Traduire le marxisme dans le monde non-occidental. Lénine contre les populistes

En lui reprochant son eurocentrisme et sa conception évolutionniste de l’histoire, les études post-coloniales ont lancé un défi au marxisme : celui de rendre compte de la multiplicité des formes historico-géographiques sous lesquelles se développe le capitalisme et s’expérimente son dépassement. Or, rappelle ici Matthieu Renault, ce défi n’est pas neuf. C’était déjà celui que relevait Lénine dans sa polémique contre les populistes au tournant du XX° siècle. Revenant sur les différents moments de cette polémique, Matthieu Renault montre que la stratégie de la révolution permanente à laquelle elle aboutit finalement chez Lénine s’accompagne d’une exigence de traduction permanente du marxisme. Renouer avec cette exigence, c’est se donner les moyens d’être à la hauteur de notre conjoncture théorique et politique.

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« [Lénine] arriva à Saint-Pétersbourg en 1894, et à partir de ce cette date jusqu’à 1914, l’œuvre de sa vie fut de traduire le marxisme dans des termes russes pour le peuple russe ». Ces mots sont issus d’un document de 1944 du Workers Party (États-Unis), signé de l’historien et théoricien marxiste caribéen C.L.R. James. Selon James, qui en appelle alors à « américaniser le bolchevisme » le premier grand combat de Lénine, « le plus grand internationaliste de son temps », fut de rendre le marxisme russe, de le nationaliser en l’ancrant dans l’histoire du mouvement révolutionnaire russe, incarné par les figures d’Alexander Herzen, Vissarion Belinski et Nikolaï Tchernichevsky1  – auteur d’un célèbre roman dont Lénine emprunta le titre : Que faire ? (1862-1863).

C’est du sein de la lutte opposant les social-démocrates (marxistes) russes aux populistes (narodniki) – qui défendent l’existence d’une voie spécifique vers le socialisme en Russie, irréductible à celle suivie par l’Occident capitaliste et puisant ses racines dans la commune paysanne (obshchina) – que Lénine formule originellement cette exigence de traduction du marxisme, à laquelle il demeurera fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Faisant écho à la critique marxienne du « socialisme utopique », les arguments de Lénine contre les populistes ne sont pas non plus sans préfigurer, de manière inattendue et toutes choses égales par ailleurs, les controverses qui, au cours des trente dernières années, ont mises aux prises la théorie marxiste avec la pensée postcoloniale. Davantage encore que dans ses réflexions sur l’impérialisme et/ou sur « la révolution en Orient », c’est dans les thèses inaugurales de Lénine sur le devenir du capitalisme et du socialisme en Russie, aux marges de l’Occident, que l’on peut déceler ce qui pourrait constituer la « réponse léniniste » (et ses limites) aux critiques de l’eurocentrisme (marxiste y compris) et à la revendication de différences historiques (irréductibles) entre l’Occident et le reste du monde, lesquelles nous sont aujourd’hui devenues familières. C’est du moins dans cette perspective, et à titre heuristique, que nous nous proposons ici de réexaminer les premiers écrits de Lénine, lequel, qu’on le veuille ou non, tout aussi inflexible et caustique fût-il à l’égard des populistes, accordait à l’étude et à la critique de leurs positions une attention et un soin qui, force est de le reconnaître, ont jusqu’à présent trop souvent fait défaut à l’approche marxiste des pensées postcoloniale, décoloniale, et apparentées.

