/IMG/pdf/a_l_assaut_du_ciel.pdf

– Toni Negri, Books for Burning, Verso, 2005 ;

contient : Crisis of the Planner-State [Crise de l’État-Plan, 1971], Workers’ Party Against Work [Parti ouvrier contre le travail, 1973], Proletarians and the State [Prolétaires et État, 1975], Toward a Critique of the Material Constitution [Vers une critique de la constitution matérielle, 1977], Domination and Sabotage [Domination et Sabotage, 1977]. Ces textes, qui couvrent toute la période des années 1970 et sont directement liés aux enjeux politiques des organisations dans lesquelles militait Negri (à savoir, Potere Operaio, puis l’Autonomie organisée, autour de la revue Rosso), ont également été utilisés contre lui lors du « procès 7 avril ». Ils cristallisent les enjeux théoriques entourant plusieurs questions qui se posaient alors à la pratique politique organisée et au mouvement insurrectionnel : la fin de l’État-keynésien et l’avènement de l’État-crise comme pure domination politique, la caducité de la loi de la valeur et la réduction du capital à un rapport de commandement et de violence, la constitution d’une nouvelle avant-garde de classe sous les traits de l’ouvrier-social, le rejet de la résolution dialectique et l’installation dans l’extranéité et la séparation, la centralité du sabotage et de son revers, l’autovalorisation.

Disponible en intégralité : https://libcom.org/files/Negri%20-%20Books%20For%20Burning.pdf

  1. Genèse de l’autonomie : les groupes extra-parlementaires

Le « mai rampant » est marqué par une forte mobilisation au sein des universités, et la conjonction entre ouvrier.ère.s et étudiant.e.s, qui participe de la nouvelle « composition de classe ». Ces dernier.ère.s font mouvement sur la base d’un refus de l’utilisation capitaliste du savoir qui caractérise les différents projets de réforme de l’université, selon des moyens d’action variables correspondant aux configurations sociales locales, qui vont de la « commune étudiante » lors d’occupations, à l’exercice de la violence de masse en dehors des locaux universitaires. Nombreux sont alors les étudiant.e.s que l’on retrouvera dans les différents partitini, au sein de l’aire de l’autonomie, ou encore parmi les groupes armés. Dans son texte « Politique, savoirs, culture », (Cahiers du GRM, 3 | 2012 http://grm.revues.org/295), Andrea Cavazzini fournit une précieuse synthèse sur l’importance et la particularité de cette séquence. Nous renvoyons également au texte d’Oreste Scalzone « Sur l’occupation de la faculté des Lettres à Rome » (Temps Modernes, n. 264, mai-juin 1968).

Début 1969, des groupes liés à la revue opéraïste La Classe et au mouvement étudiant alors en pleine effervescence depuis 1968, mènent une intervention décisive aux portes de l’usine FIAT de Turin, soutenant un puissant processus de lutte extra-syndicale qui aboutit à la création d’une assemblée permanente ouvrier.ère.s-étudiant.e.s. Sergio Bologna fut acteur et témoin de cet épisode (« 68 en usine » : http://ordadoro.info/?q=content/sergio-bologna-68-en-usine). L’assemblée appelle à un congrès national des avant-gardes d’usine pendant l’été, dont la division donne naissance aux deux principaux groupes extra-parlementaires de la période. D’une part, les segments toscans et turinois fondent Lotta Continua et publient un journal national du même nom. De l’autre, les éléments vénitiens et romains qui portaient l’expérience de La Classe donnent naissance à Potere Operaio.

Le destin de Lotta Continua, par ses multiples ramifications et contradictions internes, apparaît d’une certaine manière comme un reflet du mouvement général. En effet, alors que l’organisation parvient à conserver une dynamique unitaire jusqu’en 1972, s’appuyant sur une idéologie maoïste à coloration spontanéiste (assez semblable à celle de la Gauche Prolétarienne en France), elle éclate progressivement ensuite : certain.e.s confluent dans l’aire de l’autonomie, d’autres s’orientent vers l’électoralisme d’extrême-gauche à travers la coalition parlementaire Democrazia Proletaria, tandis que la « Commission Prisons » participe à l’émergence des Noyaux Armés Prolétaires (NAP), et nombreux.ses sont enfin les militant.e.s qui s’engagent plus tard dans les groupes armés, en particulier Prima Linea. Au Congrès de Rimini en 1976, le groupe acte sa dissolution, alors que son journal continuera à paraître jusqu’à la fin de la décennie. En français, on peut se reporter au programme de l’organisation en matières de luttes urbaines (Lotta Continua, À propos du programme « Prenons la ville ! », 1971, http://www.centremlm.be/Lotta-Continua-A-propos-du-programme-Prenons-la-ville-%E2%88%92-1971) ainsi qu’à la traduction de quelques articles des premiers numéros de son journal par le groupe des Matériaux pour l’Intervention, mettant l’accent sur les objectifs d’appropriation de la richesse sociale (La Stratégie du Refus n°6, « Lotta Continua : les objectifs de la lutte » : http://archivesautonomies.org/spip.php?article198). Les Temps Modernes ont également consacré deux numéros à l’organisation : « Spécial Italie : Prenons la ville » (n. 303, oct. 1971) et « Lotta Continua, la leçon italienne » (n. 335, juillet 1974).

Potere Operaio, de son côté, anticipe par bien des aspects les contenus politiques qui seront au cœur de l’autonomie organisée : ses militant.e.s insistent sur la centralité du refus du travail et sur la dimension politique des objectifs salariaux (en tant qu’ils excèdent et mettent en crise le plan du capital), propulsent l’indépendance des luttes, encouragent les pratiques insurrectionnelles et l’illégalisme de masse. Selon Oreste Scalzone, Potere Operaio a été une sorte de fusion entre l’opéraïsme et l’insurrectionnalisme. On s’en rendra aisément compte en parcourant les différentes traductions issues de la brochure La Stratégie du Refus disponible en ligne (voir les numéros 2 et 6 : http://archivesautonomies.org/spip.php?article198).

La pratique militante de l’organisation se situe sur trois niveaux essentiels, que rassemble la notion de « pouvoir ouvrier » (voir le texte « Qu’est-ce que le pouvoir ouvrier ? », Décembre 1971, http://etoilerouge.chez-alice.fr/docrevinter/italb6.html) : le travail d’agitation, ouvert et public, d’intervention dans les lieux stratégiques (usines, université, quartiers populaires) ; la violence de masse, notamment sur le terrain des manifestations de rue, avec la diffusion de l’usage du cocktail molotov ; et la violence d’avant-garde, plus clandestine, qui se traduit par la création, au sein de PotOp, d’une structure de « Travail Illégal » en 1971, placée sous la responsabilité militaire de Valerio Morucci. L’organisation se dissout lors du Congrès de Rosolina en 1973 : une partie, autour des positions de Toni Negri et des militant.e.s vénitien.ne.s, soutient que la forme-groupe est désormais obsolète et décide de participer à la naissance de l’aire de l’autonomie organisée, en tant que coordination nationale des assemblées autonomes de base. D’autres préfèrent poursuivre l’expérience de Potere Operaio et conserver ses structures militantes (il s’agit de l’aile plus « néo-léniniste », incarnée par Scalzone et Piperno), ce qui aboutit à la formation du Comité Communiste pour le Pouvoir Ouvrier (COCOPO, que rejoint le Comitato Comunista Autonomo, issu de LC). Il est par ailleurs intéressant de noter que l’une des lignes de fracture qui précipite la scission de PotOp en 1973 concerne déjà le problème de la lutte armée : alors que les militant.e.s autour de Negri proposent, parallèlement au fait de dissoudre l’organisation dans l’aire de l’autonomie, une forme de délégation du travail militaire aux formations armées et aux Brigades Rouges (qui refuseront de se soumettre à une direction politique extérieure), les militant.e.s autour de Franco Piperno font valoir les différences politiques importantes qui les opposent aux BR et insistent sur la nécessité de tenir ensemble le niveau politique et le niveau militaire, sans séparation formalisée. On lira pour plus de précisions l’entretien de Sébastien Schifres avec Ugo Tassinari, qui fournit également d’intéressants éclairages sur les relations qu’avaient entre eux les différents groupes organisés ainsi que sur les formes concrètes d’usage de la violence qui se développaient à ce moment : http://sebastien.schifres.free.fr/tassinari.htm.

En 1969, dans le sillage des luttes ouvrières de l’Automne chaud (voir infra), différents comités de base des usines milanaises (notamment Pirelli et Sit-Siemens) décident de fonder le Collectif Politique Métropolitain (CPM), rejoints par des étudiant.e.s de l’Université de Trente, comme Renato Curcio et Margherita Cagol. Il s’agit de sortir du cadre étroit des lieux de lutte particuliers pour ouvrir la voie d’une coordination plus large au niveau métropolitain, de diffuser l’antagonisme ouvrier sur tout le terrain social. On y trouve déjà leurs références principales, du foquisme guévariste à la révolution culturelle chinoise en passant par les Tupamaros. Quelques mois plus tard, le CPM entame une mutation rapide, prend d’abord le nom de Sinistra Proletaria puis, avec le soutien des militant.e.s de Reggio Emilia – parmi lesquels Alberto Franceschini – s’engage dans la lutte armée clandestine, donnant naissance aux Brigades Rouges (réunion de Pecorile, août 1970).

