Le bolchevik et la nature

L’urgence de la question écologique n’est pas sans faire écho à l’une des figures du mouvement ouvrier dont la trajectoire semble intrinsèquement liée au problème de la vitesse et du rythme : Lénine lui-même. Ce parallèle peut paraître étrange, tant l’obsession léninienne pour l’actualité de la révolution a l’air éloignée des enjeux environnementaux. Pourtant, dans ce texte vigoureux, Andreas Malm nous présente un Lénine adepte de montagnes enneigées, des randonnées sur les routes les plus escarpées, ou qui s’émeut des renards. Au-delà de l’anecdote, une étude rigoureuse montre combien le bolchévisme a tenté d’œuvrer pour protéger les espaces naturels et sauvages aux premières heures de la Russie soviétique. Malm dessine dès lors un lien fort entre l’urgence écologique, l’actualité de la révolution et la prise du pouvoir. C’est une proposition salutaire, tant chaque minute compte désormais : « pour paraphraser Emma Goldman, si nous ne pouvons plus danser sous la neige, il n’y aura peut-être plus de révolutions »

Sur la production de l’espace et quelques questions urbaines : tour d’horizon de la littérature anglophone

Le marxisme spatial et la géographie critique sont deux champs qui ont explosé ces dernières décennies, tant dans les études académiques que dans les agendas militants. Stefan Kipfer propose ici un guide de lecture étoffé, qui présente les traditions ayant contribué à cette effervescence. Loin de se limiter à une nouvelle « mode » théorique, les théories marxistes de l’espace plongent leurs racines dans les premières approches marxiennes de la ville, ainsi que dans les divers « marxismes urbains » ayant émergé dans l’après-guerre. Loin de se confiner au marxisme occidental et à ses figures iconiques (Benjamin, Debord), Kipfer entend donner une perspective mondiale à ce tour d’horizon de la littérature. Il montre l’importance, dans ce renouveau théorique, aux perspectives issues du tournant postcolonial et de l’écologie politique urbaine. Par ce truchement, les aspects urbains et spatiaux du marxisme donnent un cadre renouvelé pour aborder tant les enjeux de genre et de sexualités, de race, d’impérialisme, et font apparaître non plus seulement l’histoire, mais encore les métropoles capitalistes, leurs réseaux d’infrastructures, de transport et de logistique, comme nouvelle figure de la totalité sociale et du système à renverser.

La valeur de l’art : entretien avec Dave Beech

La figure de l’artiste est, ces derniers temps, mise en cause pour son appartenance incertaine à la classe travailleuse, voire pour sa complicité dans l’embourgeoisement des quartiers populaires. L’émergence d’un marché de l’art hautement spéculatif, l’hégémonie des industries culturelles et l’appropriation de l’art contemporain par les multinationales n’ont pas manqué d’entamer encore davantage la réputation des artistes. Au-delà de tout moralisme, Dave Beech propose, dans cet entretien avec Sophie Coudray, de donner une perspective historique à ce débat. Selon lui, la sphère de l’art est parvenue à conserver son autonomie par rapport au capitalisme et à la subordination du travail à la logique marchande. Dans ce contexte, Beech plaide salutairement, avec pédagogie, pour une approche renouvelée de la théorie marxiste de la valeur face au fait esthétique, et mène une polémique âpre contre les thèses très en vogue du « travail digital ».