En 1894, Lénine publie son premier essai majeur, véritable discours de la méthode marxiste en contexte non-occidental : Ce que sont les “amis du peuple” et comment ils luttent contre les social-démocrates. Ces prétendus « amis du peuple » sont les narodniki, qui reprochent aux partisans du marxisme, rassemblés autour de Georgui Plekhanov, « leur recours aveugle aux formules et aux schémas abstraits de l’Europe occidentale2 », la transposition, à l’identique, de « dogmes étrangers » sur la Russie et le postulat corrélatif que « chaque pays doit obligatoirement passer par la phase du capitalisme3 ». Aux yeux de Lénine, cette accusation, répétée à l’envi, en particulier par Nikolaï Mikhaïlovski, chef de file des populistes, procède au mieux d’une incompréhension, au pire d’une falsification délibérée du marxisme. En 1877, dans le contexte des débats foisonnants suscités par la traduction du Capital en russe, le même Mikhaïlovski avait pourtant pris la défense de Marx en identifiant dans ses analyses sur l’accumulation primitive une authentique « théorie philosophico-historique […] d’un grand intérêt en général et, tout particulièrement d’un grand intérêt pour nous autres Russes4 ». Une quinzaine d’années plus tard, il nie à présent que Marx soit parvenu à forger une « conception matérialiste de l’histoire », analogue à la science de l’évolution naturelle bâtie par Darwin. Mikhaïlovski a changé d’opinion, mais la question fondamentale reste pour lui la même : trouve-t-on dans les écrits de Marx une théorie de l’histoire universelle ? Or, dès 1877, dans une réponse à Mikhaïlovski, publiée dans la revue Otechestvennye Zapiski (Les Annales de la patrie), Marx, craignant de se voir attribué une conception unlinéaire, déterministe et évolutionniste, de l’histoire, avait on ne peut plus clairement indiqué que cette question était nulle et non avenue : « Le chapitre sur l’accumulation primitive ne prétend que tracer la voie par laquelle, dans l’Europe occidentale, l’ordre économique capitaliste est sorti des entrailles de l’ordre économique féodal5. » Mikhaïlovski n’a visiblement pas cru nécessaire de prendre en compte ces réserves, mais Lénine ne manque pas de les lui rappeler : « Seul un philosophe subjectif, M. Mikhaïlovski, a trouvé le moyen de faire preuve d’une telle incompréhension de Marx qu’il a cru déceler chez lui une théorie philosophique générale – ce qui lui valut cette réponse tout à fait explicite de Marx qu’il s’était trompé d’adresse6. »

Le problème des populistes, dit Lénine, est qu’ils voudraient découvrir « la nature […], le but et l’essence de la société en général », « une société conforme à la nature humaine » – c’est la « méthode subjective en sociologie » – là où Marx a montré que la tâche consistait au contraire « à rejeter les théories générales et les constructions philosophiques sur la nature de l’âme humaine », « à rejeter tous ces raisonnements sur la société et le progrès en général, pour donner une analyse scientifique d’une société et d’un progrès, à savoir : la société et le progrès capitalistes ». L’objet de Marx était la « société moderne » et elle seule : il « ne parle que d’une seule “formation économique de la société”, la formation capitaliste », conçue comme « formation économique historiquement déterminée ». N’en déplaise aux populistes, il n’a jamais prétendu « tout expliquer » ; il n’a nullement cherché à exposer, et à imposer, les lois qui gouverneraient dans toute société le passage-transition au capitalisme, selon une fatalité historique, mais à dévoiler les lois dialectiques qui régissent l’évolution des sociétés déjà soumises au régime capitaliste, « le processus réel du développement du capitalisme et rien d’autre ». C’est de cette manière, concrète, qu’il est parvenu à dégager le critère « parfaitement objectif » des « rapports de production », à l’aune duquel il devenait possible d’observer des phénomènes de « répétition » et de « régularité », et par conséquent de procéder à une « généralisation » mettant en évidence « ce qui distingue un pays capitaliste d’un autre […] et ce qui leur est commun à tous », à l’exclusion, peut-on ajouter, des pays non-/pré-capitalistes7. Et Lénine de conclure :

Nulle part aucun marxiste n’a jamais avancé cet argument qu’en Russie « il doit y avoir » le capitalisme « parce que » il s’est établi en Occident, etc. Aucun marxiste n’a jamais vu dans la théorie de Marx un schéma, obligatoire pour tous, de la philosophie de l’histoire, ou quelque chose de plus que l’explication d’une certaine formation économique et sociale. […] Jamais aucun marxiste n’a fondé ses conceptions social-démocrates sur autre chose que leur conformité avec la réalité historique des rapports économiques et sociaux donnés, c’est-à-dire, en l’occurrence, des rapports russes8.