Parmi les autres groupes : la revue Il Manifesto, issue d’une scission au sein du PCI, qui regroupe essentiellement des intellectuel.le.s (autour de Rossana Rossanda) et sera le seul de tous les groupes extra-parlementaires au cours des années 1970 à ne pratiquer aucune forme de violence politique directe. Il Manifesto participera aux diverses coalitions électorales citées supra, avec le PDUP (Parti d’Unité Prolétarienne). Avanguardia Operaia, d’inspiration trotskyste, se forme à partir de l’expérience des Comités Unitaires de Base des usines de Milan, et publie un journal éponyme. Le groupe participera aussi à la coalition Democrazia Proletaria. Contrairement à la France, la référence au maoïsme reste très minoritaire et réduite à une série d’organisations marxistes-léninistes (staliniennes) particulièrement rigides et orthodoxes, parmi lesquelles : l’Union des Communistes Italiens marxistes-léninistes (UCI-ML), qui publie le journal Servire Il Popolo, et se transformera en Parti Communiste (Marxiste-Léniniste) Italien pour participer aux élections en 1972.

Pour davantage de détails, nous renvoyons au texte d’Andrea Colombo, « Les principaux groupes » (http://ordadoro.info/?q=content/andrea-colombo-les-principaux-groupes), et à celui de Toni Negri, « Un pas en avant, deux en arrière : la fin des groupes » (http://ordadoro.info/?q=content/toni-negri-%C2%AB-un-pas-en-avant-deux-en-arri%C3%A8re-la-fin-des-groupes-%C2%BB). L’auteur revient dans ce dernier sur la crise et la dissolution de la majorité des groupes d’extrême-gauche issus de 1968 à l’aune de leur dégénérescence « tiers-internationaliste » et de leur éloignement progressif vis-à-vis des luttes ouvrières entre 1969 et 72. Les prétentions autoritaires des groupes deviennent d’autant plus caduques que le mouvement de masse, lui, poursuit sa maturation politique et pose les bases d’une organisation en termes d’autonomie de classe, qui apparaît au grand jour en 1973. Si les organisations extra-parlementaires sont désormais obsolètes, un « pas en avant » est néanmoins fait avec le développement des coordinations de groupes autonomes locaux, impliquant les collectifs d’usines comme composantes d’un ensemble d’initiatives plus large.

3 . De l’automne chaud à l’autonomie ouvrière

Au cours des années 1950 et 1960, la composition de la classe ouvrière italienne subit des transformation profondes, suite à une vague massive d’immigration interne du Sud vers le Nord. Les jeunes ouvrier.ère.s qui découvrent les grandes usines du triangle industriel Turin-Milan-Gênes sont soumis.es à un travail parcellaire, fragmenté et répétitif. Ils et elles sont déqualifié.e.s et perdent toute maîtrise sur le processus de production : c’est cette nouvelle figure prolétarienne que les théoricien.ne.s opéraïstes appelleront « l’ouvrier-masse ». Nous renvoyons à ce sujet au texte de Danilo Montaldi qui fait office de préface à son enquête sur ce phénomène, « La migration » : http://ordadoro.info/?q=content/danilo-montaldi-la-migration.

Contrairement à la génération précédente héritière des mythes de la Résistance et fidèle au Parti Communiste et à l’idéologie de la Reconstruction, la nouvelle jeunesse ouvrière est largement dépourvue de culture politique et syndicale, elle est étrangère aux codes du mouvement ouvrier traditionnel. Surtout, elle n’entretient plus avec le travail un rapport d’identification mais d’extranéité conflictuelle, et de ce fait, invente ou ré-actualise une série de pratiques qui bouleversent le cadre du conflit social : grèves spontanées, blocages de la production, sabotage, émeute. Le roman de Nanni Balestrini publié en 1971, Vogliamo tutto (Nous voulons tout, Entremonde 2012) donne corps à cette vision nouvelle de l’usine, de la métropole et de la lutte, à partir de la réécriture du témoignage de l’un de ces émigré.e.s du Sud arrivé à Milan et à Turin, où le récit proprement politique se double d’une révolte existentielle également caractéristique des nombreuses initiatives contre-culturelles de ces années.

Les manifestations de l’été 1960 à Gênes et la révolte de Piazza Statuto en 1962 correspondent aux premières expressions historiques de l’ouvrier-masse, et aux premiers symptômes d’une rupture profonde avec les formations majoritaires. Les années qui suivent correspondent à l’expérimentation de nouvelles formes de lutte, marquées par leur irrévérence vis-à-vis de la tradition syndicale (voir le texte « Struggle at Fiat 1964 » de Romano Alquati : https://www.viewpointmag.com/2013/09/26/struggle-at-fiat-1964/).

En 1969 la révolte sociale éclate avec une tout autre ampleur et se diffuse à travers le territoire, touchant des centaines d’usines, avec pour contenus revendicatifs essentiels l’égalité salariale et la fin de l’autoritarisme patronal répressif : mots d’ordre que la notion de « salaire variable indépendante » articule (Paolo Virno, « Les principes de 1969. La force d’une thèse honnie : le salaire variable indépendante », http://www.lyber-eclat.net/lyber/virno/virno-salaire.html). On peut en découvrir le détail dans une brochure réunissant des textes issus des journaux des groupes extraparlementaires italiens traduits en français : « Turin 69 : la grève de guérilla », publiée dans le supplément au numéro 12 de La Cause du Peuple, l’organe de la Gauche Prolétarienne (http://www.centremlm.be/Turin-69-La-greve-de-guerilla-1969) ; ainsi que dans le livre de Diego Giachetti et Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers, L’Automne chaud de 1969 à Turin (Les Nuits Rouges, 2005), qui retrace cette séquence à partir de documents militants et de témoignages.

L’offensivité des formes d’organisation extra-syndicale apparues au cours des années précédentes parvient alors à son acmé, et aboutit à la création d’une véritable constellation de comités unitaires de base (CUB) et d’assemblées autonomes d’usine et de quartier, qui formeront le maillage fondamental de l’autonomie ouvrière organisée. Le CUB en particulier apparaît comme un outil organisationnel particulièrement fécond, du fait de sa mixité : en effet, les étudiant.e.s et militant.e.s extérieur.e.s y participent au même titre que les ouvrier.ère.s, permettant ainsi une dynamique de circulation sociale entre l’usine et le territoire qui l’entoure. L’action du CUB de l’usine Pirelli à Milan est tout à fait représentatif de cette position, qui aboutit à articuler la lutte sociale à des objectifs politiques révolutionnaires : http://ordadoro.info/?q=content/texte-du-cub-pirelli. Cette puissance politique nouvelle parvient notamment à contraindre les syndicats à s’aligner sur les revendications des structures qui leur échappaient au cours de la négociation sur les contrats – pour un récit complet des événements, voir Paolo Virno : « Le travail ne rend pas libre » http://ordadoro.info/?q=content/paolo-virno-le-travail-ne-rend-pas-libre.

1969 est aussi un moment de violence diffuse d’une rare intensité, qui modifie radicalement les coordonnées du conflit politique. C’est ce que relève Furio Jesi, mythologue aussi brillant que méconnu, lorsqu’il analyse les débordements de manifestations survenus à l’automne 1969 (« Les vandales et l’État », 1969, https://lundi.am/Les-vandales-et-l-Etat). Alors que les institutions du mouvement ouvrier ont abandonné la perspective de l’affrontement de classe, les « vandales » qui ont endossé l’offensive physique contre l’État et le capital « démystifient » la symbolique des manifestations rangées, invitant à ne pas « se réjouir à bon marché d’une force en réalité modeste ».

1973 marque le point culminant de l’antagonisme ouvrier propulsé par les luttes de 1969, avec l’occupation de l’usine FIAT de Mirafiori, où se déploie une initiative de masse autonome qui révèle le retard des groupes extra-parlementaires et met en crise leurs prétentions avant-gardistes, précipitant un déclin désormais inéluctable (on pourrait soutenir que l’occupation de la FIAT a eu la même fonction historique vis-à-vis des groupes d’extrême-gauche qu’en France la lutte des LIP, en 1973 également, qui joue par exemple un rôle décisif dans la dissolution de la Gauche Prolétarienne). Les jeunes prolétaires de la FIAT aux foulards rouges font preuve d’une extraordinaire capacité d’organisation directe et imposent un état d’insubordination permanente centré sur le refus radical de la prestation de travail : défilés internes, blocage total des marchandises, punition des chefs d’atelier – « ici, c’est nous qui commandons », comme le dit une banderole accrochée aux murs de l’usine. Le « Parti de Mirafiori » constitue ensuite la référence commune à partir de laquelle émerge et s’articule le projet de l’autonomie organisée (voir : « L’occupation de Mirafiori et l’émergence de l’autonomie comme projet politique », http://ordadoro.info/?q=content/l%E2%80%99occupation-de-mirafiori-et-l%E2%80%99%C3%A9mergence-de-l%E2%80%99autonomie-comme-projet-politique).

Les structures et organisations de base de l’autonomie ouvrière ont connu de multiples variantes, à la mesure du contexte local dans lequel elles évoluaient. On peut par exemple se reporter à l’ouvrage de Devi Sacchetto et Gianni Sbrogio : Pouvoir ouvrier à Porto Marghera, Du Comité d’usine à l’Assemblée de territoire (Vénétie – 1960-80) (Les Nuits Rouges, 2012) qui porte sur l’autonomie organisée en Vénétie, issue de la convergence du comité ouvrier et de la cellule de Potere Operaio à Porto Marghera autour d’une enquête ouvrière.

