[Guide de lecture] Pour un marxisme queer

Les études gays et lesbiennes et la théorie queer ont longtemps été produites à l’écart de la pensée marxiste. Pourtant, les premières théorisations gays et lesbiennes matérialistes ont été le fruit d’organisations ou de groupes se revendiquant du marxisme, des premiers mouvements pour les droits homosexuels de la social-démocratie allemande jusqu’aux fronts de libération des années 1970. Ces dernières années, un profond renouveau des études marxistes des sexualités a vu le jour. L’un de ses représentants, Peter Drucker, nous aide ici à y voir plus clair dans cette prolifération d’hybridations marxistes/queer, d’études critiques sur les mouvements révolutionnaires et la sexualité. Il met à jour les raisons de la dissociation entre militants contre l’hétérosexisme et mouvements communistes (à travers l’involution stalinienne) et les conditions d’une nouvelle convergence face à l’homonormativité et la cooptation des mouvements gays et lesbiens par le bloc au pouvoir.

Praxis et théorie critique. Entretien avec Andrew Feenberg

En 2016 paraissait en français l’ouvrage séminal d’Andrew Feenberg, Philosophie de la praxis (Lux). Face à toute une tradition de lectures d’Adorno et Marcuse qui en émoussent le tranchant politique, cette traduction constitue un événement éditorial. Dans cet entretien, Feenberg précise son itinéraire théorique depuis la première parution du livre en 1981, et en détaille les enjeux critiques. La Théorie critique s’avère être un puissant instrument de contestation des instruments de contrôle et de discipline des populations, de l’usine aux nouvelles technologies. Déplaçant les lignes tout en restant fidèle à la lettre de Lukács, Marcuse et Adorno, il esquisse des passerelles entre la réification et Foucault, ou encore les science studies pour réarmer les mouvements sociaux contemporains.

Haïti : le capitalisme des paramilitaires

On identifie encore parfois le capitalisme à la démocratie. Dans cet article consacré aux transformations politiques et aux restructurations économique connues par Haïti depuis le coup d’État de 2004, Jeb Sprague-Silgado tord le cou à ce préjugé tenace. Il y montre en effet comment, dans un contexte d’intégration croissante de l’économie caribéenne à la mondialisation, la bourgeoisie transnationale utilise les forces paramilitaires pour asseoir sa domination sur l’appareil d’État haïtien. La violence armée exercée contre les classes populaires apparaît ainsi comme une pièce essentielle de l’hégémonie bourgeoise.

État, parti, transition

Quelle est l’autonomie des organisations révolutionnaires par rapport à l’État ? C’est à cette question que tâchait de répondre Étienne Balibar dans cette intervention de 1979, deux ans avant son exclusion du P.C.F. Soulignant l’aporie de Marx, qui restait celle d’Althusser, à savoir de ne parvenir à penser la transition au communisme qu’en fonction de l’alternative « parti » versus « État », il montre que les masses, et par conséquent le mouvement révolutionnaire lui-même, sont toujours déjà pris dans des rapports de pouvoir étatiques ; de telle manière que toute idée de pureté des positions antagonistes, d’extériorité radicale par rapport à l’État, est illusoire. Si la Révolution culturelle a eu le mérite de mettre à mal ces partages en montrant que le parti lui-même est dans la lutte des classes, son défaut a été de faire croire qu’il était le lieu au sein duquel toutes les contradictions devaient se résoudre. La conclusion de Balibar, au tournant des années 1980, est sans appel : la « forme parti » n’est plus synonyme d’unité du mouvement communiste, mais de crise et de division, d’où la nécessité d’une rupture prolongée dans la théorie et la pratique.

Brecht dialecticien. De l’art de lire Me Ti

Loin de considérer Me Ti comme un écrit périphérique de Bertolt Brecht, Werner Mittenzwei revient dans ce texte de 1975 sur la place qu’occupe cette œuvre singulière dans le parcours du dramaturge allemand. Me Ti s’inscrit en effet pleinement dans la démarche brechtienne de création de nouvelles manières d’écrire, mais également dans ses réflexions sur la place du lecteur (ou du spectateur). Mittenzwei revient ainsi non seulement sur l’importance de ce philosophe chinois sur le travail de Brecht, mais également sur les influences contemporaines de ce dernier et s’emploie à historiciser ses réflexions esthétiques et politiques. À mi-chemin entre les écrits théoriques et artistiques de Brecht, Me Ti apparaît ainsi comme une œuvre centrale dans le parcours de Brecht.