Nul doute qu’il y avait et allait bel bien avoir nombre de (prétendus) marxistes pour fonder leurs « conceptions » sur un universalisme des plus abstraits ; mais reste que pour Lénine le marxisme ne fournit nulle théorie générale de l’évolution historique, qui pourrait être simplement projetée, plaquée sur le cas de la Russie ou d’autres pays non-occidentaux. Se référant à Plekhanov, dont l’autorité reste encore à ses yeux inébranlée, il écrit : « les marxistes n’empruntent assurément à la théorie de Marx que les méthodes sans lesquelles il est impossible de comprendre les rapports sociaux : par conséquent, leur appréciation de ces rapports a pour critère non des schémas abstraits et autres absurdités, mais sa stricte conformité avec la réalité. » Lénine ne cesse de le répéter : on ne saurait faire l’économie d’une théorie « fondée sur une étude détaillée et approfondie de l’histoire et de la réalité russes » ; il faut forger « une conception marxiste de l’histoire et de la réalité russes9 », s’interdire, comme il le notera encore en 1907, de copier aveuglément les conclusions de Marx : « il faut être le dernier des pédants pour penser résoudre les problèmes originaux et complexes qui se posent dans ce domaine à l’aide de citations tirées de tel ou tel jugement de Marx portant sur une période historique différente de la nôtre10. » C’est sur le plan de « l’appréciation des choses russes », non d’une quelconque philosophie de l’histoire, que les populistes doivent être combattus et vaincus. Il faut prouver qu’ils n’ont pas « la moindre idée de la marche de l’histoire russe » ; que l’abstraction est de leur côté, pas de celui des marxistes ; qu’en rêvant d’autre « voies pour la patrie », la « sainte Russie »11, et en idéalisant une commune paysanne en décrépitude, ce sont eux, pas les marxistes, qui singent l’Europe, au moment même où ils prétendent la provincialiser ; car ils ne font rien d’autre que produire de pâles répliques de « théories occidentales périmées » reposant sur une « critique romantique et petite-bourgeoise du capitalisme » surannée12.

Dans un essai de 1895, « Le contenu économique du populisme », Lénine reproche à Pierre Struve, économiste marxiste qui allait bientôt se tourner vers le libéralisme, d’avoir opposé au subjectivisme des narodniki un « objectivisme » par trop abstrait et dogmatique, en se contentant d’étendre à la Russie un « schéma général » de développement modelé sur l’histoire de l’Europe occidentale, et en développant des raisonnements d’un « caractère scolastique […] qui semble planer au-dessus de tout pays déterminé, de toute période historique déterminée, de toute classe déterminée ». Struve évoque l’épopée du « capitalisme occidental », là où il aurait dû parler spécifiquement de la trajectoire du « capitalisme russe » ; il lui aurait fallu « comparer la manière dont les populistes comprennent la réalité russe à celle des marxistes qui est différente », ne pas se borner au « côté le plus général » de la théorie marxiste, mais « l’appliquer d’une manière conséquente » en ramenant les « indications trop générales aux questions concrètes de l’histoire et de la réalité russes » : « Sur tous ces points, les marxistes russes auront encore un gros travail à faire13 », tâche que s’assigne alors lui-même Lénine. Au lieu de reconduire le conflit entre les marxistes et les narodniki – qui considèrent le capitalisme comme une « plante de serre chaude » introduite artificiellement, « du dehors », en Russie – à la vieille opposition entre les « occidentalistes » et les « slavophiles », Struve aurait dû montrer que ce sont des facteurs de classe qui déterminent en dernière instance l’ « essence du populisme », laquelle réside dans la « représentation des intérêts et des idées du petit producteur russe » : « celui-ci voyait se dresser contre lui le grand capitalisme qui empruntait la technique de l’Europe occidentale et, opprimé par lui, il échafaudait des théories selon lesquelles ce n’était pas l’économie capitaliste, mais la politique qui déterminait le grand capitalisme comme une chose étrangère à la vie russe, un phénomène adventice14. » Autrement dit, pour Lénine, tandis que le socialisme paysan formé au lendemain de l’abolition du servage (1861), à une époque de faible pénétration du capitalisme, était authentiquement révolutionnaire bien qu’utopique, les thèses des populistes de la fin du siècle sont réactionnaires au sens littéral : elles sont un pur effet idéologique de ce dont ils nient l’existence, à savoir l’expansion du capitalisme en Russie, sans retour possible.

