Révolte, révolution, organisation

Qu’est-ce qu’une révolte? Une certaine expérience du temps, répond Furio Jesi dans cet extrait de Spartakus. Symbolique de la révolte, publié aux Éditions la Tempête. Là où une révolution s’inscrit délibérément dans la continuité du temps historique dont elle cherche à exploiter les tendances ou à provoquer le dénouement, la révolte se caractérise quant à elle par la suspension du temps historique: dans le moment de son surgissement, le geste insurrectionnel vaut pour lui-même, indépendamment de ses causes souterraines comme de ses conséquences à long terme. La révolte entretient ainsi un rapport dialectique à l’organisation, dont elle excède le cadre, mais qui doit en retour savoir l’inscrire dans un horizon stratégique plus large. Hors de cet horizon, le risque est en effet permanent de voir la révolte se transformer, pour le pouvoir, en occasion de reconquérir la maîtrise des espaces et des temps qu’elle avait su un moment lui disputer.

Intersection, articulation : l’algèbre féministe

Deux innovations théoriques majeures ont récemment marqué le féminisme marxiste à l’échelle internationale. D’une part, il s’agit du renouveau du féminisme de la reproduction sociale. D’autre part, il s’agit de la redécouverte par les féministes antiracistes de la méthodologie socio-historique d’E. P. Thompson, pour laquelle l’expérience collective est l’unité de tous les moments de la vie sociale. Jonathan Martineau se saisit de ces concepts pour approfondir l’idée d’une théorie féministe unitaire. Contre toutes les tentatives de réifier les oppressions, de séparer patriarcat et capitalisme en système distincts, de sous-estimer l’importance de la racialisation, Martineau montre qu’il est possible de penser une théorie féministe dans laquelle le capitalisme produit des différenciations tant de genre que de race.

Panafricanisme et communisme : entretien avec Hakim Adi

À côté de l’histoire dominante des parti communistes européens, centrée sur la classe ouvrière métropolitaine, il est possible de retracer la trajectoire souterraine de ces militants communistes et panafricains, minoritaires dans leurs partis, mais activement soutenus par Moscou dans l’entre-deux-guerres. Il s’agit d’une époque où les jeunes partis communistes sont dominés par des Blancs, des métropolitains, ou par des colons aux colonies. Pour combattre l’opportunisme, le chauvinisme implicite ou explicite de ces militants, l’Internationale communiste a procédé à la structuration d’une série d’organisations transnationales, chargées de coordonner l’activité révolutionnaire autour de la « question noire » : Afrique du Sud, colonies d’Afrique noire, ségrégation aux États-Unis, etc. Hakim Adi raconte ici cette histoire inédite, celle d’une rencontre originale entre le communisme, le nationalisme noir et le panafricanisme.

Le marxisme face à la postmodernité : entretien avec Fredric Jameson

Aujourd’hui, au sein de la gauche radicale, il est impossible d’échapper aux complaintes mélancoliques sur le « postmodernisme » et ses prétendus effets néfastes sur la pensée émancipatrice. Fredric Jameson a été l’un des marxistes les plus disposés à refuser cette attitude de rejet. Ni rire ni pleurer : comprendre. Le postmodernisme n’est pas une élucubration d’intellectuels sans attache, mais l’environnement idéologique incontournable du capitalisme tardif. Dans cet entretien réalisé en 1993, Stathis Kouvélakis et Michel Vakaloulis interrogent Jameson sur les liens qui unissent son travail sur l’idéologie et l’utopie d’un côté, et sa tentative de périodiser le capitalisme postmoderne de l’autre. On y lit la tentative singulière de Jameson, au croisement de Sartre et Althusser, pour penser une nouvelle forme de conscience de classe à l’heure de l’éclatement des subalternes, d’une forme de capitalisme irreprésentable, et d’une remise en cause générale de l’idée que les subalternes doivent totaliser leur expérience historique pour transformer le monde.

Le dialogue continu de Poulantzas avec Gramsci

À partir de 1965 jusqu’à la rédaction de L’État, le pouvoir, le socialisme, son dernier livre, le marxisme de Nicos Poulantzas porte l’empreinte d’Antonio Gramsci. D’abord influencé par Lucien Goldmann et Lukacs, c’est en lisant et en discutant non seulement les travaux d’Althusser, mais aussi l’œuvre du communiste italien que Poulantzas s’oriente peu à peu vers le sujet qui le préoccupera jusqu’à sa mort, et qui constitue son principal apport au matérialisme historique : une théorie de l’État capitaliste comme pouvoir de classe. Dans cette intervention, Panagiotis Sotiris souligne la richesse et la pertinence intactes du débat autour des concepts gramsciens d’hégémonie, d’État intégral et de guerre de positions, et invite à poursuivre une des discussions les plus stimulantes du marxisme contemporain.