Les trois Lénine de Gramsci

Lénine est une figure politique cruciale de la tradition révolutionnaire du XXe siècle, mais il a aussi été une puissante source d’inspiration pour les philosophes. Ici, Livio Boni revient sur l’appropriation philosophique par Gramsci de l’action politique léninienne. Si le thème d’un Lénine gramscien a évidemment fait l’objet de nombreuses études, l’approche proposée dans ce texte interprète cette question à l’aune des concepts d’Alain Badiou. Dans un premier temps, l’événement d’Octobre 1917 nécessite de se tenir à la hauteur de la surrection inouïe des masses dans le maillon faible de la chaîne impérialiste. Dans un second temps, le soulèvement des soviets doit être interprété dans le présent des luttes ouvrières italiennes, à Turin, alors que Gramsci fonde un journal des conseils ouvriers, l’Ordine Nuovo. Enfin, le moment proprement philosophique s’écrit du fond des geôles fascistes, dans la solitude de la défaite, afin de restituer la contribution léninienne à la philosophie, dans le sillage de Spinoza, Rousseau et Machiavel. Boni montre le caractère crucial d’une telle intervention : comme chez Badiou, la philosophie est garante d’une réappropriation possible, par-delà les conjonctures, d’un événement de la politique d’émancipation. Ces trois étapes scandent l’émergence de l’hégémonie comme conceptualité issue de 1917 qui déborde réellement le cadre originel du mouvement ouvrier européen : c’est là que se trouve, sous la plume de Gramsci, la contribution fulgurante de Lénine.

La trajectoire théorique et politique de Mario Tronti

L’opéraïsme a acquis une renommée internationale pour son rôle fondateur dans l’émergence d’un marxisme autonome, acteur théorique majeur des conflictualités sociales en Italie à la fin du XXe siècle. Pour autant, le pionnier de cette approche, Mario Tronti, n’a pas suivi le chemin tumultueux des partisans autonomes de l’insurrection. Issu du parti communiste, la fin de l’expérience de Classe operaia a signifié pour lui un retour dans le giron du parti. Souvent décrite comme un reniement, la trajectoire intellectuelle de Tronti est ici restituée dans sa plénitude par Davide Gallo Lassere. Loin d’être une régression théorique, le tournant de l’autonomie du politique a été pour Tronti un prolongement de l’élaboration opéraïste sur le terrain des institutions. Convaincu du bien-fondé d’une pratique prolétaire du gouvernement, Tronti a proposé dans ces années crépusculaires une relecture stimulante des pensées conservatrices des institutions (de Weber à Schmitt). Sans prendre parti, Lassere propose de lire un Tronti encore inconnu en français, qui offre une contribution riche sur le devenir de la classe ouvrière et sur la question brûlante d’une realpolitik communiste.

11 Thèses sur le communisme possible

Le communisme est avant tout un processus. C’est en pleine fidélité à cet enseignement de Marx que le collectif C17, réunissant tant la recherche militante que des acteurs et actrices du mouvement social en Italie, a engagé une réflexion sur la recomposition politique et stratégique du communisme aujourd’hui. Ce texte, issu des traditions les plus actives de l’autonomie ouvrière et du postopéraïsme, constitue une courte contribution, extrêmement dense, pour penser le moment actuel. Tirant les conséquences de la reconfiguration de l’État, du capital, et des classes subalternes, le collectif réfléchit aux conditions d’une organisation révolutionnaire aujourd’hui : capitalisme de plateformes et précariat généralisé, actualité du double-pouvoir, multiplicité des formes de vie subalternes. Loin de proposer un cadre ou un programme définitifs (même s’il se risque y compris à la réflexion programmatique), ce texte invite à multiplier nos initiatives de combat, de débat entre révolutionnaires, d’enquête et de recherche militantes.

Chester Himes, Ralph Ellison, Richard Wright : communisme et expériences vécues de la race – un entretien avec Catherine Bergin

Les rapports entre les militants et écrivains africains-américains et le Parti Communiste constituent aujourd’hui un enjeu majeur de l’historiographie de la gauche aux États-Unis. Dans cet entretien, mené par Selim Nadi, Catherine Bergin interroge leur évolution durant l’entre-deux guerres tout en soulignant l’importance de l’étude de la littérature noire des années 1940 et 1950 pour saisir la place occupée par le communisme dans l’imaginaire africain-américain. À partir de romans de Richard Wright, Chester Himes et Ralph Ellison, Bergin analyse les représentations des subjectivités noires dans leurs relations à l’identité communiste. Elle propose ainsi de complexifier l’interprétation dominante de cette littérature en l’arrachant à la grille de lecture de la Guerre froide et en démontrant que la littérature permet de traiter la question raciale « d’une manière unique ».

Pour ou contre l’abolition des prisons

Face à la criminalisation toujours plus importante de la contestation sociale, il est urgent d’affronter politiquement la question des prisons. Faut-il les réformer ou bien les abolir? Si la première option est aveugle au rôle structurel que joue l’incarcération dans la gestion capitaliste et raciste des populations excédentaires, la seconde semble quant à elle utopique. Dans la revue Jacobin, ce débat a donné la parole au social-démocrate Roger Lancaster, pour qui la réforme des prisons devrait apparaître comme une finalité commune au mouvement. Dans ce texte, Richard Seymour revient sur cette controverse, et pointe les contradictions du réformisme carcéral, en interrogeant ce à quoi nous sommes spontanément « attachés » à travers l’idée de l’enfermement : l’idée d’un châtiment, d’une humiliation à la hauteur du tort subi. Réfutant cette « loi du talion » moderne, Seymour évoque les alternatives possibles à l’enfermement, mais aussi le risque constant que nos luttes anticarcérales finissent par être intégrées à l’ordre dominant et à sa gestion capitaliste des populations surnuméraires.