Les contradictions gouvernant les thèses des narodniki se révèlent dans leur rapport ambivalent à l’Occident, irréductible à un pur et simple rejet qu’ils savent impossible. Les populistes ne refusent pas tout ce qui vient de la « vieille Europe », mais soutiennent qu’il est possible « “de prend[re] ce qu’il y a de bon” tant en Europe que dans l’antique commune paysanne15 ». L’objectif, dans les termes de Mikhaïlovski, n’est pas « de tirer des profondeurs de notre nation une civilisation absolument “originale” ; pas plus que de transposer chez nous la civilisation occidentale, avec toutes les contradictions qui la déchirent : il faut emprunter, partout où l’on peut, ce qu’il y a de bon16 ». Cette remarque suscite immédiatement les sarcasmes de Lénine. On ne saurait combiner librement, et en vertu d’un pur acte de volonté, les éléments constitutifs de différents modes de production : « Ce philosophe a une façon toute métaphysique de considérer les rapports sociaux […] comme un simple enchaînement mécanique de tels ou tels phénomènes. Il détache un de ces phénomènes […] et s’imagine qu’on peut le transplanter dans toutes les autres formes comme on porterait une brique d’un édifice à l’autre17 » – réplique qui n’est pas sans trouver un écho contemporain dans les critiques adressées par des théoriciens marxistes, Fredric Jameson et Slavoj Žižek notamment18, à la notion de « modernités alternatives ».

Peut-être Lénine se serait-il montré plus mesuré à cet égard s’il avait pu avoir connaissance de la lettre « enfouie » de 1881 de Marx à Vera Zassoulitch19, ancienne militante populiste convertie au marxisme, et des brouillons, plus développés, qui l’avaient précédée. Marx, ouvrant la voie à une conception multilinéaire de l’histoire, y suggérait en effet que la « contemporanéité de la production capitaliste » aux frontières de la Russie pourrait autoriser cette dernière à « s’en approprier tous les acquêts positifs […] sans passer par ces péripéties (terribles) affreuses », en sorte que la commune paysanne serait en mesure de constituer « le point d’appui de la régénération sociale en Russie20 ». Il assortissait néanmoins la possibilité d’un tel emprunt sélectif de toute une série de conditions, pas des moindres, au premier rang desquelles une transformation révolutionnaire à court terme en Europe occidentale et en Russie conjointement. Douze ans plus tard, Engels, non sans recourir à un argument que d’aucuns qualifieraient d’historiciste, avait prié Nikolaï Danielson, théoricien populiste et traducteur du Capital, de se rendre à l’évidence ; il était désormais trop tard : « Si en Occident nous avions été […] capables de renverser l’ordre capitaliste il y a dix ou vingt ans, peut-être la Russie eût-elle eu le temps d’éviter la tendance de sa propre évolution vers le capitalisme.  […] Je crains que cette institution [la commune paysanne] soit vouée à disparaître21. » En février 1895, année de sa mort, Engels allait confier à Plekhanov à propos des populistes :

Dans un pays comme le vôtre, où la grande industrie a été greffée sur la commune rurale et où tous les stades de la civilisation coexistent les uns avec les autres, dans un pays qui, de plus, a été enclos par le despotisme à l’intérieur d’une muraille de Chine intellectuelle, dans le cas d’un tel pays on ne devrait pas s’étonner de voir naître les combinaisons d’idées les plus bizarres et les plus impossibles22.

