Othello au pays des soviets : sur Paul Robeson

Paul Robeson (1898-1976), chanteur et acteur africain-américain, première « star » noire de l’époque des industries culturelles, a tout au long de sa carrière tenté de lier pratique artistique et engagement politique ‒ à la croisée des luttes noires-anticoloniales et des combats ouvriers. Dans ce texte, Matthieu Renault se propose de revenir sur la trajectoire de cette figure majeure du théâtre, du cinéma et de la musique en interrogeant la portée esthético-politique d’une œuvre polymorphe qui a toujours considéré l’engagement en faveur des politiques d’émancipation comme l’une de ses visées centrales : celle d’une utopie concrète se manifestant au cœur même du matériau artistique.

De l’aristocratie ouvrière à l’Union sacrée : Du Bois sur les origines coloniales de 1914

L’impérialisme et la colonisation sont les racines de la Première guerre mondiale. Alors que l’on commémore les cent ans de la guerre de 1914, Alberto Toscano revient sur l’interprétation qu’en offrit, dans les années 1910, W.E.B. Du Bois, marxiste noir américain. Pour ce dernier, la Première guerre mondiale ramène sur le territoire européen un conflit que les grandes puissances impérialistes européennes se livraient sur le territoire de l’Afrique depuis plusieurs décennies. Revenant sur les notions centrales de W.E.B. Du Bois de « salaire de la blancheur » et de « ligne de couleur », Toscano montre ainsi la difficulté stratégique qu’a posé la guerre pour les Noirs américains, et en particulier pour Du Bois : puisque la ligne de couleur traverse autant les mouvements ouvriers des pays du centre que le monde capitaliste lui-même, la question du ralliement à l’effort de guerre supposait de répondre à la double exigence de lutter contre l’impérialisme américain et contre le racisme du mouvement ouvrier.