Une autre expérience marquant la séquence de l’autonomie ouvrière organisée est celle, plus tardive, du Comité Ouvrier de la Magneti Marelli à Milan qui se déploie entre 1975 et 1978, après la disparition des groupes extra-parlementaires, et participe aux différentes coordinations de l’aire autonome. Le Comité entretient en particulier un rapport direct avec l’expérience des Comités Communistes pour le Pouvoir Ouvrier (COCOPO), liés à la revue Senza Tregua – voir infra l’article de Lucia Martini et Oreste Scalzone sur le même sujet. Au cours de cette séquence sera notamment développé et mis en pratique le thème du « décret ouvrier », soit « la capacité des ouvrier[.ère.]s d’imposer les mesures concrètes de leur propre dictature, qui ne sont pas soumises au capital et à sa valorisation » : introduction systématique, de force, des licencié.e.s dans l’usine, réduction unilatérale du temps de travail, ou encore imposition d’un commandement ouvrier sur la production par l’attaque ciblée des appareils de contrôle patronal.

Au moment où des tensions apparaissent au sein de Senza Tregua (à partir de l’été 1976), qui mèneront à son éclatement, les cadres ouvrier.ère.s de la Marelli soutiennent les positions de celles et ceux qui critiquent la « dérive intellectualiste » du journal et poussent en faveur d’une militarisation assumée – prélude à la formation du groupe Prima Linea. Le livre d’Emilio Mentasti, La « Garde Rouge » raconte. Histoire du Comité ouvrier de la Magneti Marelli (Milan, 1975-78) (éditions Les Nuits Rouges, 2009) constitue un récit très complet de ces faits. Texte intégral disponible en ligne : https://libcom.org/files/GardeRougeRaconte_0.pdf

  1. Les féminismes autonomes

Les années 1970 correspondent au moment de diffraction des fronts de lutte, selon une logique qui est propre à chaque subjectivité et ne saurait se réduire à l’extension des dispositifs de valorisation capitaliste sur la vie sociale. Ainsi le mouvement féministe italien apparaît-il sur fond d’une pensée de la différence des sexes, cristallisée notamment dans les quelques pages du manifeste de Rivolta Feminista paru en juillet 1970 (http://ordadoro.info/?q=content/il-y-deux-sexes). Son autrice, Carla Lonzi, développera cette théorie au gré des différentes expériences collectives dans lesquelles elle était engagée. Dans Crachons sur Hegel (Eterotopia, 2017, initialement publié en Italie en 1970), elle considère que le philosophe de tutelle du marxisme a ignoré le rapport de genre et ainsi reconduit la domination masculine au profit de la seule dialectique maître-esclave. Elle y oppose un mouvement de sortie radicale de la culture patriarcale, par l’intermédiaire, entre autres, de la constitution de groupes d’autoconscience et d’action non-mixte : on pourra lire à ce propos l’article « De la signification de l’autoconscience dans les groupes féministes » (http://www.vacarme.org/article2963.html). L’expérience d’un groupe de Milan, la Librairie des Femmes, a également donné lieu à un ouvrage : Ne crois pas avoir de droits (éditions de la Tempête, 2017), où l’extension du domaine du droit (à l’avortement surtout) est rejeté comme une énième mainmise de l’État sur le corps féminin.

Nous attirons également l’attention sur le fait qu’une partie du mouvement homosexuel italien a adopté une position analogue autour des initiatives de Mario Mieli. Cet aspect est cependant bien moins documenté à l’heure actuelle, et nous ne pouvons que renvoyer aux Éléments de critique homosexuelle : Italie : les années de plomb dudit Mieli (EPEL, 2008), ainsi qu’à un entretien avec Massimo Prearo au sujet du mouvement FUORI ! : https://lundi.am/Pour-un-communisme-gay.

C’est au cours des mobilisations antérieures, surtout pendant l’Automne chaud, que de telles positions sont apparues, au gré du constat que les femmes continuaient à être assignées à des seconds rôles au sein même des collectifs révolutionnaires. Elles réalisent alors que la révolution que les hommes prétendent y mener sans elles ne peut qu’être incomplète (voir « La révolution partielle », http://ordadoro.info/?q=content/la-r%C3%A9volution-partielle). L’histoire des années suivantes est celle de multiples fuites ou sécessions féminines en vue de constituer des collectifs autonomes locaux, qui parviennent rapidement à se coordonner entre eux, usant par exemple de publications (voir : « Les journaux de l’aire féministe », http://ordadoro.info/?q=content/les-journaux-de-l%E2%80%99aire-f%C3%A9ministe). On pourra lire un certain nombre d’extraits traduits en français dans deux ouvrages : L’Infamie originaire de Léa Mélandri (édition des femmes, 1979) et L’Italie au féminisme (éditions Tierce, 1978). Au sein du mouvement, ce discours et ces pratiques continuent d’être rejetés par les défenseur.se.s de « l’intérêt supérieur de la classe », au point que les cortèges non-mixtes soient parfois forcés ou attaqués, y compris avec l’appui de femmes gagnées à l’ouvriérisme. C’est aussi que le féminisme est alors loin d’être le seul mode de mobilisation des femmes : certaines demeurent membres des comités et organisations largement masculins, d’autres encore s’engagent au sein des formations de lutte armée (voir le livre d’Ida Faré, Franca Spirito, Mara et les autres, Des femmes et la lutte armée, éditions des femmes, 1983).

Il est aussi une autre dynamique à l’œuvre au sein du féminisme autonome italien, sur la base d’une subjectivation politique ancrée dans des thématiques plus matérialistes : c’est celle qui est portée par la revendication du salaire contre le travail ménager, inspirée par le modèle opéraïste du salaire politique. Sur la question de l’assignation historique des femmes à la sphère de la reproduction sociale telle qu’elle est alors traitée en Italie, nous renvoyons aux ouvrages fondateurs commentés par Morgane Merteuil dans le guide de lecture qu’elle a consacré à la question (http://revueperiode.net/guide-de-lecture-feminisme-et-theorie-de-la-reproduction-sociale/), parmi lesquels figurent notamment des textes de Mariarosa Dalla Costa, Silvia Federici et Leopoldina Fortunati – à ce propos, nous signalons que le livre Le pouvoir des femmes et la subversion sociale est disponible en ligne : http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique384.

Nous ajoutons également que deux textes portent plus particulièrement sur la question des luttes menées sur la base de telles revendications : le premier correspond à une intervention de Selma James, autrice américaine liée au mouvement italien par l’intermédiaire de sa collaboration avec Mariarosa Della Costa, lors d’un congrès du mouvement des femmes anglaises en 1972 (« Les femmes et le travail, ou ce qu’il ne faut pas faire », dans La Stratégie du Refus n°5 : http://archivesautonomies.org/spip.php?article198) ; le second est l’ouvrage Le Salaire au travail ménager de Louise Toupin (éditions du remue-ménage, 2014).                                    

  1. Illégalisme de masse et lutte armée

Il importe tout d’abord, contre les ravages de la dissociation, les réécritures historiques et les falsifications rétroactives, de rappeler un fait objectif : à l’exception d’Il Manifesto, tous les groupes révolutionnaires italiens des années 1970 ont pratiqué des formes de violence politique organisée. Ce phénomène doit être interprété au regard de l’accroissement brutal de la répression policière et de la mise en place d’une « stratégie de la tension », choisie par l’État pour contrer le mouvement insurrectionnel à partir de 1969. Qu’il s’agisse de manipuler des groupuscules fascistes pour la perpétration d’attentats aveugles et sanglants (tels ceux de la Piazza Fontana à Milan en 1969, ou, plus meurtrier encore, de la gare de Bologne en 1980), de lois sécuritaires, de la justice d’exception, ou de liens avec le commandement militaire américain, l’État italien n’a reculé devant aucun moyen pour installer un climat de terreur diffuse propice à son tournant autoritaire et à l’écrasement du mouvement social.

Dès le début des années 1970, la plupart des groupes se posent sérieusement le problème de la force, des formes et des usages de la violence politique. Sur le terrain public de masse, on assiste à une multiplication des pratiques émeutières au sein des manifestations de rue (comme expliqué supra) ; mais il apparaît très rapidement que s’en tenir à ce seul niveau d’intervention militante est insuffisant. Comme l’expliquent Scalzone et Persichetti, « la question du passage de la violence de rue à une activité illégale permanente, parvenant jusqu’aux armes, était à l’ordre du jour. » Cette question se pose y compris pour les formations disposant d’une structure légale. Voici par exemple un extrait du texte préparatoire au IIIème congrès national de Lotta Continua en avril 1972 : « Il est nécessaire de préparer le mouvement à un affrontement généralisé, qui a pour adversaire l’État et pour instrument l’exercice de la violence révolutionnaire, de masse et d’avant-garde ». Un cadre militant de LC, Luigi Manconi, s’exprime ainsi l’année suivante dans le cadre d’un débat public : « Le recours à la terreur et à l’action partisane comme forme organisée et armée sont des instruments irremplaçables de la lutte des classes quand ils en respectent les exigences. » De même, Toni Negri, en 1973, alors qu’il fait partie du groupe dirigeant de Potere Operaio (qui va se dissoudre quelques mois plus tard) soutient dans Partito Operaio contro il lavoro : « le parti des avant-gardes de masse détermine sa tâche fondamentale sur le plan et dans la perspective de la lutte armée. […] Aujourd’hui, seule la lutte armée parle de communisme ».