Pour Lénine, la greffe (réussie) du capitalisme en Russie ne fait plus aucun doute ; impossible de faire machine arrière. Refusant de se placer sur le terrain des populistes qui raisonnent dans les termes d’un conflit entre l’idée de la possibilité d’une voie originale vers le socialisme, qu’ils défendent, et celle, qu’ils imputent aux marxistes, de la nécessité du passage au capitalisme, Lénine s’attache à examiner l’actualité de ce dernier  : « la réalité montre de la façon la plus évidente que la “voie” est déjà choisie, que la domination du capital est un fait23. » C’est ce qu’il s’efforce de démontrer dans Le développement du capitalisme en Russie (1899), ouvrage de près de 700 pages, rédigé durant son exil en Sibérie sur la base d’une large masse de données statistiques du gouvernement et des zemstvos (assemblées provinciales). La thèse centrale qu’il y défend est la suivante : depuis l’abolition du servage, et à la faveur de l’introduction des machines dans le travail agricole, les campagnes russes sont le lieu d’un processus, progressif mais inéluctable, de « différenciation de la paysannerie ». Celle-ci se scinde de plus en plus distinctement en classes antagonistes avec, d’un côté, une « bourgeoisie rurale ou paysannerie aisée » s’accaparant les moyens de production, de l’autre, un « prolétariat rural », paysans pauvres et salariés dépourvus de terres, condamné à vendre leur force de travail. Que l’on assiste à un « appauvrissement de la masse du peuple » n’est nullement le signe de l’échec du capitalisme à prendre racine en Russie, à s’y implanter durablement, comme le prétendent les narodniki qui y voient une « déviation du droit chemin » et « s’obstinent à parler de la paysannerie en général, comme de quelque chose d’anticapitaliste ». C’est l’expression de sa loi de fer : l’ « expropriation de la paysannerie » en tant que condition de l’accumulation du capital24.

Quoique Lénine, en accordant ainsi une étroite attention aux singularités historiques, sociales et économiques de la Russie, fournisse une contribution profondément originale à la pensée marxiste, et plus spécifiquement à l’étude du capitalisme agraire, il n’en conçoit pas moins son travail comme une pure et simple confirmation des analyses du Capital, en particulier de son troisième volume sur la rente foncière. Qui plus est, dans sa préface, avouant regretter de ne pas avoir pu utiliser l’ouvrage de Karl Kautsky sur La Question agraire25, publié la même année, il souligne que « les caractéristiques fondamentales de ce processus sont les mêmes en Europe occidentale et en Russie, malgré toutes les particularités que l’on observe en Russie tant dans le domaine économique que dans les autres26 ». Ces particularités, avait-il souligné plus tôt, ont pour cause le « plus faible développement du capitalisme dans notre pays » et, dans cette mesure, elles « ne rompent nullement l’identité du type de notre régime paysan et celui de l’Europe occidentale ». Il n’y a guère plus que les populistes pour concevoir la Russie comme une « tabula rasa » qui pourrait « éviter les fautes des autres pays », autrement dit pour voir dans le « retard de la Russie » un « bonheur », alors qu’il n’en est un « que pour les exploiteurs de noble condition27 ». Dans un « Projet de programme pour notre parti », rédigé fin 1899, Lénine déclare à propos de la question agraire :

Voici mon opinion sur ce point. La question paysanne en Russie diffère notablement de celle de l’Occident ; mais seulement en ce sens que, dans les pays d’Occident, il s’agit presque exclusivement de la société capitaliste, bourgeoise, alors qu’en Russie il s’agit surtout d’un paysan qui souffre tout autant (sinon plus) des institutions et des rapports précapitalistes, qui souffre des vestiges du servage. En tant que classe fournissant des combattants contre l’absolutisme et les vestiges du servage, la paysannerie a déjà joué son rôle en Occident ; en Russie pas encore28.

