Idées, images, réalités. Contours d’une iconologie critique du cinéma

S’appuyant sur des analyses cinématographiques et une vaste littérature théorique, Thomas Voltzenlogel pose dans cet essai les bases d’une approche matérialiste de l’esthétique, définie comme théorie sociale des formes sensibles. Le projet d’une iconologie critique esquissé ici vise à réactiver la conception marxiste de l’étude des sens pour mettre au centre de la réflexion la « bataille des images » : une véritable « lutte des classes dans l’esthétique ». Comprendre et prendre position dans cette lutte exige de repenser radicalement les liens entre esthétique et idéologie et les rapports de production de significations qui les sous-tendent. Dans cette perspective, le mot d’ordre de la« politisation de l’art », qui pouvait paraître épuisé, acquiert une signification nouvelle : il s’agit de combattre la disciplinarisation des sens engendrée par l’esthétique capitaliste, d’oeuvrer à leur émancipation pour imaginer, et construire, d’autres réalités.

Badiou et la question de l’organisation

Que reste-t-il du marxisme, si l’on en écarte l’idée que l’organisation représente les classes en lutte ? si l’on se refuse à déterminer les situations politiques selon leurs tendances objectives ? Comme le montre Konstantin Popović, la proposition d’Alain Badiou signale précisément ce continent, largement inexploré, du postléninisme (qui s’avère être aussi, indissociablement, un postmaoïsme). Retraçant l’itinéraire badiousien, Popović met en lumière la problématique, posée dès les années 1970, d’un parti marxiste-léniniste de type nouveau, d’une politique à distance de l’État, l’exigence d’un bilan impitoyable du socialisme stalinien et réformiste. Il s’en dégage des lignes stratégiques : l’importance de l’enquête militante et de la liaison de masse, la production de lieux soustraits au parlementarisme, l’élaboration de mesures et de mots d’ordre visant à contraindre l’État et en restreindre la puissance obscure.

Willi Münzenberg, la Ligue contre l’Impérialisme et le Comintern : entretien avec Fredrik Petersson

L’anti-impérialisme a une histoire largement refoulée, sinon occultée, au sein des pensées critiques et d’une partie de la gauche radicale. On retient volontiers les luttes de décolonisation d’après-guerre. Mais on oublie trop souvent que le mouvement communiste international s’est doté d’organisations anticoloniales et anti-impérialistes, à une échelle transnationale. C’était le cas de la Ligue contre l’impérialisme. Dans cet entretien, Fredrik Petersson revient sur la fondation par le Komintern de la Ligue contre l’impérialisme. Il dresse le portrait d’une question coloniale qui a été résolument appréhendée comme une question transversale par les communistes. Il pointe encore la nécessité d’une médiation entre le quartier général du communisme mondial (Moscou) et les forces nationalistes de chaque pays qui ont été ses partenaires : de quoi étayer le concept, encore trop méconnu, de front unique anti-impérialiste.

Un marxisme de la libération

Marxisme et liberté de Raya Dunayevskaya représente l’une des grandes tentatives accomplies dans la seconde moitié du XX° siècle pour maintenir ouvert l’horizon de l’émancipation contre la sclérose stalinienne du mouvement ouvrier international. Dans cette préface rédigée à l’occasion de la réédition de l’ouvrage aux éditions Syllepse, Frédéric Monferrand revient sur le diagnostic historique ainsi que sur l’interprétation d’ensemble de l’œuvre de Marx proposés par Dunayevskaya. De la théorie du « capitalisme d’État » à la « philosophie de la libération » se dessine une exigence de « révolution en permanence » des mouvements sociaux, qui, à l’heure où la « convergence des luttes » est plus souvent souhaitée que réellement théorisée et réalisée, mérite sans doute d’être réexplorée.

Au-delà du capitalisme cognitif : subsomption, imprinting et exploitation de la subjectivité

Face à la multiplication des emplois précaires, il est devenu presque banal de diagnostiquer la crise de l’institution salariale et des formes de revendications qui y sont attachées. De même, on a souvent souligné le fait que l’accumulation capitaliste dépendait dorénavant de la mobilisation des capacités à réfléchir, à imaginer et à communiquer qui font le cœur même de la subjectivité. Pourtant, ces deux caractéristiques du capitalisme contemporain sont rarement étudiées dans leur interdépendance. Pour pallier à cette insuffisance, expliquent ici Federico Chicchi, Emanuele Leonardi et Stefano Lucarelli dans un dialogue serré avec le post-opéraïsme, il faut poser à nouveaux frais la question centrale de l’exploitation. S’appuyant à la fois sur l’analyse marxienne de la subsomption du travail au capital et sur l’analyse deleuzo-guattarienne de l’axiomatique capitaliste, ils proposent de nommer « imprinting » la nouvelle logique d’exploitation des subjectivités. Il s’agit par là de comprendre la multiplicité des formes sous lesquelles nos vies peuvent être soumises à la valorisation du travail mort, de manière à « retourner le couteau de la lutte des classes dans la plaie de la réalité capitaliste. »