L’année 1973 marque aussi une étape importante avec le coup d’État au Chili qui renverse Salvador Allende : alors que le PCI formule l’hypothèse selon laquelle seule une alliance avec la Démocratie Chrétienne peut permettre d’éviter un scénario semblable (d’où la ligne du « compromis historique »), beaucoup d’organisations révolutionnaires font une lecture exactement inverse : Mai piú senza fucile – plus jamais sans fusil. Les Groupes d’Action Partisane (GAP) sont l’un des premiers groupes armés clandestins, formés en 1969 autour du célèbre éditeur Feltrinelli, qui meurt en 1972 alors qu’il tentait d’effectuer lui-même le sabotage d’un pylône électrique. L’inspiration des GAP vient de la résistance partisane au fascisme et se soutient d’une analyse qui met en avant le danger imminent d’un coup d’État droitier en Italie. Comme nous l’avons vu, Potere Operaio se dote d’une structure de « Lavoro Illegale » dès 1971 (qui se transforme peu après en Fronte Armato Rivoluzionario Operaio, FARO, sous la responsabilité de Morucci et Piperno), alors que les différentes formations marxistes-léninistes plus orthodoxes pratiquent un antifascisme de rue souvent brutal. La méthode de l’auto-financement par le braquage se répand également.

Les Brigades Rouges, jusqu’au milieu des années 1970, concentrent leur action sur le terrain des usines, notamment à Milan où elles bénéficient d’une forte implantation, en incendiant les voitures des chefs d’atelier honnis, ou par l’enlèvement et la séquestration des dirigeants d’entreprise (comme l’opération qui vise Idalgo Macchiarini, dirigeant chez Siemens, contemporaine de l’enlèvement en France de Nogrette par la Nouvelle Résistance Populaire, bras armé de la Gauche Prolétarienne) – ce qui leur attire une nette sympathie à la base et parmi les autres groupes extra-parlementaires. Les BR sont à ce point courtisées que les dirigeants de Lotta Continua leur proposent par exemple dès 1971 (ainsi que le raconte Renato Curcio) de devenir leur « bras armé », ce qu’elles refusent catégoriquement. Dans la revue française Camarades, proche des positions de Toni Negri, on peut par exemple lire (numéro de décembre 1976) : « le développement de leur organisation s’est fait tout entier au niveau de l’autonomie ou­vrière. Une grande partie des BR sont des ouvriers, des prolétaires, leurs références politiques sont toujours celle de l’autonomie ouvrière. On peut signaler des erreurs et des limites dans l’action des BR, mais on ne peut plus nier que la dynamique d’organisa­tion qu’ils poursuivent se soit implantée dans l’aire de l’auto­nomie – pas seulement de façon théorique, mais aussi pratique­ment et matériellement. (…) Nous croyons que les BR, nées de la crise du mouvement en 68, ont fourni une formi­dable contribution à l’autonomie ouvrière et prolétaire en Italie au moment de l’occupation de la FIAT. (…) Les cama­rades des BR – qui reconstituent leur force d’attaque après la phase répressive qui les a frappés – sont une partie fondamentale et entraînante de cette offensive de l’autonomie ouvrière et pro­létaire. (…) Les camarades des BR sont de fait, et entiè­rement, à l’intérieur de cette expérience. »

La plupart des groupes qui composent ensuite l’aire de l’autonomie, à partir de 1973, agissent sur un double niveau militant, légal et illégal : à la revue Rosso seront par exemple liées les Brigate Communiste, qui mènent plusieurs dizaines d’actions de sabotage armé, dont l’incendie retentissant en 1974 contre les locaux de l’entreprise Face Standart-ITT, mêlée au coup d’État de Pinochet ; les Comités Communistes Révolutionnaires utiliseront quant à eux une multitude de sigles différents pour revendiquer leurs actions armées, de même que les Collectifs Politiques Vénètes (CPV), de manière à donner l’impression d’une violence insurrectionnelle endémique et proliférante. Comme l’explique un militant des CPV : « nous voulions être des cadres transversaux, au sens où il ne devait pas y avoir de séparation entre le politique et le militaire, où la construction d’organisations prolétaires de masse, autonomes par rapport aux partis et aux syndicats, qui luttaient pour l’affirmation des besoins, et l’usage de la force, la pratique du contre-pouvoir, avançaient d’un même pas. » Il s’agit de construire une force combattante interne au mouvement, apte à soutenir et à défendre le contre-pouvoir de masse qui s’exprime dans les luttes, qui actualise les besoins fondamentaux du prolétariat et, ce faisant, dessine les contours d’un « communisme immédiat », en actes.

Entre les groupes autonomes et les formations clandestines, il n’y a pas, en réalité, de divergence sur le principe de la lutte armée mais plutôt sur les méthodes d’organisation et d’action : alors que les BR entendent porter l’attaque « au coeur de l’État » à partir de 1974 et multiplient les exécutions, l’aire de l’autonomie cherche jusqu’au bout à tenir ensemble travail de masse et travail d’avant-garde, critiquant ainsi l’idée d’une « clandestinité stratégique » aussi bien que le recours systématisé aux homicides politiques ; ses militant.e.s concentrent leurs actions armées (notamment des attentats à l’explosif) contre des cibles matérielles, symboliques ou institutionnelles, et visent à intimider l’ennemi plutôt qu’à l’éliminer physiquement – d’où la pratique des « jambisations ». La nécessité de maintenir une articulation politique entre les différents niveaux de lutte (d’éviter, donc, une séparation fatale de la fonction militaire) sera même reformulée au moment de l’opération Moro, avec par exemple la fameuse prise de parole de Franco Piperno, dirigeant historique de Potere Operaio puis de l’Autonomie organisée, qui déclare que l’issue du mouvement révolutionnaire réside dans sa capacité à conjuguer la « terrible beauté du 12 mars 1977 » (manifestation insurrectionnelle dans les rues de Rome) avec la « puissance géométrique de Via Fani » (du nom de la rue où Moro est enlevé par le commando des BR).

Devant les impasses politiques de l’Autonomie (qui se manifestent au Congrès de Bologne en septembre 1977) et face à un accroissement répressif qui rend quasiment impossible la poursuite des activités politiques légales, beaucoup de militant.e.s autonomes rejoignent les formations clandestines à partir de 1977-1978.

De tout ceci on peut tirer la conclusion suivante : « il n’y a pas une lutte armée et un mouvement, mais une lutte armée dans le mouvement et un mouvement dans la lutte armée » (La révolution et l’État).

Essais d’analyse historique

– Isabelle Sommier, La violence politique et son deuil. L’après 68 en France et en Italie, Presses Universitaires de Rennes, 1998.

Une étude historique qui se focalise sur la question de la violence pratiquée par les groupes italiens et français, qu’ils privilégient les formes émeutières ou au contraire l’action ciblée clandestine. Isabelle Sommier interroge le « passage à l’acte » à l’aune notamment de l’atmosphère idéologique générale des années post-68 et des stratégies sécuritaires de l’État, mais s’intéresse aussi à la vague de renoncement qui coïncide avec l’abandon progressif des perspectives de violence révolutionnaire et des espoirs de transformation sociale. Le livre se nourrit également de plusieurs dizaines d’entretiens menés avec des militant.e.s français.es et italien.ne.s, qui permettent de mieux saisir les différents parcours subjectifs et de disposer d’un point de vue « en immanence ».

– Oreste Scalzone, Paolo Persichetti, La révolution et l’État, insurrections et contre-insurrection dans l’Italie de l’après 68, Dagorno, 2000

Livre co-écrit par Oreste Scalzone et Paolo Persichetti, qui, né en 1962, fut membre des Brigades Rouges – Union des Communistes Combattants (dernière branche issue du processus de scission des BR entamé en 1981). Arrêté en 1987, il se réfugie en France avant d’être extradé en 2002 alors qu’il enseignait à l’Université Paris-8 et en dépit de la « doctrine Mitterrand » qui accordait l’asile politique aux militant.e.s italien.ne.s poursuivi.e.s en échange de leur neutralité. Il est définitivement libre depuis 2014.

L’ouvrage propose une analyse détaillée des différents mécanismes qui ont présidé à la formation d’un gouvernement par l’urgence et d’une véritable justice d’exception en Italie. Les auteurs reviennent également, chiffres et statistiques à l’appui, sur la décennie insurrectionnelle des années 1970, en prenant soin de déconstruire les mensonges rétroactifs et autres binarismes caricaturaux qui ont occulté sa compréhension. Ils insistent en particulier sur l’articulation immanente entre mouvement de masse et phénomènes de lutte armée, sur leur « co-croissance », et tâchent d’envisager la séquence dans sa globalité et sa complexité. Sont également formulées des critiques pertinentes contre « l’économie politique de la dissociation » – en particulier la négation de son propre parcours, la réinvention tendancieuse de son propre passé militant et de celui des autres, dans le but de clamer son innocence et d’obtenir ainsi de significatives remises de peine, tout en contribuant à la spoliation étatique de la mémoire des luttes sociales.