Encore fidèle à l’orthodoxie marxiste, alors incarnée par le Parti social-démocrate allemand et son leader, Kautsky, Lénine n’entretient aucun doute sur la « mission historique » du capitalisme, sur « le caractère progressiste des rapports capitalistes en agriculture comparativement aux rapports précapitalistes29 ». Il est convaincu qu’on ne saurait lutter contre le capitalisme « en “retardant” son développement » », mais « seulement en l’accélérant30 » – position suscitant de continuelles railleries de la part des populistes qui accusent les marxistes de désirer que la paysannerie meurt de faim. Or, dans le contexte russe, une telle rupture avec les formes « féodales » de production, en tant qu’elle brise « l’isolement dans lequel se trouvait l’agriculteur ensauvagé par rapport au reste du monde », signifie indissociablement la fin de « la domination du mode de vie asiatique » et de la « stagnation » qui le caractérise. Dans la mesure où, historiquement, le capitalisme est né et a mûri en Europe, son introduction en Russie est nécessairement synonyme d’occidentalisation, et celle-ci constitue indiscutablement pour Lénine un facteur de progrès, malgré tous les tourments qu’elle induit : « ce qui a été dit il y a un demi-siècle à propos de l’Europe occidentale, à savoir que le capitalisme agraire “est la force motrice qui a lancé l’idylle dans le mouvement historique” est pleinement applicable à la Russie d’après l’abolition du servage31. »

La limite de l’opération léninienne de traduction du marxisme, à ce stade, réside ainsi dans le fait qu’elle vise en définitive à révéler non pas tant des différences entre les trajectoires historiques respectives de l’Europe occidentale et de la Russie, que des identités dissimulées derrière des particularités qu’un examen minutieux permet finalement de reconduire à des formes d’arriération du point de vue du développement capitaliste. À cette représentation, encore fortement historiciste, s’attache une conception et une stratégie étapistes, et eurocentrées, de la révolution (bourgeoise puis socialiste) dont témoigne la préface à la deuxième édition du Développement du capitalisme en Russie, rédigée au lendemain de la révolution de 1905 : « Il va de soi qu’étant placée sur cette base économique, la révolution en Russie est nécessairement une révolution bourgeoise. Cette thèse du marxisme est absolument irréfutable. On ne doit jamais l’oublier, et elle doit être appliquée à tous les problèmes économiques et politiques de la Russie32. »

C’est malgré tout sur ce même plan pratique-stratégique que l’exigence de traduction du marxisme va s’affirmer chez Lénine avec le plus de vigueur. Dès 1894, il en appelle « à élaborer la forme d’organisation la mieux APPROPRIÉE à nos conditions pour diffuser l’idéologie social-démocrate et grouper les ouvriers en une force politique33. » Si, quelques années plus tard, il s’oppose vigoureusement aux thèses des « jeunes » social-démocrates qui accusent les « vieux » (dont il fait partie) d’oublier que « tout un ensemble de conditions historiques nous empêchent d’être des marxistes d’Occident et exigent de notre part un autre marxisme, approprié et nécessaire dans les conditions russes », c’est paradoxalement, soutient-il en renversant l’accusation, parce qu’ils ne font que « transplanter en Russie les conceptions opportunistes » qui ont fleuri en Europe occidentale sous l’influence du révisionnisme d’Eduard Bernstein34. Dans un texte de 1899, « Sur notre programme », publié à titre posthume, Lénine énonce clairement ses intentions :

