En défense de la sauvagerie

La nature sauvage, objet d’aventure et de conquête, représente un fantasme classique de l’imaginaire réactionnaire. De la conquête de l’ouest aux « ténèbres » de Marlow, faire ses preuves dans un environnement hostile, forêt tropicale, désert, montagnes escarpées, est un véritable tropisme colonial et viriliste. Andreas Malm fait ici le constat qu’avec la catastrophe écologique, cet imaginaire est bien de retour, sous les avatars conservateurs du « survivalisme ». Mais Malm propose de tracer une autre tradition, émancipatrice, ayant mis à l’honneur cette « nature sauvage ». En effet, pour les esclaves marrons, de Jamaïque ou de Saint Domingue, c’est la « naturalité » des forêts que les planteurs n’avaient pas su apprivoiser qui fut le meilleur moyen de défense de leurs communautés. Malm propose une exploration fascinante de cet environnementalisme des pauvres, des communes marrones ayant traversé les siècles en Jamaïque aux territoires libérés de la forêt biélorusse par les partisans juifs.

Pour une doctrine militaire prolétarienne (ou pas) : Le débat Frounzé-Trotski de 1920-21

Auteur en 2004 d’une étude capitale réexaminant les guerres populaires et révolutionnaires à la lumière de la pensée de Clausewitz, Theodor Derbent se penche ici sur la dispute qui, au lendemain de la guerre russo-polonaise, a opposé Trotski aux partisans d’une « doctrine militaire unifiée », au premier rang desquels Mikhaïl Frounzé (parfois appelé le « Clausewitz soviétique ») et Nikolaï Goussev. Ces débats se fondaient sur une série d’oppositions : là où les « communistes militaires » prônaient une stratégie offensive, condition de l’exportation internationale de la révolution, et la création d’une armée permanente, Trotski quant à lui privilégiait l’ « autodéfense » du régime soviétique et, dans la lignée de Jaurès, la formation d’un système de milices. Se revendiquant de l’expérience de la guerre civile, Trotski refusait radicalement la « mise en dogme » des contingences empiriques du combat, autrement dit l’idée même d’une science militaire prolétarienne, de la même manière qu’il rejetait celle de culture prolétarienne. Prenant le parti des communistes militaires, Derbent dévoile les faiblesses de la position d’un Trotski ignorant les enjeux des guerres futures, l’évolution des techniques militaires, et faisant preuve d’un manque de perspicacité flagrant en matière stratégique. Derbent revigore ainsi l’idée d’une pensée communiste de la guerre que ne sauraient épuiser les réflexions actuelles sur la violence.

La crise de la révolution palestinienne : origines et perspectives (1983)

En 1983, la révolution palestinienne est à un tournant. Après deux séquences insurrectionnelles défaites, la Jordanie (1970) et le Liban, les combattants palestiniens, contraints d’évacuer Beyrouth, laissant femmes et enfants à la merci des massacres de l’extrême droite libanaise et de l’occupation israélienne, sont à la croisée des chemins. Pour Georges Habache, alors dirigeant de l’une des plus importantes factions à gauche de l’OLP (le FPLP), il y a deux voies : celle, d’une part, de l’anti-impérialisme combattant, basé sur l’indépendance des masses populaires arabes, sur l’articulation entre libération nationale palestinienne et libération nationale arabe, sur l’appui des régimes nationalistes bourgeois qui, malgré leurs limites, apportent un soutien militaire et logistique à la révolution ; d’autre part, il y a les courants droitiers adeptes d’une « solution politique », du plan Reagan, et d’un appui du côté des régimes réactionnaires arabes (saoudiens et égyptiens). Habache prend ici le soin de réaffirmer deux choses : la nécessité de réarmer théoriquement et politique la lutte des Palestiniens, et l’importance d’un débat démocratique, sans effusion de sang au sein de l’OLP, le maintien de l’unité des Palestiniens. C’est cette voie étroite, entre unité des factions nationales palestiniennes, et indépendance combattante et anti-impérialiste des masses populaires, qui fait tant écho aujourd’hui.