Romano Alquati : de l’opéraïsme aux écrits inédits des années 1990

Les trajectoires militantes les plus connues de l’opéraïsme, celles de Negri et de Tronti, ont représenté deux projets radicaux de refonte de l’enquête militante : pour le premier, à travers les collectifs de l’Autonomie ouvrière, et pour le deuxième à partir de l’appareil du parti communiste. Une autre hypothèse a cherché à frayer ses voies dans les ténèbres de la défaite et du long hiver néolibéral : celle de Romano Alquati. Dans cet article, Gianluca Pittavino propose une reconstruction de la pensée alquatienne, du point de vue de celles et ceux, à l’intérieur du mouvement social, qui ont gardé un rapport actif à cet horizon théorique. Centré sur l’enquête comme « corecherche », Alquati a proposé une figure militante de type nouveau, transversale aux syndicats, partis, collectifs ; cette figure se doit de traquer, dans chaque recoin de la domination industrielle sur le travail vivant, les ressources, les savoirs, les émotions, que le capital n’a pas encore réussi à « avaler ». Sans se perdre dans certaines outrances liées à l’hypothèse du « capitalisme cognitif », Alquati a su penser la transformation en cours de la civilisation industrielle, et fournit des outils puissants pour travailler, lutter contre un système toujours plus proche de la barbarie.

Le rôle de la prison dans la lutte des classes : entretien avec Ruth W. Gilmore

La prison est désormais une réalité massive pour les subalternes des métropoles occidentales. Dans cet entretien mené par Clément Petitjean, Ruth W. Gilmore propose une analyse saisissante des mutations de l’emprisonnement aux États-Unis. En s’appuyant sur les concepts de la géographie marxiste, elle montre que l’essor des établissements pénitenciers en Californie répond à la crise conjointe du capitalisme et de l’État social ; déconstruisant tous les amortisseurs sociaux de l’après-guerre, les politiques publiques ont fait de la prison l’unique institution de prise en charge et de gestion des populations excédentaires. Sans se contenter de dresser un tableau glaçant des rapports de classe tels qu’ils existent aujourd’hui, Gilmore donne à voir la fécondité et l’inventivité des luttes anticarcérales. Forte de son expérience militante, elle montre ce que veut concrètement dire l’abolitionnisme carcéral : une pratique de désobéissance, sur tous les fronts, capable d’enrayer la terrible industrie carcérale.

Violence et exploitation dans le capitalisme historique : entretien avec Heide Gerstenberger

Nombre de théories marxistes envisagent l’État capitaliste sous le paradigme du contrat. L’échange marchand généralisé aurait remplacé la violence directe des puissants par des rapports de domination impersonnels, seulement médiatisés par des différences de revenu et par la contrainte du marché du travail. Dans cette perspective, la violence serait devenue essentiellement sociale ou économique, plutôt que directement politique. L’historienne Heide Gerstenberger s’oppose nettement à ce diagnostic : pour elle, il s’agit d’une généralisation excessive, qui s’appuie seulement sur un capitalisme domestiqué ; il ne saurait décrire l’essence même des rapports politiques prévalant sous le capitalisme. Dans cet entretien avec Benjamin Bürbaumer, elle déploie les articulations profondes entre rapports capitalistes et violence politique directe. Elle montre avec force qu’une lecture non-eurocentrée de l’histoire moderne implique de considérer la persistance du travail forcé sur la longue durée. Le capitalisme n’a pu se défaire, en certains lieux, de ses pratiques illibérales que sous la pression populaire ; ce qui indique, à l’heure de la mondialisation et de nouvelles servilités légales qui l’accompagnent, la tâche à l’ordre du jour.

« Ne copiez pas sur les yeux » disait Vertov

Impossible de se référer au cinéma soviétique sans voir évoquer le nom de Dziga Vertov et mentionner son légendaire Homme à la caméra. Malheureusement, Vertov est aujourd’hui réduit à cette figure de musées. Son travail est le plus souvent convoqué comme un témoignage d’une avant garde anticipant les formes plus modernes du cinéma documentaire ou encore de l’art vidéo. Dans ce texte de 1972, Jean-Paul Fargier polémiquait déjà contre ces tentatives d’annexer Vertov au panthéon du cinéma d’Art. À l’époque, Vertov était au cœur de toutes les tentatives issues de la gauche révolutionnaire de réinventer le cinéma. À travers une ample historicisation de la recherche vertoviennne, Fargier en montre la radicalité et son caractère indissociable des tâches de la révolution. Par un véritable tour de force, il propose une lecture parallèle de l’économie soviétique du cinéma. Précieux témoignage de la critique impitoyable des années 1970, ce texte marque aussi la fécondité de revues comme Cinéthique dans l’élaboration du projet esthétique émancipateur.

Le savant et le militant. Rationalité, Islam et décolonisation chez Maxime Rodinson

Intellectuel hors-norme Maxime Rodinson est surtout connu pour sa magistrale étude Islam et capitalisme (1966) et a également eu une intense activité militante, notamment au sein du Parti Communiste Français, dont il fit partie de 1937 à 1958. Dans cet article, Selim Nadi revient sur les rapports entre activité scientifique et engagement politique chez Rodinson à travers son analyse des possibilités tactiques et stratégiques qu’offrait l’Islam dans les luttes anticoloniales. De la lutte de libération nationale algérienne au dialogue de Rodinson avec Edward Said, en passant par la Révolution iranienne de 1979, cet article se propose de revenir sur les défis auxquels a dû faire face Rodinson dans son effort pour penser et accompagner les processus révolutionnaires dans les pays musulmans.