La guérilla diffuse : pratiques et trajectoires organisationnelles de l’autonomie

– Yann Collonges, Pierre Georges Randal. Les Autoréductions : grèves d’usagers et luttes de classes en France et en Italie, 1972-1976. Entremonde, 2010.

La pratique de masse de l’autonomie, son implantation dans les luttes sociales, se manifeste par une vague d’insubordination, d’illégalité diffuse, dont les auto-réductions et grèves d’usager.ère.s constituent la nouvelle grammaire politique. Tout au long des années 1970, des quartiers entiers verront se développer de puissants moments de lutte lors desquels les prolétaires réduisent ou cessent le paiement des factures de loyer, de transport, de téléphone, de gaz, d’eau ou d’électricité, occupent des logements vides et se réapproprient directement les biens de consommation et de subsistance dans les supermarchés. Ces pratiques correspondent à une extension du conflit social hors des murs de l’usine et confèrent au « refus du travail » les conditions matérielles de sa persistance, ouvrant la voie de l’auto-valorisation – soit l’imposition immédiate des désirs et des besoins de la classe au détriment de ce que le commandement capitaliste exige de la force de travail. Extraits : https://infokiosques.net/lire.php?id_article=595.

On lira aussi ce document complémentaire très instructif, qui détaille l’histoire des luttes d’auto-réduction, dans toutes ses facettes (électricité, transport, téléphone, logement, supermarché) : https://infokiosques.net/IMG/pdf/autoreduction-2.pdf.

– Lucia Martini et Oreste Scalzone, « Phénomènes de la lutte armée dans le mouvement et à ses marges » – retour sur l’histoire des COCOPO :

http://ordadoro.info/?q=content/lucia-martini-et-oreste-scalzone-ph%C3%A9nom%C3%A8nes-de-lutte-arm%C3%A9e-dans-le-%C2%ADmouvement-et-%C3%A0-ses

Concernant les Collectifs Politiques Vénètes et les Comités Communistes Révolutionnaires, on pourra se reporter à d’intéressantes synthèse factuelles (tirées de La Mappa perduta – voir infra), qui listent leurs actions les plus marquantes et les principales étapes de leur existence :

– Synthèse de l’histoire des Collettivi Politici Veneti (CPV) : http://www.misteriditalia.it/terrorismo/terrorismo-diffuso/locali/StoriaCollPolVen.pdf

– Extrait de La Horde d’or, sur les CPV : http://ordadoro.info/?q=content/les-collectifs-politiques-de-v%C3%A9n%C3%A9tie

– Synthèse de l’histoire des Comitati Comunisti Rivoluzionari (COCORI) : http://www.misteriditalia.it/terrorismo/terrorismo-diffuso/operaiste/StoriaCocori.pdf

Les formations clandestines

– Des origines possibles de la « tendance armée » :

http://ordadoro.info/?q=content/des-origines-possibles-de-la-%C2%AB-tendance-arm%C3%A9e-%C2%BB

Ce texte extrait de La horde d’or rappelle le contexte ouvrier au sein duquel naissent les BR, leur immanence initiale au climat d’insubordination diffuse qui règne alors dans les usines du Nord de l’Italie. On y trouve des éclaircissements sur la pratique du CPM (voir supra), son exigence d’un dépassement du caractère sectoriel des luttes en cours (« dépassement de l’ouvriérisme et de l’estudiantisme ») par une intervention étendue sur le terrain de la métropole et de nouvelles formes d’organisation transversales, au-delà des différents groupes de base localisés. À ce titre le CPM participe activement aux campagnes sur les transports publics et aux mouvements d’occupations des logements dans les quartiers populaires. Au Congrès de Chiavari en novembre 1969 sont également formulées les premières perspectives de lutte armée. Le texte revient aussi sur la brève parenthèse du journal Sinistra Proletaria – avec un extrait programmatique à l’appui, qui rappelle directement la brochure « De la lutte violente de partisans » produite par la GP en France la même année, en 1970.

– Premier communiqué des NAP, 1974 :

http://www.centremlm.be/Noyaux-Armes-Proletaires-Premier-Communique-%E2%88%92-1974

Les Nuclei Armati Proletari sont nés en 1974 à partir de l’éclatement de Lotta Continua (au moment où son groupe dirigeant entame un tournant légaliste), qui mène à un processus d’agrégation centré sur le prolétariat extra-légal et les révoltes carcérales. L’organisation se forme à partir de la rencontre entre militant.e.s révolutionnaires et détenu.e.s de droit commun et aura une implantation notable dans le Sud de l’Italie, au sein d’un tissu social spécifique – celui des prolétaires méridionaux.ales « non-garanti.e.s », contraint.e.s à la marginalité et à l’exclusion, pour lesquel.le.s la prison fait figure d’élément structurel. Les NAP, qui ont également mené des actions communes avec les BR dans la perspective d’un « front unitaire de la guérilla », seront l’objet d’une répression brutale : plusieurs de ses militant.e.s sont assassiné.e.s de sang-froid ou torturé.e.s. Ils disparaissent en 1977.

– Interview des Noyaux Armés Prolétaires (NAP) par la revue Camarades, décembre 1976 :

http://archivesautonomies.org/spip.php?article834.

Sur le choix de la clandestinité, son lien avec le travail de masse et le mouvement d’ensemble, le rôle de la presse bourgeoise et de l’appareil répressif, les avancées de la lutte des classes ainsi que ses tâches stratégiques.

– Mario Moretti, Brigate Rosse, Une histoire italienne, entretien avec Carla Mosca et Rossana Rossanda, éditions Amsterdam, 2010.

Moretti est la figure qui représente le mieux la continuité historique et organisationnelle des BR, puisqu’il en fut l’un des principaux.ales dirigeant.e.s jusqu’à son arrestation en 1981. Ce livre d’entretien avec Rossana Rossanda (fondatrice d’Il Manifesto) et Carla Mosca (journaliste à la RAI) est un document incontournable pour comprendre la trajectoire des BR dans son ensemble, et pour en saisir les évolutions réelles, par-delà les fantasmes complotistes.

Moretti se livre pour la première fois et retrace l’histoire de l’organisation depuis le début : technicien chez Siemens, il fait l’expérience de l’auto-organisation dans le contexte des luttes ouvrières de l’Automne Chaud en 1969, puis s’engage dans le projet du CPM (voir supra). Moretti raconte ensuite la première séquence (jusqu’en 1974) des BR centrée sur l’implantation dans les usines, la formation des noyaux ouvriers et la revendication des premières actions armées : aux incendies de voitures succèdent les enlèvements et séquestrations des dirigeants d’entreprise qui concentrent la haine ouvrière. En 1972, une première opération de police conduit au démantèlement de plusieurs bases et à de nombreuses arrestations : les BR décident alors du passage à la clandestinité complète, étendent leur sphère d’intervention (notamment à Turin) et se ré-organisent selon des règles de compartimentation rigoureuse.

À partir de 1974, les BR développent l’analyse suivante : la lutte ouvrière a atteint son point culminant et révélé en même temps ses limites du fait de la restructuration capitaliste qui impose de dépasser le seul cadre étroit de l’usine pour porter l’action à un niveau supérieur – ce sera « l’attaque au coeur de l’État », dont la première étape est l’enlèvement du juge Sossi à Gênes en avril 1974, quelques mois avant l’arrestation de Curcio et Franceschini. Au procès de Turin en 1976 les brigadistes détenu.e.s refusent leur rôle d’accusés et adoptent la méthode du « procès-guérilla », pendant qu’à l’extérieur les BR décident de « hausser le tir » et revendiquent leur premier homicide politique, celui du procureur Coco. Moretti décrit ensuite dans le détail l’opération Moro : son enlèvement le 16 avril 1978, les 55 jours de sa séquestration puis son exécution, la volonté des BR d’éviter une issue sanglante qui se heurte au « front de la fermeté » (soutenu par le PCI) et au refus par l’État de toute négociation et de toute concession, même symbolique. Les BR sont alors au sommet de leur puissance opérationnelle et de leur influence mais se trouvent en même temps au début d’une longue séquence de contradictions politiques qui les conduiront à la défaite. Moretti affirme que celle-ci est directement corrélative de la défaite du mouvement ouvrier dans son ensemble, qui constituait le « tissu social » de leur action combattante et qui, désormais (entre 1978 et 1980), est acculé à la défensive.

En 1979, les attaques armées se poursuivent à un rythme soutenu, ciblant la Démocratie Chrétienne et les appareils de répression, mais sur le front des usines une grave erreur politique est commise avec le meurtre du syndicaliste de la CGIL Guido Rossa (coupable de dénonciation), tandis que les « Lois Cossiga » relèvent encore les seuils de répression et encouragent ouvertement la délation. En réalité, malgré quelques actions réussies, comme l’enlèvement du magistrat D’Urso en décembre 1980, les BR ne parviennent plus à diviser le bloc institutionnel et à s’extraire du seul terrain de l’affrontement militaire imposé par l’État : en conséquence il leur devient aussi de plus en plus difficile de soutenir une articulation politique entre leurs actions armées et les besoins immédiats des masses. Cette impasse politique se reflète dans l’émergence de dissensions internes : après douze années d’organisation unitaire, les BR éclatent en 1981 avec tout d’abord la colonne milanaise Walter Alasia qui se sépare et s’oriente vers des formes de « syndicalisme armé », puis la création des BR – Parti Guérilla du Prolétariat Métropolitain, dirigées par Giovanni Senzani, alors que la majorité continue sous le nom de Parti Communiste Combattant. Jamais dissocié ni repenti, Mario Moretti refusera également, une fois en prison, de prendre position pour tel ou tel des groupes issus de la décomposition des BR. En 1987, il prend la responsabilité, aux côtés d’autres membres dirigeants de l’organisation, de déclarer close la séquence historique de la lutte armée.

