Politique du style

Marxisme et question de style n’ont pas toujours fait bon ménage. Tout le travail de Jean-Jacques Lecercle tend précisément à montrer que le marxisme peut tirer des enseignements profonds à partir d’une investigation du style d’un auteur ou d’un groupe social. Ici, Lecercle s’attaque à deux ouvrages du grand romancier trinidadien Samuel Selvon. Passant au crible les subtilités de son anglais, il montre en quoi le romancier subvertit la langue, la minore selon l’expression de Deleuze et Guattari. Cette lecture des agencements linguistiques postcoloniaux donne à voir l’importante contribution d’un philosophie marxiste du langage pour penser les effets de la lutte des classes dans la sphère de l’idéologie.

Adresse et interpellation

Qu’est-ce que lire une image ? Pour Jean-Jacques Lecercle, répondre à la question, c’est repenser la dialectique entre le texte et le visuel. De la photographie journalistique à Fellini, en s’inspirant aussi bien de Gramsci, Walter Benjamin, que de Deleuze, Lecercle propose de décrire minutieusement l’apparition d’une idéologie, dans et par l’imbrication entre discours et image. C’est par ce procédé que l’idéologie prend corps, et interpelle ses auteurs et ses destinataires. C’est aussi de cette manière que la société, comme champ de forces et de luttes, voit chacun assigné à sa place et soumis aux mots d’ordre des forces hégémoniques.

Qu’est-ce qu’une langue mineure ?

Le conflit entre une langue hégémonique et des langues subalternes est un moment à part entière de la lutte des classes. En prenant appui sur l’essai de Deleuze et Guattari Pour une littérature mineure, Jean-Jacques Lecercle s’attache à en faire la démonstration. Il propose dès lors une théorie des langues en lutte au sein d’une même « formation linguistique ». Cette perspective autorise un regard renouvelé sur l’impérialisme linguistique de l’anglais devenu langue globale et sur les résistances opposées de l’intérieur même de cette langue. Elle révèle que l’assujettissement à une langue produit des variantes, des dialectes, des syncrétismes, qui en contestent l’hégémonie. Pour Lecercle, la littérature est donc un lieu de production de langues mineures : en cela, elle met en œuvre la lutte des classes au sein du langage.

Le marxisme a besoin d’une philosophie du langage

Une philosophie marxiste du langage est possible et nécessaire. Dans ce texte, Jean-Jacques Lecercle exprime de façon concise les traits principaux d’une telle philosophie. Son acte fondateur, pensé avec Gramsci, consiste à rompre avec une vision intemporelle, héritée de Saussure, pour laquelle le langage n’est qu’un système clos. Le langage est inséparable de phénomènes extra-langagiers, des rituels et des pratiques inscrites dans des appareils idéologiques d’État. Tirer profit de cette complexité du langage, de son caractère historique, c’est concevoir toute lutte de classe comme lutte dans l’élément du langage, comme processus d’interpellation et de contre-interpellation. C’est concevoir le langage comme praxis.

Littérateurs de tous les pays, unissez-vous !

Le concept récent de « littérature mondiale » pose un défi considérable à la théorie marxiste du langage. Que faire de l’hégémonie de l’anglais sur toute la réception littéraire, notamment des pays du Sud ? Comment remettre en cause l’eurocentrisme au sein des études littéraires ? Jean-Jacques Lecercle propose une analyse de cette conjoncture et décrit les interventions théoriques qui ont cherché à résoudre cette contradiction. Dans cette entreprise, il fait état de la vitalité et de la résilience d’une philosophie marxiste du langage à même de penser l’universalité de la mondialisation du capital (et des résistances qu’elle rencontre), ainsi que la multiplicité des expériences et dialectes subalternes.

Penser le langage en conjoncture. Entretien avec Jean-Jacques Lecercle

Le langage est souvent séparé de son histoire. Pourtant, toutes les langues cristallisent des usages et des règles passés, présents et futurs ; elles sont aussi le produit de rapports de force, un agencement de locuteurs embarqués dans les luttes de leur époque, du monde matériel, d’écrits littéraires, juridiques, politiques. Jean-Jacques Lecercle revient ici sur les penseurs qui permettent de penser le langage en conjoncture à partir du marxisme : Gramsci, Deleuze et Guattari, Althusser, Raymond Williams. De la pratique politique à la littérature, intervenir dans une idéologie c’est, indissociablement, intervenir dans une conjoncture linguistique.