Sélectionner et punir. Pour une criminologie marxiste. Entretien avec Valeria Vegh Weis

La criminologie, associée en France à la sociologie des déviances, a développé un versant critique substantiel depuis plusieurs décennies, en particulier dans le monde anglophone. Ces approches théoriques du droit et du système judiciaire ont été fécondées par le marxisme. Elles ont aussi de nombreux points de convergence avec les luttes noires radicales et l’anticarcéralisme. Dans cet entretien avec Grégory Salle, Valeria Vegh Weis propose un état des lieux général des recherches en criminologie marxistes ainsi que ses liens au reste du champ. Elle souligne l’apport fondamental du concept de sélectivité judiciaire, qui articule les rapports de classe et de race aux traitements différenciés des illégalismes. Appuyée sur une solide marxologie, Weis pointe l’actualité d’une approche vigoureuse de la justice et de la prison, pour mieux lutter contre ces institutions décisives du capitalisme tardif.

Pour ou contre l’abolition des prisons

Face à la criminalisation toujours plus importante de la contestation sociale, il est urgent d’affronter politiquement la question des prisons. Faut-il les réformer ou bien les abolir? Si la première option est aveugle au rôle structurel que joue l’incarcération dans la gestion capitaliste et raciste des populations excédentaires, la seconde semble quant à elle utopique. Dans la revue Jacobin, ce débat a donné la parole au social-démocrate Roger Lancaster, pour qui la réforme des prisons devrait apparaître comme une finalité commune au mouvement. Dans ce texte, Richard Seymour revient sur cette controverse, et pointe les contradictions du réformisme carcéral, en interrogeant ce à quoi nous sommes spontanément « attachés » à travers l’idée de l’enfermement : l’idée d’un châtiment, d’une humiliation à la hauteur du tort subi. Réfutant cette « loi du talion » moderne, Seymour évoque les alternatives possibles à l’enfermement, mais aussi le risque constant que nos luttes anticarcérales finissent par être intégrées à l’ordre dominant et à sa gestion capitaliste des populations surnuméraires.

Le rôle de la prison dans la lutte des classes : entretien avec Ruth W. Gilmore

La prison est désormais une réalité massive pour les subalternes des métropoles occidentales. Dans cet entretien mené par Clément Petitjean, Ruth W. Gilmore propose une analyse saisissante des mutations de l’emprisonnement aux États-Unis. En s’appuyant sur les concepts de la géographie marxiste, elle montre que l’essor des établissements pénitenciers en Californie répond à la crise conjointe du capitalisme et de l’État social ; déconstruisant tous les amortisseurs sociaux de l’après-guerre, les politiques publiques ont fait de la prison l’unique institution de prise en charge et de gestion des populations excédentaires. Sans se contenter de dresser un tableau glaçant des rapports de classe tels qu’ils existent aujourd’hui, Gilmore donne à voir la fécondité et l’inventivité des luttes anticarcérales. Forte de son expérience militante, elle montre ce que veut concrètement dire l’abolitionnisme carcéral : une pratique de désobéissance, sur tous les fronts, capable d’enrayer la terrible industrie carcérale.