Ils étaient les Brigades Rouges, film de Mosco Levi Boucault, diffusé sur ARTE.

Ce document retrace l’histoire des BR jusqu’en 1978 à travers les témoignages passionnants de Mario Moretti, Prospero Gallinari, Valerio Morucci, et Raffaele Fiore, tous membres du commando qui a mené l’opération Moro.

– Barbara Balzerani, Camarade Lune, Cambourakis, 2017.

Après avoir milité à Potere Operaio, Barbara Balzerani intègre la colonne romaine des Brigades Rouges et participe à l’opération Moro. Elle devient membre de l’Exécutif et, suite à la scission de 1981, dirige les BR – Parti Communiste Combattant (qui regroupe le canal historique et majoritaire de l’organisation), jusqu’à son arrestation en 1985. Définitivement libre en 2011, elle ne s’est jamais repentie ni dissociée.

Elle livre avec Camarade Lune, récemment traduit en français, un récit bouleversant d’une grande force littéraire qui est à la fois une introspection subjective sur son propre parcours personnel et une description, saisissante par sa sincérité et sa puissance narrative, des principaux épisodes de sa trajectoire militante – des années de formation à l’expérience carcérale en passant par Via Fani, l’enlèvement du général Dozier, les déchirements organisationnels, les trahisons, les ravages de la repentance et la mort tragique de ses plus proches camarades. On pourra lire en complément cet entretien avec Barbara Balzerani, « La mémoire est un terrain de guerre » : https://lundi.am/La-memoire-est-un-terrain-de-guerre

– Renato Curcio, À visage découvert, Lieu Commun, 1993.

Issu de l’expérience universitaire de Trente, Curcio milite d’abord au sein des milieux maoïstes (Lavoro politico) et participe ensuite à l’émergence du CPM à Milan, puis à la fondation des Brigades Rouges, aux côtés d’Alberto Franceschini et de sa femme Mara Cagol. Arrêté une première fois en 1974 (suite à la dénonciation d’un infiltré), il s’évade avant d’être arrêté une seconde fois en 1976. Depuis la prison, il revendique toutes les actions menées par les BR à l’extérieur, en particulier l’opération Moro. En 1979-80, alors que se font jour les premières divergences stratégiques au sein des BR – notamment entre le groupe dirigeant et les collectifs de prisonnier.ère.s – il participe à la rédaction de l’imposant document théorique « L’ape e il comunista » (voir infra) puis manifeste un soutien au Parti-Guérilla lors de la scission en 1981. En 1987 il co-signe le document par lequel les principaux.ales membres historiques des BR déclarent la fin du cycle de la lutte armée en Italie.

– Enrico Fenzi, Armes et bagages, journal des Brigades Rouges, Les Belles Lettres, 2008.

L’un des seul.e.s intellectuel.le.s à avoir milité au sein des BR (dont la composition sociale était massivement ouvrière), professeur de littérature à l’Université de Gênes – spécialiste de Dante et Pétrarque -, il est arrêté en 1981 avec Mario Moretti. Dans ce livre, Fenzi retrace son propre parcours et en interroge le sens, de la clandestinité aux années de prison.

L’ape e il comunista [L’abeille et le communiste].

Signé par le « collectif des prisonniers révolutionnaires des Brigades Rouges » et publié en décembre 1980, il s’agit du texte théorique le plus dense et le plus important produit par les BR, qui en déploie tous les thèmes centraux : de la construction du parti communiste combattant aux organismes de masse révolutionnaires en passant par la formation du « pouvoir rouge ». Mais le document traduit aussi les premières divergences stratégiques qui se développent au sein de l’organisation : le groupe dirigeant est notamment accusé de ne pas assumer l’offensive générale et de freiner le passage à la guerre civile. Les rédacteur.trice.s de ce texte soutiendront quelques mois plus tard la naissance du Parti-Guérilla scissionniste, issu de la colonne napolitaine et du « Front des Prisons. »

Les « vingt thèses finales » sont disponibles en français : http://www.centremlm.be/Brigades-Rouges-Les-vingt-theses-finales-1-3-%E2%88%92-1980

– Renato Curcio, Alberto Franceschini, Gouttes de soleil dans la cité des spectres

http://www.centremlm.be/Renato-Curcio-chapitre-V-de-Gouttes-de-soleil-dans-la-cite-des-spectres-%E2%88%92

Document écrit en prison par Curcio et Franceschini, qui reflète les positions ayant présidé à l’émergence du Parti Guérilla : on y trouve des thèmes faisant écho au mouvement de 1977, tels que « la métropole comme usine totale », qui désigne le passage de la domination formelle à la domination absolue du capital sur tous les aspects de la vie sociale, au-delà de la seule sphère productive. Surgit alors la nécessité de redéfinir les modes d’expression et d’organisation de « la violence explosive du prolétariat métropolitain » contre les fétiches du capital, contre la « violence implosive auto-destructrice » de la métropole impérialiste, et en tant que manifestation de l’inimitié totale entre les classes qui s’y joue.

Notons que le soutien des brigadistes détenu.e.s au nouveau groupe cesse au bout de quelques mois, devant les conséquences contre-productives de sa fuite en avant : en effet, le Parti-Guérilla, après avoir durement critiqué la « retraite stratégique » adoptée par les BR-PCC suite au désastre de l’opération Dozier en 1982, se lance dans une série d’actions aussi brutales et sanglantes que désarticulées qui le discréditent et précipitent son effondrement complet fin 1982.

Quant aux membres des BR-PCC, ils répondront par un autre texte intitulé Politique et Révolution (signé entre autres par Prospero Gallinari et Bruno Seghetti) critiquant Curcio pour son abandon des fondamentaux du marxisme-léninisme.

Bien des années plus tard, Tiqqun citera des extraits de Gouttes de soleil dans la cité des spectres, y voyant « la contribution la plus décisive à la théorie du parti imaginaire »…

– Fabrizio Calvi, Camarade P38, Grasset, 1982

Dans l’orbite de Rosso (principal groupe de l’autonomie organisée à Milan, lié à la revue du même nom, dont Toni Negri était l’un des animateurs) le petit collectif « Romana-Vittoria », mené par un certain Marco Barbone, fait preuve d’une particulière excitation dans l’usage irréfléchi des armes et de la force militaire. Au coeur du mouvement de 1977, lors de la manifestation milanaise du 14 mai, et contre l’avis des principaux.ales cadres militant.e.s, la bande de Romana-Vittoria décide d’ouvrir brusquement le feu en direction de la police, via de Amicis. L’agent Antonio Custra est tué : le mouvement milanais entre alors dans une séquence de contradictions profondes dont il ne se relèvera pas. Alors que se forment d’innombrables organisations armées plus ou moins affinitaires, Marco Barbone participe à la « Brigata XVIII marzo » et assassine en 1980 Walter Tobagi, journaliste au Corriere della Serra. Sa cavale prend fin lorsqu’il est arrêté en octobre de la même année. Très rapidement, il devient un repenti notoire, collabore avec la justice, et donne les noms de dizaines de ses ancien.ne.s camarades. Comme d’autres qui ont suivi la même trajectoire, il finit par adhérer, bien plus tard, au groupe catholique réactionnaire Comunione e Liberazione. Le récit de Fabrizio Calvi retrace dans le détail son histoire et celle de ses camarades, comme un symbole du basculement de l’activité militante révolutionnaire à la logique de bande, à la perte de sens et, finalement, à la trahison complète de sa propre identité. Un extrait : http://archivesautonomies.org/spip.php?article254

– Diego Forastieri, Sergio Segio (Prima Linea), « Véhicules de la mémoire et nouvelle organisation de la subjectivité », 1983.

http://www.centremlm.be/Prima-Linea-Vehicules-de-la

Prima Linea est une formation armée issue de l’Autonomie qui se constitue à partir de 1976 suite à l’éclatement des Comités Communistes pour le Pouvoir Ouvrier (liés à la revue Senza Tregua, et eux-mêmes formés à partir de la jonction entre d’ancien.ne.s militant.e.s de Lotta Continua et de Potere Operaio), dirigée notamment par Sergio Seo et Susanna Ronconi. L’organisation soutient une ligne stratégique centrée sur l’idée de « guérilla diffuse », soit la construction d’une force armée qui se tient au plus près du mouvement de masse : de fait Prima Linea aura un large spectre d’intervention, attentif aux nouveaux terrains de lutte (au-delà du seul espace ouvrier) et aux contenus politiques mis en avant par le mouvement de 1977. Son fonctionnement organisationnel, plus horizontal, moins rigide et architecturé que celui d’autres organisations clandestines, exprime un refus de se constituer en élite combattante séparée des luttes de masse. Nombre de ses militant.e.s arrêté.e.s suivront ensuite la voie de la dissociation.

