Pour une doctrine militaire prolétarienne (ou pas) : Le débat Frounzé-Trotski de 1920-21

Auteur en 2004 d’une étude capitale réexaminant les guerres populaires et révolutionnaires à la lumière de la pensée de Clausewitz, Theodor Derbent se penche ici sur la dispute qui, au lendemain de la guerre russo-polonaise, a opposé Trotski aux partisans d’une « doctrine militaire unifiée », au premier rang desquels Mikhaïl Frounzé (parfois appelé le « Clausewitz soviétique ») et Nikolaï Goussev. Ces débats se fondaient sur une série d’oppositions : là où les « communistes militaires » prônaient une stratégie offensive, condition de l’exportation internationale de la révolution, et la création d’une armée permanente, Trotski quant à lui privilégiait l’ « autodéfense » du régime soviétique et, dans la lignée de Jaurès, la formation d’un système de milices. Se revendiquant de l’expérience de la guerre civile, Trotski refusait radicalement la « mise en dogme » des contingences empiriques du combat, autrement dit l’idée même d’une science militaire prolétarienne, de la même manière qu’il rejetait celle de culture prolétarienne. Prenant le parti des communistes militaires, Derbent dévoile les faiblesses de la position d’un Trotski ignorant les enjeux des guerres futures, l’évolution des techniques militaires, et faisant preuve d’un manque de perspicacité flagrant en matière stratégique. Derbent revigore ainsi l’idée d’une pensée communiste de la guerre que ne sauraient épuiser les réflexions actuelles sur la violence.

Sociologie de la guerre

Alors que la scène internationale continue d’être traversée par de nombreux conflits armés, la guerre reste souvent conçue comme un évènement exceptionnel qui viendrait rompre le cours quotidien des choses sociales et politiques. À l’encontre de cette position, Pierre Naville s’emploie dans cet article à socialiser les questions de stratégies militaires, en montrant qu’elles sont modifiées par et modifient en retour les structures économiques de la société. Comment mobiliser la société en faveur d’un conflit armé ? Et comment utiliser la guerre pour transformer les structures sociales chez le vainqueur comme chez le vaincu ? Telles sont dorénavant les deux questions principales que doivent aborder la stratégie militaire et sa critique.