Money, money, money : entretien avec Costas Lapavitsas

Longtemps marginalisée, la théorie marxiste de la monnaie opère depuis la crise financière de 2007 un retour sur le devant de la scène. Penseur principal de ce renouveau, Costas Lapavitsas s’est notamment inspiré des théories classiques de l’impérialisme pour comprendre les bouleversements des rapports sociaux provoqués par la financiarisation. Dans cet entretien, il dresse un tableau de ces bouleversements qui intègre non seulement la dynamique spatiale du capitalisme, l’interpénétration entre centre et périphérie, mais aussi la dynamique hiérarchique des rapports entre les différentes fractions du capital (industrielle, financière) et les travailleurs.

Une brève histoire de l’impérialisme français

Aujourd’hui, le complexe militaro-industriel joue un rôle essentiel dans la morphologie du capitalisme français. La place de l’armée et de la sécurité dans la Ve République est par ailleurs connue pour être essentielle. On trace souvent une généalogie de cet état de fait dans la guerre d’Algérie et ses conséquences constitutionnelles. Il s’avère pourtant que cette position du militaire plonge ses racines dans tout le long XXe siècle, de la Commune de Paris à la guerre d’Algérie, en passant par les guerres de conquête coloniale. Appuyé sur une conceptualisation marxiste solide, Serfati trace, dans cet extrait de Le Militaire, une généalogie saisissante des dispositifs impérialistes français, à travers le rôle de la finance dans l’entreprise coloniale, mais aussi de l’impact de l’armée dans les rapports sociaux.

Retour de l’usine : le territoire, l’architecture, les ouvriers et le capital

Comment penser aujourd’hui sous un même registre les luttes à Notre Dame des Landes, les grèves à Amazon, IKEA, les révoltes urbaines, ou encore les grèves parmi les travailleurs de Uber ? Dans ce texte, Vittorio Aureli propose d’analyser ces mouvements à travers l’histoire longue de la métropole capitaliste, son architecture, et le concept opéraïste de l’usine sociale. Faisant résonner Tronti avec Tafuri, l’auteur trace une généalogie des dispositifs de pouvoir de la ville moderne depuis la Renaissance et la révolte des Ciompi. Il éclaire ainsi combien les résistances à l’emprise du capital engendrent de nouveaux maillages territoriaux et de nouveaux processus disciplinaires, de l’urbanisme florentin post-médiéval à la logistique moderne.

Sous les pavés, Le Capital : Le problème du travail dans l’opéraïsme et la Neue Marx-Lektüre

Lire Le Capital n’a jamais été un exercice exclusivement théorique. Chaque époque y cherche les moyens de prendre la mesure des transformations sociales qui l’ont traversé. Après 1968, explique ainsi Laurent Baronian, c’est la question de la centralité politique du travail qui a retenu l’attention de l’opéraïsme et de la Neue Marx-Lektüre : faut-il faire du travail le principe de toute rupture avec l’état de chose existant ou l’activité par laquelle se reproduit l’aliénation marchande ? Exposant avec brio ces deux perspectives, Laurent Baronian conclut à leur unilatéralité. Dans les deux cas, soutient-il en effet, on rate la spécificité de la forme que prend le travail vivant dans le capitalisme, où l’activité n’est socialisée que par l’échange. Au-delà de la marxologie, c’est le caractère explosif de cette contradiction qui doit être analysé à nouveaux frais.

Althusser lecteur de Machiavel : la pratique politique en question

Penseur de la conjoncture, Machiavel fut le premier authentique théoricien de la révolution. Telle est, en substance, l’hypothèse althussérienne mise en lumière par Julien Pallotta dans cet article. Ayant saisi la division de la société en classes antagonistes et la position que lui-même ne pouvait manquer d’occuper dans ce conflit, le Machiavel d’Althusser se présente comme le précurseur de Marx ; comme le penseur de la fondation révolutionnaire, prolongée dans une théorie et une pratique du gouvernement. Sur ce second aspect, la réactualisation althussérienne du machiavélisme, incarnée à ses yeux par Lénine et le Parti, pose question. Comment transposer Machiavel dans une situation où l’enjeu n’est plus de « faire durer » l’État, mais de le conduire à son auto-abolition ? Au-delà de la prise du pouvoir, la rupture avec le capitalisme ne doit-elle pas passer, comme le suggérait Foucault, par l’invention d’un art de gouverner socialiste ?