  1. L’autonomie « créative » et le mouvement de 77

Le mouvement de 1977 constitue l’apogée du cycle de luttes ouvert à la fin de la décennie précédente et le pic de puissance de la constellation autonome : « l’année frontière », pour reprendre le titre d’un texte de synthèse (http://ordadoro.info/?q=content/l%E2%80%99ann%C3%A9e-fronti%C3%A8re). La plupart des groupes extra-parlementaires issus de 1968-1969 ont disparu ou sont en phase de crise terminale, et toutes les pratiques militantes traditionnelles, fondées sur la distinction rigide entre sphère politique et sphère personnelle, sont soumises à une vaste critique collective. Surtout, le mouvement ouvrier, qui semblait en 1973 au sommet de sa capacité offensive à exercer un contre-pouvoir de masse, entame une séquence de reflux et se trouve contraint à la défensive, du fait de la restructuration capitaliste qui commence à produire ses effets et à dessiner les contours d’un nouveau mode de production, post-fordiste : c’est la fin de la centralité de l’usine, ou plutôt sa dispersion à travers tout le territoire métropolitain.

De ce fait, les ouvriers.ère. ne sont plus le seul point de référence de la lutte de classe et de nouvelles figures sociales font irruption, formant la base multiple et hétérogène du mouvement de 1977. Des jeunes précaires aux homosexuel.le.s, des femmes aux extra-légaux et aux chômeur.se.s, la composition de classe subit une transformation profonde, synthétisée dans la formule : de l’ouvrier-masse à l’ouvrier-social. Tous ceux que l’intellectuel ex-opéraïste Asor Rosa, devenu membre du PCI, appelle de manière péjorative les « non-garanti.e.s », marginaux.ales et précaires (par opposition aux travailleur.se.s « garanti.e.s » liés à l’univers industriel de la production d’usine : voir Le due società. Ipotesi sulla crisi italiana, Einaudi, Torino, 1977) s’affirment comme une force motrice dans le soulèvement en cours. Citons par exemple l’expérience des Circoli del proletariato giovanile (Cercles du jeune prolétariat) qui, partant de leurs besoins les plus immédiats et d’une critique concrète de leurs conditions de vie au sein de la métropole, s’agrègent à partir des banlieues périphériques et s’organisent pour sortir de leur misère quotidienne : ce seront les occupations massives de logement, les expropriations de supermarchés, les auto-réductions des places de spectacle et de cinéma, ou encore les campagnes contre le trafic d’héroïne. Nous renvoyons aux pages de La horde d’or qui décrivent le destin des Circoli (« Des bancs publics aux centres sociaux » : http://ordadoro.info/?q=content/des-bancs-publics-aux-centres-sociaux).

Plus généralement, sur cette séquence, nous conseillons la lecture du livre de Fabrizio Calvi, Italie 77. Le « Mouvement », les intellectuels (Seuil, 1977), qui rassemble des documents et articles de l’époque. Une chronologie précise des événements tirée du livre est disponible en ligne, et apporte une excellente base factuelle :https://infokiosques.net/lire.php?id_article=282.

1977 manifeste aussi de manière définitive la séparation politique entre le camp révolutionnaire et les formations historiques du mouvement ouvrier. L’épisode le plus symbolique fut celui du 17 février où Luciano Lama (chef de la CGIL, équivalent italien de la CGT), qui s’apprêtait à tenir un discours à l’Université de Rome pour faire cesser le grand mouvement d’occupations initié au début de l’année, s’en trouve chassé à la suite d’un mémorable affrontement lors duquel son service d’ordre est mis en déroute par les forces conjointes des autonomes et des Indiens Métropolitains (voir les témoignages sur l’épisode : http://ordadoro.info/?q=content/lama-chass%C3%A9-de-l%E2%80%99universit%C3%A9-t%C3%A9moignages).

Parti du monde étudiant, le mouvement de 77 s’étend à tous les segments de la société. Le meurtre d’un jeune militant de Lotta Continua, Francesco Lo Russo, par la police le 11 mars 1977 provoque deux journées d’émeute dans les rues de Bologne, qui coïncident avec une gigantesque manifestation armée à Rome le 12 mars (voir à ce sujet : http://ordadoro.info/?q=content/les-journ%C3%A9es-de-mars) – « pour la première fois, dira Franco Piperno, eu lieu dans l’Italie d’après-guerre une véritable répétition générale du difficile art de l’insurrection ». On en lira davantage du même auteur dans le texte « L’angoisse de l’individuation : notes sur le mouvement de 77 » (traduction de Emmanuele Quarta et Sami Battikh : https://lundi.am/L-angoisse-de-l-individuation-notes-sur-le-mouvement-du-77). Piperno revient ici sur le mouvement de 77 et son « immédiatisme » singulier : pour la première fois, un mouvement révolutionnaire n’a plus pour objectif de s’emparer du pouvoir d’État, ne détermine pas sa pratique en fonction d’un objectif programmatique futur mais s’oriente vers la satisfaction immédiate, directe et collective, des besoins populaires, dans des lieux spécifiques (écoles, usines, quartiers, hôpitaux) qui deviennent autant de contre-pouvoirs soustraits à l’emprise institutionnelle. Piperno souligne également les différences stratégiques non négligeables entre la violence de masse pratiquée par les autonomes d’une part, dans la perspective d’une reconquête visant à briser son monopole étatique, et la nature « guévariste » des organisations armées clandestines d’autre part – en rappelant cependant que celles-ci appartenaient malgré tout au mouvement de 1977, « bien que d’une manière spécialisée ».

À Bologne notamment se déploie une composante, dite créative, transversaliste ou encore « désirante », de l’aire autonome qui jouera un rôle important au cours de cette année, à travers un ensemble de radios libres (dont Radio Alice est la plus célèbre), de revues (comme A/Traverso) et autres publications contre-culturelles mettant l’accent moins sur la violence antagonique et la construction organisationnelle que sur la production de nouveaux modes de communication et de nouvelles formes de langage à même de soutenir la « flambée créative » du mouvement. On trouvera des témoignages et des textes de mise en perspective sur la situation globale dans le n°30 de la revue Recherches, dirigée par Félix Guattari, paru en novembre 77 (http://www.editions-recherches.com/revue_detail.php?id=30).

La figure de la Radio Alice se dégage comme une expérimentation incontournable, au point de devenir un symbole de la dynamique qui l’entoure. Animée entre autres par Franco Berardi « Bifo », très tôt attiré par le thème du refus du travail (voir son pamphlet écrit à 21 ans : Contro il lavoro, Feltrinelli, 1970), Radio Alice se décrit comme un « agent de communication » et admet pour ambition de mettre en réseau et par là d’intensifier les différentes initiatives autonomes, développant dans le même temps une poétique orale du mouvement très marquée par la pensée de Deleuze et Guattari. Nous renvoyons à ce sujet au livre du Collectif A/Traverso, Radio Alice, radio libre (J.-P. Delarge, 1977). On trouvera également la préface de Félix Guattari à cet ouvrage dans ses textes sur l’Italie rassemblés au sein de « L’Europe des fourgons cellulaires » (La révolution moléculaire. Les Prairies ordinaires, 2012) : notamment présent au « congrès » de Bologne de septembre 1977 et engagé contre la répression, Félix Guattari identifie dans le mouvement de 77 l’expression d’une « révolution moléculaire », à la fois « révolution sociale et révolution du désir ».

De Bifo, on pourra lire Le ciel est fin tombé sur la terre (éditions du Seuil, 1978), dont une partie est disponible en ligne (http://www.multitudes.net/category/archives-revues-futur-anterieur-et/bibliotheque-diffuse/operaisme-autonomie/bifo-le-ciel-est-enfin-tombe-sur/).

Alors animateur de la revue A/Traverso, qui se situe au centre des expériences littéraires de l’autonomie désirante, « Bifo » signe entre 1975 et 77 ces textes qui apparaissent comme son manifeste, où l’opéraïsme rencontre explicitement la pensée post-structuraliste française. La place accordée à la figure du « jeune prolétariat » (qui avait alors pris la tête des actions dans l’usine et au-dehors) dans l’élaboration d’une théorie du sujet révolutionnaire donne à celle-ci une allure contre-culturelle caractéristique du Mouvement de 77. Un entretien avec Franco Berardi Bifo, par Sébastien Schifres, est également disponible (http://sebastien.schifres.free.fr/bifo.htm).

S’il est aujourd’hui si important de revenir sur les enjeux de ces expériences de communication antagonique, c’est que les technologies de la communication devinrent l’une des principales armes de la restructuration capitaliste qui démarre après 1973, alors que les initiatives de l’autonomie en la matière n’étaient encore que trop éparses, et échouèrent à « saboter les machines futures », pour reprendre les mots employés par Negri dans un texte qui tire les leçons de la fin du mouvement de 77 (Toni Negri, « La défaite de 77 » :http://ordadoro.info/?q=content/toni-negri-la-d%C3%A9faite-de-77).

