Répétition et révolution : Marx chez les Jacobins noirs

La formule de Marx selon laquelle l’histoire se répète toujours deux fois : la première comme tragédie, la deuxième comme farce, est bien connue. Issue du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, elle interroge les décalages entre les intentions et la compréhension des acteurs historiques, tournées vers le passé, et la réalité des processus dans lesquels ils se trouvent embarqués. Si ce décalage revêt souvent un caractère tragique, les subalternes étant les victimes d’une épreuve de force rencontrée dans leur lutte face à laquelle ils se trouvent désarmés, cette distorsion temporelle n’est pas non plus sans avoir ses effets comiques en ce qu’elle révèle aussi l’impréparation des dominants. Dans ce texte lumineux, Matthieu Renault ajoute à ces analyses célèbres une distorsion géopolitique : l’impact inaperçu des décalages entre la métropole et les colonies dans ces pages du 18 Brumaire. Ce faisant, Renault propose un réexamen inédit d’enjeux propres à Marx, qu’on croyait largement balisés, autour de Napoléon III, Bolivar et l’un des monarques régnant sur la jeune nation haïtienne, Soulouque. Reprenant des thèmes rencontrés dans CLR James et ses Jacobins noirs, il démontre une centralité des luttes anticoloniales dans l’émergence de la modernité européenne.

Red & Black à Haïti : entretien avec Matthew J. Smith

Le premier mouvement révolutionnaire haïtien à Saint Domingue, contemporain de la révolution française, est la phase la plus connue de l’histoire sociale d’Haïti, immortalisée par les Jacobins noirs de CLR James. Pourtant, de Toussaint Louverture à Fanmi Lavalas, Haïti a une histoire faite d’insurrections, de recompositions radicales, et de contre-révolutions tragiques. Dans cet entretien, Matthew Smith revient sur la séquence ouverte par le retrait des troupes américaines du pays en 1934. Il évoque le bouillonnement politique et culturel qui a suivi, de l’essor du communisme haïtien au mouvement noiriste ; il souligne combien le nationalisme s’est renouvelé dans ses années, dans le contexte des promesses non tenues de la « seconde indépendance » du pays. Il décrit cette fusion de forces subversives, influencées tant par la « conscience noire », le communisme ou le surréalisme, dans l’insurrection de 1946 qui renversé le régime de Lescot. Cette brillante reconstruction offre un autre récit de la sanglante dictature Duvalier, loin des clichés et du folklore autour des Tontons Macoutes, au plus près des intellectualités subalternes qui ont anticipé de plusieurs décennies le puissant réveil du Tiers Monde.

Haïti : le capitalisme des paramilitaires

On identifie encore parfois le capitalisme à la démocratie. Dans cet article consacré aux transformations politiques et aux restructurations économique connues par Haïti depuis le coup d’État de 2004, Jeb Sprague-Silgado tord le cou à ce préjugé tenace. Il y montre en effet comment, dans un contexte d’intégration croissante de l’économie caribéenne à la mondialisation, la bourgeoisie transnationale utilise les forces paramilitaires pour asseoir sa domination sur l’appareil d’État haïtien. La violence armée exercée contre les classes populaires apparaît ainsi comme une pièce essentielle de l’hégémonie bourgeoise.