Pour une historiographie marxiste et critique : entretien avec Enzo Traverso

Enzo Traverso est un historien et penseur incontournable du fascisme comme de la question juive. Mais le travail de Traverso propose aussi une réflexion historiographique précieuse, qui résiste aux tentatives d’annexer à un agenda réactionnaire les violence politiques du court XXe siècle. Traverso revient ici sur son rapport complexe au marxisme, enrichi des apports de Walter Benjamin, du mouvement ouvrier juif, ou encore de Daniel Bensaïd. Il montre que, si l’histoire est un champ de bataille, il s’agit d’en restituer les bifurcations, entre la naissance du Bund et la fondation de l’État d’Israël, entre la révolution d’Octobre et l’avènement du fascisme, ou encore entre les exactions coloniales et le génocide des juifs. Ces constellations constituent les fragments d’une mémoire des vaincus, qu’il s’agit autant de défendre que de construire.

[Inédit] Althusser et l’histoire : essai de dialogue avec Pierre Vilar

Dans Lire le Capital, Althusser posait les jalons d’une discussion d’ampleur sur le temps historique. Dans un article de 1973 paru dans la revue des Annales, le grand historien communiste de la Catalogne moderne, Pierre Vilar, répondait avec brio aux exigences althussériennes : comment penser la pluralité des temps historiques et leur articulation ? Comment combiner l’analyse empirique au concept de mode de production ? Parfois tranchante, l’intervention de Vilar défend, avec bienveillance, la pratique historienne en tant que pratique théorique. Jamais publiée auparavant, la tentative de réponse d’Althusser s’inscrit dans sa trajectoire autocritique : la philosophie n’est plus le garant de la Science marxiste, mais lutte de classe dans la théorie.

Provincialiser le capitalisme : le cas de l’historiographie chinoise

À quelles conditions des catégories forgées pour expliquer la trajectoire historique de l’Europe occidentale – mode de production, féodalisme, capitalisme – peuvent-elles être appliquées au devenir des formations sociales non-européennes ? En exposant les différentes réponses apportées par l’historiographie chinoise à ce problème, Arif Dirlik soutient que le marxisme souffre moins d’un biais eurocentrique que du privilège accordé au capitalisme dans l’écriture de l’histoire. Pour imaginer collectivement une autre histoire, ce n’est donc pas d’une provincialisation de l’Europe que nous avons besoin, mais d’un décentrement du capitalisme.

Classe et lutte de classes dans l’Antiquité

Le statut théorique des classes sociales chez Marx a suscité nombre d’interprétations. Pour en comprendre le sens, G.E.M. de Ste. Croix propose ici de revenir sur les difficultés de sa pratique d’historien, et de son objet hautement problématique : les luttes de classes dans l’antiquité. Les esclaves constituaient-ils une classe en Grèce ancienne ? Pour d’autres historiens marxistes comme Vidal-Naquet et Vernant, il n’en était rien. Face à ces sociétés si éloignées du capitalisme contemporain, la seule manière de donner du sens au cours de l’histoire est, pour de Ste. Croix, de rétablir la perspective marxienne dans sa forme la plus rigoureuse et la plus cohérente : les classes sont l’envers du rapport social d’exploitation. L’intervention de l’historien antique montre ainsi qu’un décentrement radical, un regard vers le passé lointain, éclaire la complexité des rapports sociaux d’aujourd’hui.