Sous les pavés, Le Capital : Le problème du travail dans l’opéraïsme et la Neue Marx-Lektüre

Lire Le Capital n’a jamais été un exercice exclusivement théorique. Chaque époque y cherche les moyens de prendre la mesure des transformations sociales qui l’ont traversé. Après 1968, explique ainsi Laurent Baronian, c’est la question de la centralité politique du travail qui a retenu l’attention de l’opéraïsme et de la Neue Marx-Lektüre : faut-il faire du travail le principe de toute rupture avec l’état de chose existant ou l’activité par laquelle se reproduit l’aliénation marchande ? Exposant avec brio ces deux perspectives, Laurent Baronian conclut à leur unilatéralité. Dans les deux cas, soutient-il en effet, on rate la spécificité de la forme que prend le travail vivant dans le capitalisme, où l’activité n’est socialisée que par l’échange. Au-delà de la marxologie, c’est le caractère explosif de cette contradiction qui doit être analysé à nouveaux frais.

Althusser lecteur de Machiavel : la pratique politique en question

Penseur de la conjoncture, Machiavel fut le premier authentique théoricien de la révolution. Telle est, en substance, l’hypothèse althussérienne mise en lumière par Julien Pallotta dans cet article. Ayant saisi la division de la société en classes antagonistes et la position que lui-même ne pouvait manquer d’occuper dans ce conflit, le Machiavel d’Althusser se présente comme le précurseur de Marx ; comme le penseur de la fondation révolutionnaire, prolongée dans une théorie et une pratique du gouvernement. Sur ce second aspect, la réactualisation althussérienne du machiavélisme, incarnée à ses yeux par Lénine et le Parti, pose question. Comment transposer Machiavel dans une situation où l’enjeu n’est plus de « faire durer » l’État, mais de le conduire à son auto-abolition ? Au-delà de la prise du pouvoir, la rupture avec le capitalisme ne doit-elle pas passer, comme le suggérait Foucault, par l’invention d’un art de gouverner socialiste ?

Philosophie et révolution : entretien avec Stathis Kouvélakis

Suffit-il de s’identifier au prolétariat et à la « question sociale » pour penser le renversement de l’ordre social ? C’était la question posée par l’ouvrage majeur de Stathis Kouvélakis, Philosophie et révolution de Kant à Marx, réédité en 2017 aux éditions La fabrique. Kouvélakis démontre, de façon magistrale, que la pensée de Marx est le fruit d’une lente maturation de la Révolution française et de ses effets dans la philosophie. Dans cet entretien inédit, Sebastian Budgen et Stathis Kouvélakis reviennent sur la conjoncture de publication du livre, la crise du marxisme français et, singulièrement l’intervention de Georges Labica dans les années 1990. On comprend ainsi que, repenser le sens et la démarche de Marx, c’est élaborer les conditions pour qu’une politique prolétarienne se réinvente, tant à distance du sociologisme poussif que des illusions libérales-démocrates.

Un texte inédit de Blanqui – « Fatal, fatalisme, fatalité »

L’idée reçue au sujet de Louis-Auguste Blanqui est celle d’un révolutionnaire intransigeant, dont la théorie se résume à la prise du pouvoir par des sociétés secrètes. Blanqui n’aurait été qu’un volontariste désespéré, aux projets démesurés et vains. Ce texte inédit, établi et introduit par l’équipe de The Blanqui Archive (https://blanqui.kingston.ac.uk/), permet de réévaluer le rôle de Blanqui comme organisateur, éducateur et philosophe du prolétariat français. « Fatal, fatalisme, fatalité » est une méditation soutenue sur la capacité des subalternes à interrompre le cours inéluctable des choses, contre tout déterminisme social, mais aussi une attaque en règle contre une idée incapacitante et culpabilisante du libre-arbitre. Blanqui s’avère être un théoricien de la volonté populaire, de l’éducation des masses, de la raison révolutionnaire. Relire Blanqui aujourd’hui, par delà la « condescendance de la postérité », c’est aussi redécouvrir une tradition du volontarisme qui relie Rousseau à Lénine.

Acid communism : drogues et conscience de classe

On le sait, le capitalisme se fait passer pour un système social et économique incontournable. Ce qui contribue plus que jamais à maintenir le statu quo, c’est l’idée qu’il n’existe pas d’alternative à l’ordre existant. Mark Fisher, critique culturel décédé en 2017, s’attache ici à décrire quelles formes de conscience sont capables de rompre l’enchantement de la marchandise. Fisher souligne que la conscience de classe n’est pas la seule forme d’opposition au système, et qu’elle est complétée par la conscience acide (ou psychédélique), et les processus de conscientisation des groupes minoritaires et opprimés. Un projet communiste doit aujourd’hui s’attacher à articuler ces trois formes de conscience, et donner toute son ampleur à leur puissance subversive.