Badiou et la tradition

Jamais Fredric Jameson ne s’était penché sur le système philosophique d’Alain Badiou, alors même que les auteurs issus du marxisme ou du structuralisme constituent ses terrains de prédilection. Dans ce texte, Jameson engage un dialogue productif avec Badiou, en le confrontant à ses propres obsessions : le concept de réification, la phénoménologie sartrienne, ou encore l’image allégorique. La grande systématique badiousienne s’avère être une tentative réellement originale de dépasser certaines apories du marxisme sartrien : comment penser l’engagement comme choix subjectif total ? quel est son commencement ? quelle résistance oppose-t-il aux rapports choséifiés ? Jameson offre ici une lecture inédite de Badiou, dans laquelle le moment politique est décisif. Penser la lutte des classes, c’est comprendre qu’il n’y a pas la bourgeoisie et le prolétariat, mais un prolétariat divisé entre sa forme « pure » et sa forme « placée » dans un espace bourgeois-impérialiste. Le réel de la politique, c’est l’intervention et la conversion militante, sous la figure indécidable de l’événement : faire scission.

Retour vers le futur : les origines du capitalisme

Depuis une quarantaine d’années, le débat marxiste sur les origines du capitalisme semble osciller entre deux positions antagoniques. D’un côté, les élaborations des théories du système-monde (Wallerstein, Arrighi, Gunder Frank), de l’autre, celles du marxisme politique (Brenner, Meiksins Wood, Teschke). Face à cette polarisation excessive des débats sur l’émergence du capitalisme, Benjamin Bürbaumer souligne les apports de la théorie du développement inégal et combiné (DIC). Loin de n’être qu’une alternative théorique aux deux premiers courants, l’approche par le DIC ouvre un vaste chantier théorique et politique, qui met en jeu la pluralité des axes d’oppression (genre, race, impérialisme, écologie) dans la genèse de la modernité. À rebours de tout eurocentrisme et de tout tiers-mondisme, le développement inégal se révèle être un concept central pour penser la dialectique spatiale à travers l’histoire, et pour réorienter la réflexion stratégique anticapitaliste.

Le féminisme et la gauche aux États-Unis

Les enjeux féministes souffrent toujours d’une marginalisation certaine dans les différents secteurs de la gauche. Pourtant, comme le rappellent ici Johanna Brenner et Nancy Holmstrom, le féminisme a largement contribué à transformer les objectifs et les formes d’organisations des mouvements d’émancipation. De l’écoféminisme au womanisme, en passant par les groupes de lesbiennes radicales contre la guerre ou les communautés de spiritualité féminine, les militantes féministes ont apporté avec leur engagement de nouvelles méthodes de fonctionnement (groupes affinitaires, consensus, caucus, discussions par rounds, etc.) qui ont profondément remis en cause les modèles traditionnels d’organisation. Leur présence croissante dans les organisations, y compris dans les organes de direction, incarne ainsi un potentiel capable de réduire l’écart entre des groupes politiques souvent perçus comme étant tournés vers eux-mêmes, partant des expériences des travailleurs, hommes, de classe moyenne, et les intérêts des femmes, y compris non-blanches, de la classe ouvrière.

Subvertir la question des communs

Face à la toute puissance du paradigme orthodoxe en économie, pour lequel les arrangements contractuels privés sont les plus efficients, une réponse théorique hétérodoxe s’est saisie des communs pour contester les fondements du tout-marché. Dans ce texte, David Harvey montre les limites de ces nouvelles approches. Centrées sur la question des arrangements institutionnels et du droit, elles évacuent le lien indissoluble entre droit de propriété et accumulation du capital. Harvey montre avec brio que le capital reproduit sans cesse un commun bien précis, le travail collectif, pour le reprivatiser. Cette lecture est précieuse, elle permet de mettre les riches observations institutionnalistes sur les communs (problèmes d’échelles, horizontalité, verticalité) au service d’un agenda anticapitaliste.

« Brecht et Lukács ». Analyse d’une divergence d’opinions

Les auteurs se réclamant du socialisme sont-ils condamnés à emprunter la voie du réalisme ? Encore faut-il s’entendre sur la définition et les principes d’une telle esthétique, érigée par Georg Lukács au rang de dogme. Au cours des années 1930, une controverse divise le milieu artistique et littéraire, dont les revues spécialisées se font l’écho. Principalement polarisée entre Georg Lukács et Bertolt Brecht mais incluant aussi des personnalités telles qu’Ernst Bloch ou encore le compositeur Hanns Eisler, la querelle divise auteurs et théoriciens sur des questions esthétiques soulevées par la production littéraire de l’époque. Au-delà des désaccords formulés sur ce qui constitue ou non l’avant-garde littéraire d’un régime, le débat met au jour des questions essentielles quant à la relation dialectique que forme et contenu, fiction et réel doivent entretenir, mais aussi propres au rôle de l’écrivain dans la société.