Paul Levi et les origines de la politique du front unique

L’idée que les mouvements sociaux sont amenés à converger ou à tisser des alliances « larges » fait partie aujourd’hui de la lingua franca militante. Néanmoins, au lendemain de 1917, rien n’était moins clair aux yeux des dirigeants communistes. Le mouvement ouvrier venait de trahir en jetant les prolétaires dans la Grande guerre et avec le succès d’Octobre les révolutionnaires étaient à leur apogée. Dans ce texte, Daniel Gaido revient avec précision sur la façon dont les insurrections défaites, notamment en Allemagne, ont mené à une révolution copernicienne dans la stratégie révolutionnaire. Qui plus est, il montre combien la naissance du fameux front unique est lié à une tragédie personnelle et collective, celle du militant Paul Levi et de son réquisitoire contre le parti communiste allemand en 1921. Encore à cette époque, le communisme international attend l’avènement rapide de la dictature du prolétariat et se lance dans des aventures sanglantes. Payant sa clairvoyance d’une exclusion du parti et d’une humiliation publique (tout en étant approuvé par Lénine), Levi incarne la sobriété et l’appréciation réaliste des rapports de force ; son aventure a donné naissance à des concepts aussi cruciaux que le front unique ou le gouvernement ouvrier, tant de notions qu’il est urgent de se réapproprier en ces temps sombres et désorientés.

Révolutionnaires en haillons : entretien avec Nathaniel Mills

« Le Lumpenproletariat — cette lie d’individus déchus de tous les classes qui a son quartier dans les grandes villes — est, de tous les alliés possibles, le pire. Cette racaille est parfaitement vénale et tout à fait importune ». Voici, parmi d’autres occurrences du même registre, comment Marx et Engels dépeignaient le sous-prolétariat. Et c’est peu dire que dans l’histoire de la tradition marxiste, ce « prolétariat en haillons », dé-classé et supposément privé de conscience, n’a pas bonne presse. Il revient à la pensée noire radicale, en dialogue critique avec le « marxisme blanc », d’avoir rétabli le Lumpenproletariat en tant que sujet révolutionnaire en puissance, et parfois en acte. S’il est de coutume de se référer à cet égard aux écrits de Frantz Fanon ou des Black Panthers, Nathaniel Mills révèle qu’une telle « réhabilitation » puise à des racines plus profondes. Elle était déjà à l’œuvre pendant la Grande Dépression dans la littérature africaine-américaine, chez Richard Wright, Ralph Ellison ou encore Margaret Walker, qui imaginaient des modalités d’émancipation individuelle et collective dont ces figures abhorrées — vagabonds, gangsters, prostituéees et autres délinquants au sein de la communauté noire — constitueraient l’avant-garde.

[Guide de lecture] Autonomies italiennes

Du soutien à la ZAD aux luttes contre les violences policières en passant par le mouvement « contre la loi travail et son monde » et l’antifascisme, l’ autonomie italienne des années 1970 est devenue la référence centrale d’une nouvelle constellation militante. La définition de cette « autonomie » est cependant pour le moins malaisée. On ne saurait en effet la circonscrire à des limites temporelles (1973-1977), organisationnelles (Potere Operaio, Lotta Continua, les groupes armés) ou stratégiques (le refus du travail et l’autovalorisation) sans en appauvrir le contenu. C’est pourquoi Julien Allavena et Azad Mardirossian proposent, dans ce guide de lecture sans équivalent en français, de saisir l’autonomie comme une pratique de masse. L’antagonisme ouvrier et le féminisme, les expérimentations contre-culturelles et les révoltes carcérales, les luttes urbaines, l’agitation étudiante et la lutte armée s’y composent en un archipel insurrectionnel dont l’hétérogénéité même dessine les contours d’un communisme en actes.

[Guide de lecture] Critique littéraire marxiste

Il est notoire qu’au cours de sa longue histoire, le marxisme a produit des théories de la littérature et des critiques littéraires majeures. Dans ce guide de lecture, Daniel Hartley propose une introduction générale à ces approches, en soulignant en particulier l’importance de l’étude de la littérature mondiale. Si les études littéraires sont aussi chères aux marxistes, c’est parce que la littérature médiatise des formes de sensibilité et de subjectivité historiques, qu’elles sont une méditation sur les traces du passé au sein même du présent, et qu’elles anticipent sur des affects ou des exigences futures. Au-delà de sa capacité à refléter la réalité, la littérature est dès lors un puissant réservoir de rêves, d’aspirations ou de fantasmes inaccomplis, un sédiment de l’affrontement des classes, une cristallisation du développement inégal et de la conflictualité du genre, de la race et de l’éthnicité.

Notes contre la prison

La prison demeure un impensé des mouvements d’émancipation, notamment en France. Il s’agit pourtant, par la force des choses, d’un maillon essentiel du capitalisme autoritaire qui progresse de jour en jour, mais aussi de la recomposition des classes subalternes à l’heure du néolibéralisme. C’est ce constat que dresse Antonin Bernanos, militant antifasciste et incarcéré dans le cadre de l’affaire de la voiture brûlée du Quai de Valmy. À partir d’un contexte de répression accrue du mouvement social et depuis son expérience de détention, Bernanos invite les luttes sociales à mieux comprendre le rôle de la prison dans le moment actuel, pour agir de façon décisive en se liant aux franges les plus durement touchées du prolétariat par l’incarcération de masse.