  1. Réception française

Quelques revues et groupes ont opéré une réception de l’opéraïsme et des expériences d’autonomie politique en France dès les années 1970. Les Matériaux pour l’Intervention (1971-1972) se sont essentiellement attelés à la traduction et au commentaire de certaines thèses de Potere Operaio, tout en esquissant les coordonnées théoriques d’une autonomie à la française au gré des mouvements dont ils étaient contemporains, en portant une attention particulière à la revendication du salaire garanti. La quasi totalité des numéros de son bulletin de diffusion La Stratégie du Refus est numérisée et en ligne (http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique123). Outre ces textes, nous renvoyons à deux brochures rédigées par le groupe : la première fait écho aux luttes étudiantes du début des années 1970 (L’école, atelier de la société-usine : http://www.multitudes.net/l-ecole-atelier-de-la-societe/) ; la seconde (Les Ouvriers contre l’État : refus du travail, http://archivesautonomies.org/spip.php?article578) articule les positions politiques opéraïstes élaborées par le collectif en une synthèse historique sur le mouvement ouvrier.

Le groupe Camarades qui lui fait suite (1974-1979) s’est engagé plus concrètement dans la constitution de mouvements autonomes à Paris, en opérant notamment une liaison entre des collectifs d’étudiant.e.s, de chômeur.se.s, de travailleur.se.s immigré.e.s et de lutte clandestine. Sa revue fait cohabiter des considérations sur le mouvement français qui se démarquent grandement des positions « gauchistes » classiques (voir notamment leur rejet de l’expérience LIP) avec de nombreuses perspectives venues d’Italie (voir : http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique58).

Enfin, la revue Marge peut être comprise comme l’expression de l’autonomie désirante en France (http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique57).

Certaines publications des années 1980 et 1990 sont également disponibles en ligne (http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique11&lang=fr).

Pour une histoire détaillée du mouvement français, voir les deux mémoires que Sébastien Schifres lui a consacrés : http://sebastien.schifres.free.fr/

– Tiqqun, « Ceci n’est pas un programme », Tout a failli : vive le communisme ! La Fabrique, 2009.

https://bloom0101.org/?parution=tiqqun-2

L’Autonomie est ici fondamentalement perçue comme une pratique désubjectivante (voir supra, à propos du livre de Tarì), comme une séparation/sécession à grande échelle opérée par chaque strate prolétarienne vis-à-vis de son assignation dans la totalité sociale. Pour Tiqqun, la « guérilla diffuse » menée par l’Autonomie dans les années 1970 opère en ce sens une redéfinition de la conflictualité historique, au profit de l’émergence du « Parti Imaginaire », à la fois héritier et fossoyeur du mouvement ouvrier. Cette stratégie se distingue de celle des organisations clandestines qui, selon le texte, combattent l’Empire « en tant que sujet » (jusqu’à mimer ses formes et ses structures) – d’où leur déliaison progressive par rapport à la « réalité éthique » du Mouvement. « À la différence des organisations combattantes, l’Autonomie s’appuie sur l’indistinction, l’informalité, une semi-clandestinité adéquate à la pratique conspirative. (…) Cette stratégie repose sur l’intuition, jamais formulée par l’Autonomie, que non seulement il n’y a plus de sujet révolutionnaire, mais que c’est le non-sujet lui-même qui est devenu révolutionnaire, c’est-à-dire opérant contre l’Empire. »

Au-delà de certains schématismes interprétatifs, il s’agit de l’une des premières tentatives de réappropriation de l’histoire de l’autonomie italienne, à une époque (2001) où celle-ci était, en France du moins, très largement méconnue.

  1. En langue originale

Comme nous le disions en introduction, le rythme des traductions s’est accéléré ces dernières années, permettant au lecteur francophone de s’informer avec plus de profondeur sur l’histoire du mouvement italien des années 1970. Cela dit, nombre de textes importants restent à traduire, et ne sont pour l’instant disponibles qu’en langue originale. Aussi souhaitions-nous, à l’attention de celles et ceux qui lisent l’italien, en présenter une brève sélection bibliographique. C’est également ici l’occasion de rendre hommage au remarquable travail de la maison d’édition italienne Derive Approdi, qui s’est engagée dans une précieuse entreprise de publication et de réédition, devenant un relais essentiel de la transmission de la mémoire des luttes.

Citons tout d’abord un bloc de référence sur l’histoire de l’autonomie, dirigé par Sergio Bianchi et Lanfranco Caminiti, et divisé en quatre tomes :

Gli autonomi, volume I, le storie, le lotte, le teorie, DeriveApprodi, 2007. http://www.deriveapprodi.org/2007/02/gli-autonomi-volume-i/

Gli autonomi, volume II, le storie, le lotte, le teorie, DeriveApprodi, 2007.

http://www.deriveapprodi.org/2007/10/gli-autonomi-volume-ii/

Gli autonomi, volume III, DeriveApprodi, 2008.

http://www.deriveapprodi.org/2008/09/gli-autonomi-volume-iii/

Gli autonomi, volume IV, L’autonomia operaia romana, DeriveApprodi, 2017.

http://www.deriveapprodi.org/2017/03/gli-autonomi-volume-iv/

Il s’agit là de la somme la plus importante sur la question, centrée sur le témoignages des « autonomes » et sur des documents historiques protéiformes. Cette série aborde, dans l’ordre de publication : les récits, les théories, les cultures, l’expérience romaine.

Bianchi et Caminiti ont également consacré un livre au mouvement de 77, intitulé Settantasette, La rivoluzione che viene (2004). http://www.deriveapprodi.org/2004/09/settantasette/

Sur le même sujet :

– Oreste Scalzone, ‘77, e poi…, Da une conversazione con Pino Casamassima, Prefazione di Erri de Luca, Mimesis, 2017. Scalzone revient sur sa propre expérience militante au sein du mouvement, à l’occasion du quarantième anniversaire de 1977, « l’année insurrectionnelle ». Le livre contient par ailleurs des textes d’époque, signés de sa main, ou au nom des COCORI, qui traitent en particulier de la question de la violence et des rapports entre autonomie et formations combattantes.

Bologna marzo 1977…fatti nostri…, NDA Press, 2007. Chroniques à plusieurs voix des journées émeutières de Bologne, qui furent l’épicentre du mouvement de 1977.

Sont aussi disponibles des anthologies qui retracent le travail des principales revues autonomes :

– Luca Chiurchiù, La rivoluzione è finita, abbiamo vinto. Storia della rivista A/traverso, préface de Franco Berardi Bifo, DeriveApprodi, 2017. http://www.deriveapprodi.org/2017/02/silenzio-delirio-estraneita/

– Tommaso De Lorenzis, Massimiliano Mita, Valerio Guizzardi, Avete pagato caro, non avete pagato tutto. La rivista Rosso (1973-1979), DeriveApprodi, 2007. http://www.deriveapprodi.org/2007/02/avete-pagato-caro-non-avete-pagato-tutto/

– Cesare Bermani, La rivista Primo Maggio (1973-1989), DeriveApprodi, 2010.

http://www.deriveapprodi.org/2010/05/la-rivista-primo-maggio/

Signalons le gigantesque travail de recherche réalisé par la maison d’édition Sensibili alle Foglie (fondée par Renato Curcio), qui, dans le cadre d’un « Progetto Memoria », a collecté toutes les informations disponibles sur l’intégralité des groupes armés italiens entre 1969 et 1989. Lire notamment La mappa perduta, qui présente le parcours, la bibliographie, les statistiques de 47 organisations armées actives durant la période, ainsi que des graphiques et tableaux qui analysent les caractéristiques des 4087 personnes condamnées pour appartenance à des « associations subversives » ou « bandes armées ». Le parole scritte contient une centaine de documents produits par 32 organisations armées, éclairant leurs fondements théoriques, structures internes et terrains d’intervention.

« La lotta è armata », sinistra rivoluzionaria e violenza politica in Italia (1969-1972), de Gabriele Donato (DeriveApprodi, 2014), s’intéresse à la genèse du passage à la violence armée dans le sillage du mouvement de 1968/1969, en étudiant tous les documents relatifs à Potere Operaio, Lotta Continua, aux GAP et au CPM. http://www.deriveapprodi.org/2014/11/la-lotta-e-armata/

Le premier volume d’une histoire des Brigades Rouges a été publié il y a quelques mois, toujours chez DeriveApprodi, et détaille leur parcours, des premières années jusqu’à l’opération Moro : Marco Clementi, Paolo Persichetti, Elisa Santalena, Brigate Rosse, volume I. Dalle fabbriche alla « campagna di primavera », 2017. http://www.deriveapprodi.org/2017/02/brigate-rosse/

Citons également l’important livre de Salvatore Ricciardi (militant autonome puis dirigeant de la colonne romaine des BR) : Maelstrom, Scene di rivolta e autorganizzazione di classe in Italia (1960-1980), DeriveApprodi, 2011.

http://www.deriveapprodi.org/2011/05/maelstrom/

Ainsi que le récit autobiographique de Prospero Gallinari, Un contadino nella metropoli, Ricordi di un militante delle Brigate Rosse, Bompiani, 2006, et Gli imprendibili, Storia della colonna simbolo delle Brigate Rosse, de Andrea Casazza (DeriveApprodi, 2013), consacré à l’histoire des brigadistes génois.

Sur Prima Linea, on lira Miccia corta, Una storia di Prima Linea (2009), par l’un de ses principaux dirigeants, Sergio Seo.

Tout récemment, un ouvrage s’est intéressé aux parcours des femmes ayant milité au sein des formations combattantes, notamment les BR et PL : Daniela Bini, Donne e lotta armata in Italia (1970-1985), DeriveApprodi, 2017.

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Julien Allavena et Azad Mardirossian