Provincialiser le sujet occidental : pour un communisme postcolonial

Dans Le Capital, Marx identifiait déjà le mode de production capitaliste à un mode de subjectivation dont la personne « libre » de se faire exploiter comme d’échanger des marchandises serait la figure principale. C’est cette perspective que se propose ici d’enrichir et de décentrer Daniel Hartley. À partir d’une confrontation entre la théorie postcoloniale et les débats sur le « mode de production colonial », il montre que le capital subsume, transforme et produit des formes de subjectivation hétérogènes qui sont autant d’obstacles à son universalisation. Si les contradictions objectives du système travaillent de l’intérieur les subjectivités, alors, plus que jamais, la transformation de soi apparaît comme une condition de la transformation du monde.

Langage, culture et politique en Russie révolutionnaire : entretien avec Craig Brandist

Le bolchévisme a aussi été une politique culturelle. Celle-ci s’est avérée nécessaire du fait de la multiplicité de couches sociales, de nationalités opprimées et de populations semi-illettrées qu’il s’agissait d’unifier. Dans cet entretien fascinant, Craig Brandist développe l’ensemble des enjeux autour du lien entre hégémonie prolétarienne et politique de la culture et des langages. Du mouvement proletkult aux expérimentations de la jeune république soviétique avec le théâtre pour transformer la vie quotidienne, des impératifs éducatifs immédiats aux productions d’avant-garde, le bolchévisme a représenté le terrain fertile pour que puisse éclore une grande variété d’initiatives révolutionnaires sur le terrain de l’art et de la culture. Brandist nous initie également aux grandes questions polémiques d’hier et d’aujourd’hui, entre la réception soviétique du structuralisme et la dilution du concept gramscien d’hégémonie dans les élaborations postmodernes. Qu’il s’agisse de lutter contre le colonialisme linguistique ou de développer des contre-institutions de masse, la culture est bel et bien affaire de lutte des classes.

Traduire le marxisme dans le monde non-occidental. Lénine contre les populistes

En lui reprochant son eurocentrisme et sa conception évolutionniste de l’histoire, les études post-coloniales ont lancé un défi au marxisme : celui de rendre compte de la multiplicité des formes historico-géographiques sous lesquelles se développe le capitalisme et s’expérimente son dépassement. Or, rappelle ici Matthieu Renault, ce défi n’est pas neuf. C’était déjà celui que relevait Lénine dans sa polémique contre les populistes au tournant du XX° siècle. Revenant sur les différents moments de cette polémique, Matthieu Renault montre que la stratégie de la révolution permanente à laquelle elle aboutit finalement chez Lénine s’accompagne d’une exigence de traduction permanente du marxisme. Renouer avec cette exigence, c’est se donner les moyens d’être à la hauteur de notre conjoncture théorique et politique.

De la coupure épistémologique à la coupure politique : Rancière lecteur de Marx 1973-1983

Et si l’essentiel dans la trajectoire de Marx n’était pas la coupure épistémologique, comme le soutenait Althusser, mais la coupure politique ? Telle est la question que soulève ici Guillaume Sibertin-Blanc à travers une relecture de Rancière, depuis son « Mode d’emploi pour une réédition de Lire le Capital » (1973) jusqu’à Le Philosophe et ses pauvres (1973). Une coupure qui se joue non pas tant à l’intérieur du discours du savant Marx que dans les rapports qu’il entretient à son « objet » : la lutte des classes et le discours propre des ouvriers. Une coupure inaugurée par la défaite de 1848, mais qui ne cesse ensuite de se creuser, Marx s’évertuant à traquer les illusions fétichistes qui retarderaient sans cesse l’avènement de la révolution et l’achèvement du savoir qui lui correspond, les simulacres qui empêcheraient la conscience effective du prolétariat de se hisser à la hauteur de son concept scientifique. De ce point de vue, le recours répété de Marx au genre dramatique, faisant des acteurs de la lutte autant de personnages sur le théâtre de l’histoire, s’offre comme l’incarnation des apories propres au projet révolutionnaire.

Politique du style

Marxisme et question de style n’ont pas toujours fait bon ménage. Tout le travail de Jean-Jacques Lecercle tend précisément à montrer que le marxisme peut tirer des enseignements profonds à partir d’une investigation du style d’un auteur ou d’un groupe social. Ici, Lecercle s’attaque à deux ouvrages du grand romancier trinidadien Samuel Selvon. Passant au crible les subtilités de son anglais, il montre en quoi le romancier subvertit la langue, la minore selon l’expression de Deleuze et Guattari. Cette lecture des agencements linguistiques postcoloniaux donne à voir l’importante contribution d’un philosophie marxiste du langage pour penser les effets de la lutte des classes dans la sphère de l’idéologie.

Le congrès des travailleurs d’Extrême-Orient : entretien avec John Sexton

Il est notoire que les premiers congrès de l’Internatonale communiste ont donné une place prépondérante aux débats sur la question coloniale. On se souvient du mot de Zinoviev au Congrès de Bakou invitant à mener une « guerre sainte anti-impérialiste ». Bien moins connu, mais peut-être plus significatif, le Congrès des travailleurs d’Extrême-Orient (1921) a représenté une étape fondamentale de l’élaboration stratégique anti-impérialiste du jeune pouvoir soviétique. Dans cet entretien magistral, John Sexton nous guide dans les coulisses de ce congrès, qui a vu se définir les options stratégiques d’acteurs majeurs comme le Parti communiste chinois, indonésien, indien, japonais. Sexton fait percevoir le sens tactique des bolchéviks, leur realpolitik impitoyable et ses limites. C’est une belle leçon à l’heure où la gauche révolutionnaire aborde l’anti-impérialisme avec une timidité parfois déconcertante.