Capital fossile : vers une autre histoire du changement climatique

Que peut dire le marxisme du réchauffement climatique ? Alors que se succèdent les conférences internationales sur le climat dans une plus ou moins grande indifférence et que le réchauffement climatique figure rarement dans l’agenda du mouvement ouvrier, l’apport théorique d’Andreas Malm est décisif. Ce dernier propose en effet une théorie du capital fossile, introduisant le facteur fossile dans l’équation de la production de plus-value, en prenant l’exemple contemporain de la Chine. Ce faisant, il opère trois déplacements majeurs. Il montre que c’est bien le capitalisme, et non pas l’humanité, qui est à l’origine du réchauffement climatique, contre le récit de l’anthropocène. Il défait l’argument qui consiste à blâmer l’appétit des pays émergents, pour au contraire replacer l’augmentation massive d’émissions au sein de ces pays, et plus particulièrement de la Chine, dans un contexte général, celui de la mondialisation. Enfin, il propose de faire droit à la composition fossile du capital, permettant ainsi non seulement de mieux comprendre les raisons du réchauffement climatique mais également de proposer des hypothèses stratégiques majeures pour le mouvement ouvrier, face au péril qui monte.
Andreas Malm montre également combien l’indifférence au réchauffement climatique doit mener à repenser la catégorie d’idéologie, à l’aide de Gramsci et d’Althusser.

La révolution décentrée. Deux études sur Lénine

Un cliché persistant voudrait que, acculé par les défaites de la révolution en Europe après 1917, Lénine se soit tourné vers l’Orient et l’air sacré « foyer de la révolution mondiale » par dépit. Pour tordre le coup à ce préjugé, Matthieu Renault signe ici deux études magistrales, qui soulignent la persistance et l’originalité de la pensée de Lénine sur les marges de la révolution : la première porte sur les mouvements des nationalités dans les empires d’Europe avant-guerre ; la seconde traite des nationalités opprimées à majorité musulmane dans l’ancien Empire russe. On y lit l’affinité singulière de Lénine avec ceux qui affirment avec intransigeance la nécessité d’une « révolution coloniale », misant sur les nations opprimées, paysans pauvres, brisant les rapports coloniaux, comme condition d’une synergie avec la révolution socialiste.

Le moment philosophique déterminé par la guerre dans la politique : Lénine 1914-1916

La question de savoir s’il existe quelque chose comme une « philosophie de Lénine » a toujours été une question politique. En 1968, Althusser en avait déplacé les termes en soulevant le problème du rapport entre Lénine et la philosophie. Vingt ans plus tard, Étienne Balibar introduisait une autre option : il y a chez Lénine un « moment philosophique », déclenché par la Première Guerre mondiale et qui constitue un tournant décisif dans sa pensée. Rompant avec toute conception évolutionniste de l’histoire, Lénine inscrit la perspective révolutionnaire dans une temporalité gouvernée par la complexité des conjonctures. Se voit radicalement remise en question l’identité du sujet révolutionnaire « prolétariat » qui n’est plus donnée a priori mais est l’effet d’une construction politique jamais achevée. Ce tournant se produit sous le coup d’une lecture de Hegel et Clausewitz qui conduit Lénine à avancer une conception dialectique de la guerre (et guerrière de la dialectique) s’exprimant dans le mot d’ordre de « transformation de la guerre civile en guerre révolutionnaire ». Pensant la guerre non comme une catastrophe, mais comme un processus, Lénine, à la veille de la révolution de 1917, montre que l’analyse de ce qu’est une « situation révolutionnaire » est une tâche qui doit perpétuellement être reprise.

Le capital et son monde : contribution à une lecture ontologique du Capital

L’interprétation du Capital a provoqué d’intenses débats, au sein desquels on peut distinguer une approche substantialiste, qui appréhende le capitalisme comme une entité close sur elle-même et une approche relationnelle, qui l’envisage comme un ensemble de structures délimitant a priori l’espace des possibles. Face à ces deux perspectives, Frédéric Monferrand développe ici une approche processuelle, dans le cadre de laquelle le capitalisme apparaît comme une totalité engagé dans un processus permanent de mutation. À partir des concepts de fétichisme et de subsomption ainsi que de l’apport de la géographie marxiste, il développe une conception multilinéaire des trajectoires de l’accumulation capitaliste, qui va de pair avec une conception différenciée des espaces d’accumulation. Il en résulte que c’est dorénavant le monde qui constitue l’unité ontologique de base pour comprendre les luttes de classes.

Révolte, révolution, organisation

Qu’est-ce qu’une révolte? Une certaine expérience du temps, répond Furio Jesi dans cet extrait de Spartakus. Symbolique de la révolte, publié aux Éditions la Tempête. Là où une révolution s’inscrit délibérément dans la continuité du temps historique dont elle cherche à exploiter les tendances ou à provoquer le dénouement, la révolte se caractérise quant à elle par la suspension du temps historique: dans le moment de son surgissement, le geste insurrectionnel vaut pour lui-même, indépendamment de ses causes souterraines comme de ses conséquences à long terme. La révolte entretient ainsi un rapport dialectique à l’organisation, dont elle excède le cadre, mais qui doit en retour savoir l’inscrire dans un horizon stratégique plus large. Hors de cet horizon, le risque est en effet permanent de voir la révolte se transformer, pour le pouvoir, en occasion de reconquérir la maîtrise des espaces et des temps qu’elle avait su un moment lui disputer.