Nous savons que ces mots nous vaudront une avalanche d’accusations : on criera que nous voulons faire du parti socialiste un ordre d’ « orthodoxes », persécutant les « hérétiques » qui s’écartent du « dogme », qui ont une opinion indépendante, etc. […] Nous ne tenons nullement la doctrine de Marx pour quelque chose d’achevé et d’intangible ; au contraire, nous sommes persuadés qu’elle a seulement posé les pierres angulaires de la science que les socialistes doivent faire progresser dans toutes les directions s’ils ne veulent pas retarder sur la vie. Nous pensons que les socialistes russes surtout doivent absolument développer par eux-mêmes la théorie de Marx, car celle-ci n’indique que des principes directeurs généraux, qui s’appliquent dans chaque cas particulier, à l’Angleterre autrement qu’à la France, à la France autrement qu’à l’Allemagne, à l’Allemagne autrement qu’à la Russie35.

En 1902, Lénine publie Que faire ?, un essai que C.L.R. James allait qualifier de « russe dans sa conception et son exécution, tout en étant un classique du marxisme36 », autrement dit de profondément national tout en étant de portée intrinsèquement internationale. James n’allait pas en démordre : la « théorie et la pratique du parti d’avant-garde », écrit-il, n’a jamais constitué pour Lénine « une doctrine » en tant que telle ; « [d]es circonstances objectives », au premier rang desquelles les conditions d’illégalité dans lesquels les marxistes russes devaient opérer, « l’ont forcé à adopter une certaine position »37. Quoiqu’on pense de cette interprétation, il faut en effet remarquer que, dans Que faire ?, Lénine, tout en soulignant que « pour la première fois une dispute entre diverses tendances au sein du socialisme déborde le cadre national pour devenir internationale », met clairement en avant l’ « extrême originalité » de la situation russe, plaçant le prolétariat devant un défi inédit : « L’accomplissement de cette tâche, la destruction du rempart le plus puissant, non seulement de la réaction européenne, mais aussi […] de la réaction asiatique, ferait du prolétariat russe l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire international38 ». De là découle l’impérieuse nécessité de forger une politique qui réponde à la fois « aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles » : des tâches internationales, d’une part, exigeant de « s’assimiler l’expérience des autres pays » sans se « borner à recopier les dernières résolutions » mais en « fai[sant] l’analyse critique de cette expérience », en s’interdisant donc toute « imitation aveugle » de l’Occident ; des tâches nationales, d’autre part, « comme n’en a jamais eu aucun parti socialiste du monde », puisqu’il ne s’agit rien de moins que « de libérer un peuple entier du joug de l’autocratie ». De ce point de vue, la social-démocratie russe se présente comme l’héritière en ligne directe de « Herzen, Biélinski, Tchernychevski et [de] la brillante pléiade des révolutionnaires de 1870-188039 » – Lénine songeant en particulier ici aux membres de l’organisation anarchiste terroriste Narodnaïa Volia (Volonté du peuple), aux reliquats de laquelle avait appartenu son frère, Alexandre Oulianov, exécuté en 1887.

En Russie, pays, situé aux marges de l’Occident et entré tardivement dans le concert des nations capitalistes, la révolution sera nationale parce qu’internationale, internationale parce que nationale. Dès le tournant du XXe siècle Lénine introduit, à propos de la Russie, l’exigence d’une dialectique révolutionnaire du national et de l’international, qu’on retrouvera sous d’autres formes dans ses écrits sur la question nationale et coloniale. Il le sait déjà : opérer de tels branchements requiert de plonger la théorie et la pratique marxistes dans des conjonctures géo-historiques toujours nouvelles. La situation particulière de la Russie révèle en cela une vérité générale du marxisme : la traduction de la théorie et de la pratique révolutionnaires n’est pas une tâche ponctuelle, limitée à certaines conditions plus ou moins exceptionnelles, mais un processus permanent, jamais achevé. C’est ce qu’exprimera son appel répété à ne jamais cesser de (re)faire « l’analyse concrète de la situation concrète ». Il le rappellera encore en avril 1917 dans ses « Lettres sur la tactique » : « “Notre doctrine n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action”, ont toujours dit Marx et Engels, se moquant à juste titre de la méthode qui consiste à apprendre par cœur et à répéter telles quelles des “formules” capables tout au plus d’indiquer les objectifs généraux, nécessairement modifiés par la situation économique et politique concrète à chaque phase particulière de l’histoire40 ».

