L’Uzeste de Bernard Lubat : un front culturel de résistance populaire

Bernard Lubat est l’une des figures emblématiques du jazz engagé aujourd’hui. Fondateur de la Compagnie Lubat et de d’Uzeste musical, il a fait de ses formations une expérimentation politique et esthétique ancrée dans une ruralité de Sud-Gironde. Dans ce texte, issu d’un recueil d’entretiens parus chez Outre Mesure, Fabien Granjon présente la pensée-pratique de Lubat. Dans le prisme de Gramsci et de la théorie de l’hégémonie, Granjon décrit le projet lubatien comme un travail musical éclectique, traversé par les traditions occitanes, paysannes, mais aussi par les musiques improvisées et le jazz. Il en émerge une conception de la musique comme travail collectif de condensation d’un vécu collectif et populaire.

Musique et philosophie : Luigi Nono, Massimo Cacciari, la tragédie de l’écoute

Luigi Nono est l’un des compositeurs emblématiques de l’avant-garde de la deuxième moitié du xxe siècle, aux côtés notamment de Luciano Berio, Karlheinz Stockhausen ou György Ligeti. Son œuvre, d’une sophistication et d’une ambition de réflexivité impressionnantes, a toujours tenté de concilier formalisme rigoriste et nécessité de travailler le matériau musical à partir de la réalité et en l’inscrivant dans la pratique sociale, que ce soit dans sa période d’engagement aux côtés du PCI ou même plus tardivement dans une époque marquée par une crise de la perspective émancipatrice. Dans cet article, Jonathan Impett revient sur cette dernière période, celle de la collaboration de Nono avec le philosophe et militant de gauche Massimo Cacciari : cette séquence marque la volonté de redéfinir les modalités d’une pratique authentique de l’écoute ; elle doit être comprise comme une méditation, benjaminienne, sur la nature de la temporalité historique.

Othello au pays des soviets : sur Paul Robeson

Paul Robeson (1898-1976), chanteur et acteur africain-américain, première « star » noire de l’époque des industries culturelles, a tout au long de sa carrière tenté de lier pratique artistique et engagement politique ‒ à la croisée des luttes noires-anticoloniales et des combats ouvriers. Dans ce texte, Matthieu Renault se propose de revenir sur la trajectoire de cette figure majeure du théâtre, du cinéma et de la musique en interrogeant la portée esthético-politique d’une œuvre polymorphe qui a toujours considéré l’engagement en faveur des politiques d’émancipation comme l’une de ses visées centrales : celle d’une utopie concrète se manifestant au cœur même du matériau artistique.

Caetano Veloso, entre contre-culture et contre-révolution

L’œuvre musicale de Caetano Veloso exprime une conjoncture sociale et politique. C’est l’analyse que propose Roberto Schwarz en revisitant l’histoire du mouvement tropicalismo, qui a émergé au Brésil à la fin des années 1960 et qui faisait cohabiter l’expérimentation d’avant-garde avec la musique populaire, la bossa nova et le rock psychédélique. Pour Schwarz, l’autobiographie de Veloso, Pop tropicale et révolution, exprime les contradictions à l’œuvre dans la société brésilienne, des luttes populaires et estudiantines auxquelles mirent fin le coup d’État de 1964 jusqu’au capitalisme néolibéral triomphant des années 1990. Le tropicalismo aura dès lors été l’expression de la misère dans laquelle l’impérialisme et la dictature ont jeté le pays, et la protestation contre cette misère : une véritable allégorie de la contre-révolution, des aspirations à l’émancipation qu’elle a étouffées, et des formes de résistance qui viennent hanter le Brésil d’aujourd’hui.

[VIDEO] Un artiste émancipé. Entretien avec François Tusques

Pianiste autodidacte, pionnier du jazz d’avant garde en France, François Tusques s’est trouvé au point de rencontre de l’explosion du « nouveau jazz » et de l’agitation révolutionnaire post-68. De décennies en décennies, Tusques a aussi bien pratiqué l’expérimentation musicale que les orchestres de jazz militant (comme l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra qu’il a fondé). Aux côtés des luttes de l’immigration (de la loi Fontanet jusqu’à la Palestine aujourd’hui) ou encore des Black Panthers (avec sa camarade Colette Magny) Tusques a accompagné les luttes d’émancipation et continue de jouer une musique à la fois libre, minutieuse, ludique et émouvante. Dans cet entretien, réalisé par Stéphane Gérard et mené par David Faroult et Félix Boggio Éwanjé-Épée, François Tusques revient sur cette trajectoire contestataire.