[Guide de lecture] Gramsci

La contribution de Gramsci est aujourd’hui essentielle pour quiconque s’intéresse à la stratégie révolutionnaire, aux philosophies ou encore à l’historiographie marxiste. La principale difficulté réside dans le fait que cette oeuvre est monumentale et fragmentaire ; la plupart des textes de Gramsci sont des notes prises dans des Cahiers de prison, dont la lecture attentive et chronologique est indispensable pour comprendre l’évolution de la pensée de son auteur. Ainsi, par le biais de citations tronquées, de recueils partiels ou encore d’ouvrage introductifs à la philologie douteuse, les concepts majeurs de Gramsci ont souvent été mal compris, déformés, mis au service d’agendas très divers et par ailleurs incompatibles. Pour lire Gramsci, il faut donc trouver le bon cheminement, les cahiers à lire en priorité, les sources secondaires les plus fiables. C’est ce qu’entend offrir avec brio ce guide de lecture composé par Panagiotis Sotiris. Il propose à la fois un ordre de lecture idéal pour les cahiers, et une sélection des ouvrages secondaires les plus marquants, aussi bien en langue française qu’anglaise ou italienne. Il présente ainsi une progression dans l’oeuvre du communiste sarde, qui part d’emblée d’une lecture politique, des écrits sur les conseils ouvriers à la conceptualisation du nouveau Prince, et il fournit les outils indispensables pour entrer dans la dialectique même des Cahiers, faite d’autorectification et d’ajustement constants, à l’image de la praxis comme autocritique de la réalité et renversement de la pratique.

Front populaire littéraire : entretien avec Elinor Taylor

En Grande-Bretagne comme ailleurs, la politique du front populaire est passée par la littérature. À travers le portrait de différents écrivains britanniques communistes et antifascistes, Elinor Taylor expose les contradictions de ce front populaire en littérature. Entre esthétique réaliste et expérimentations modernistes, exploration de la culture nationale-populaire et héritage impérialiste, l’écriture romanesque apparaît comme une tentative de totalisation des temps historiques où le relevé des continuités entre les révoltes du passé et les luttes du présent se révèlent toujours être un moyen d’imaginer l’avenir.

[Guide de lecture] Althussérisme

Le cercle restreint autour d’Althusser est trop souvent présenté comme un simple appendice de la pensée du philosophe. À l’inverse, quand des « althussériens » majeurs ont suivi leur propre parcours intellectuel, leur lien à l’althussérisme a été plus ou moins distendu, que l’on pense à Balibar, Badiou ou Rancière. Par ailleurs, au-delà du premier cercle, l’althussérisme a eu un impact bien plus diffus. Panagiotis Sotiris fournit ici quelques clés de lecture pour rendre plus palpable le programme de recherche de l’althussérisme. Celui-ci tient en deux exigences : inventer une nouvelle pratique de la politique et un matérialisme de la rencontre. Entre théorie sociale, épistémologie, théorie du discours et économie politique, l’althussérisme est une perspective qui donne toute son ampleur à la conjoncture, au primat de la lutte des classes et de la stratégie, aux situations aléatoires et à la contingence des rapports de force.

Représenter Octobre : entretien avec China Miéville

À l’occasion du centenaire de la révolution russe, China Miéville, romancier de fantasy et science-fiction de renommée internationale, s’est donné la tâche de restituer l’expérience de 1917 à travers un récit. Défiant la leçon de Fredric Jameson selon laquelle une révolution est irreprésentable, Miéville a tenté de donner toute son épaisseur à la complexité et à la contingence de l’événement révolutionnaire. En anticipant la sortie d’Octobre en français à l’automne 2017, Période a réalisé un entretien avec l’auteur. Miéville esquisse les traits marquants de son approche : le fait d’avoir donné toute son ampleur aux dimensions spatiales de la révolution, de décrire l’insurrection à Petrograd comme une révolution urbaine, d’essayer de suggérer une appréhension plus vivante des dirigeants bolchéviks ou sociaux-démocrates. Il s’avère qu’une traversée littéraire de la révolution est à même de donner à penser sur le plan stratégique, car elle nous fait vivre l’éclosion de subjectivités, l’émergence d’un agencement collectif qui lie les masses, la situation politique et sociale, les villes et ses boulevards, et les villages les plus reculés de l’empire russe.

Primat de la lutte : les passions joyeuses de Frédéric Lordon

Critique incontournable de l’ordre établi, figure centrale de « Nuit Debout », Frédéric Lordon incarne une trajectoire singulière à gauche de la gauche. Si ses interventions sur l’euro ou le protectionnisme sont sans doute sa contribution la plus connue, il existe un fil rouge qui relie son analyse de l’instabilité intrinsèque du capitalisme financier à sa lecture du salariat et de l’État : le structuralisme des passions. Menant une véritable enquête intellectuelle, Alberto Toscano retrace toutes les implications de la théorie sociale des affects proposée par Lordon dont les échos résonnent jusqu’à Maurizio Lazzarato, Toni Negri ou encore Jason Read. Moins spéculatif toutefois que ses contemporains, Lordon a dû d’abord s’intéresser à la dynamique passionnelle pour décrire le comportement des megacorp capitalistes. Toscano montre comment les thèmes du conatus, de la capture affective, font l’objet d’une anthropologie de plus en plus générale et ramifiée de la domination. Il en propose une critique immanente, attentive aux tensions et aux points aveugles au sein de l’oeuvre de Lordon, mais aussi au fait que ces contradictions sont inévitables dans une période marquée par la contre-révolution néolibérale et la renaissance d’une hypothèse émancipatrice globale.