Langage, culture et politique en Russie révolutionnaire : entretien avec Craig Brandist

Le bolchévisme a aussi été une politique culturelle. Celle-ci s’est avérée nécessaire du fait de la multiplicité de couches sociales, de nationalités opprimées et de populations semi-illettrées qu’il s’agissait d’unifier. Dans cet entretien fascinant, Craig Brandist développe l’ensemble des enjeux autour du lien entre hégémonie prolétarienne et politique de la culture et des langages. Du mouvement proletkult aux expérimentations de la jeune république soviétique avec le théâtre pour transformer la vie quotidienne, des impératifs éducatifs immédiats aux productions d’avant-garde, le bolchévisme a représenté le terrain fertile pour que puisse éclore une grande variété d’initiatives révolutionnaires sur le terrain de l’art et de la culture. Brandist nous initie également aux grandes questions polémiques d’hier et d’aujourd’hui, entre la réception soviétique du structuralisme et la dilution du concept gramscien d’hégémonie dans les élaborations postmodernes. Qu’il s’agisse de lutter contre le colonialisme linguistique ou de développer des contre-institutions de masse, la culture est bel et bien affaire de lutte des classes.

Pour une théorie concrète de la transition : pratique politique des bolcheviks au pouvoir

La NEP est le plus souvent envisagée comme un pis aller, un recul de la révolution soviétique. Pour toute une tradition, au contraire, il s’agit d’un moment de renouveau de la stratégie de transition vers le socialisme. Dans ce texte inédit datant de 1966, Robert Linhart faisait le bilan de cette séquence mouvementée. Plusieurs années avant les colossales Luttes de classes en URSS de Charles Bettelheim, Linhart faisait le constat que la NEP fut une période d’importantes luttes de classes, notamment sur le plan des politiques économiques. Au diapason des grands énoncés de la Révolution culturelle chinoise, Linhart présente le dernier combat de Lénine comme une tentative de révolution dans la révolution, révolution culturelle qui visait à renforcer la capacité politique ouvrière dans toutes les instances de contrôle, dans tous les rapports idéologiques. Linhart rappelle ainsi la centralité d’une authentique politique d’hégémonie, menée par les subalternes, dans la perspective d’une transformation révolutionnaire.

Stalinisme et capital : économie politique d’un effondrement

Quelles forces ont précipité la chute du « socialisme réellement existant » à l’Est et en URSS ? Cette question, largement débattue par les marxistes, découle de l’analyse du stalinisme qu’on choisit d’adopter. Pour Robert Brenner, les économies de l’Est n’étaient ni des capitalismes d’État, ni des sociétés en transition vers le socialisme bureaucratiquement déformées. Il propose de rapporter les évolutions en URSS et à l’Est à un mode de production bureaucratique, qui aurait ses propres lois, caractérisées par l’inexistence des faillites et du chômage, mettant en péril les mécanismes concurrentiels du capitalisme. Cette analyse lui permet dans ce texte, paru entre la chute du mur de Berlin et l’effondrement du système soviétique, d’anticiper de façon fulgurante les traits de la période à venir : une transition catastrophique vers le capitalisme, une tiersmondisation des économies de l’Est, une progression des forces antisémites et ethnicistes.