Provincialiser le capitalisme : le cas de l’historiographie chinoise

À quelles conditions des catégories forgées pour expliquer la trajectoire historique de l’Europe occidentale – mode de production, féodalisme, capitalisme – peuvent-elles être appliquées au devenir des formations sociales non-européennes ? En exposant les différentes réponses apportées par l’historiographie chinoise à ce problème, Arif Dirlik soutient que le marxisme souffre moins d’un biais eurocentrique que du privilège accordé au capitalisme dans l’écriture de l’histoire. Pour imaginer collectivement une autre histoire, ce n’est donc pas d’une provincialisation de l’Europe que nous avons besoin, mais d’un décentrement du capitalisme.

Pour une nouvelle historiographie marxiste. Entretien avec Jairus Banaji

Nombre de gardiens du temple du « matérialisme historique » considèrent que l’histoire humaine se résume à une succession d’étapes bien démarquées : esclavage, féodalisme, capitalisme. Pour ce marxisme canonisé, le capitalisme s’identifierait en outre au salariat – à une forme de travail « libre » – et exclurait les formes « archaïques » que sont l’esclavage ou le salariat bridé. Le travail de Jairus Banaji s’inscrit en faux contre ces lectures dogmatiques. Pour Banaji, les modes de production ne sont pas des mondes clos : le salariat a existé dans l’antiquité, et l’esclavage de plantation a permis l’essor du capitalisme. Une historiographie marxiste doit donner sa part à la richesse empirique des sociétés humaines et fournir des conceptualisations complexes sur les transitions historiques. Une telle démarche implique de repenser le travail d’hier à aujourd’hui, à envisager la pluralité irréductible des formes de travail qui constituent le prolétariat global. Jairus Banaji revient avec nous sur son cheminement intellectuel, de son histoire magistrale de l’antiquité tardive à ses textes d’intervention sur le fascisme en Inde.

Combien d’histoires du travail ? Vers une théorie du capitalisme postcolonial

La mondialisation invite à repenser le concept de « travail » à l’échelle mondiale. Sandro Mezzadra propose ici une relecture de Dipesh Chakrabarty pour déconstruire ce que la tradition du mouvement ouvrier européen a entendu par « travail ». Dans cet essai programmatique, Mezzadra nous invite à envisager conjointement le travail salarié « libre » et le travail dépendant, « forcé » et à concevoir la domination du capital non seulement comme une domination économique, mais comme une transformation des formes de vie, des subjectivités. Au-delà des arguments et des notions en dissonance avec le marxisme, cette contribution constitue une mise en discussion stimulante des présupposés du mouvement ouvrier occidental.