L’adoption définitive par Lénine, à la veille d’Octobre 1917, d’une perspective de la révolution permanente – en gestation chez lui depuis, au moins, la Révolution de 1905, au cours de laquelle il en appelait déjà à une « révolution ininterrompue » – ne sera finalement rien d’autre que l’achèvement de ce long processus de traduction, engagé dès 1894, mais longtemps contenu dans les limites du schème étapiste-historiciste qui gouvernait les thèses de la IIe Internationale, et que la guerre de 1914 allait définitivement faire exploser. Or, force est de constater que certaines des idées forces de Lénine après 1917 présentent de singulières affinités avec les positions des narodniki qu’il avait lui-même fermement combattues. Ainsi de ladite théorie du maillon faible qui, fût-elle largement le fruit d’une reconstruction stalino-althussérienne, n’en exprime pas moins la conviction tardive de Lénine que la révolution socialiste a eu lieu en Russie précisément du fait de son arriération, de sa position subordonnée, fragile, dans la chaîne des nations capitalistes-impérialistes, autrement dit, du fait sinon de l’échec, du moins des limites de l’implantation du capitalisme en Russie. Ainsi également de la thèse, qu’il avance en particulier à propos de l’ « Orient » et à travers ses références aux soviets paysans, de la possibilité d’un saut par-dessus la phase capitaliste et par conséquent de l’irréductible hétérogénéité des chemins menant au socialisme. Il ne s’agit nullement de soutenir que le « vieux » Lénine se serait rallié, au dernier moment, et pour des raisons stratégiques plutôt que théoriques, à des arguments populistes. C’est indubitablement par une voie propre, pour des causes et avec des implications tout à fait différentes de celles qu’entrevoyaient les populistes, et tout en maintenant fermement l’idée d’une « histoire universelle », qu’il en est venu à développer, ou du moins à esquisser les contours d’une conception multilinéaire du processus historique. Mais l’on peut également soutenir que Lénine n’aurait sans doute jamais trouvé cette voie, sa voie, s’il ne s’était pas d’abord confronté aux populistes comme à des adversaires dignes de ce nom et dont on ne pouvait se contenter d’écarter les idées d’un revers de main. Il y a là indubitablement une leçon à tirer pour le marxisme contemporain dans les rapports tumultueux qu’il continue d’entretenir avec les pensées postcoloniale et décoloniale.

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  1. C.L.R. James, « The Americanization of Bolshevism » [1944] in American Civilization (dir. Anna Grimshaw et Keith Hart). Cambridge et Oxford, Blackwell, 1993, p. 283-284. []
  2. Lénine, Ce que sont les “amis du peuple” et comment ils luttent contre les social-démocrates, in Oeuvres, tome 1, Éditions sociales, Paris, Éditions du Progrès, Moscou, 1976, p. 292. Toutes les références ultérieures renvoient à l’édition française de 1976 des œuvres de Lénine. Mes remerciements à Daniel Hartley, Frédéric Monferrand, Benjamin Bürbaumer et Ernest Moret pour leur lecture avisée de la première version de cet article et leurs précieux conseils. []
  3. Lénine, « Le Contenu économique du populisme » [1895], in Œuvres, tome 1, p. 366, 409. []
  4. Nikolaï Mikhaïlovski, cité in Kevin B. Anderson, Marx aux antipodes. Nations, ethnicités et sociétés non occidentales, Paris, Éditions Syllepse, 2010, p. 341. []
  5. Karl Marx, cité in ibid., p. 342. Nous soulignons. []
  6. Ce que sont les “amis du peuple” et comment ils luttent contre les social-démocrates, op. cit., p. 209. []
  7. Ibid., p. 150-151, 154-155, 159-161, 195, 236. []
  8. Ibid., p. 209. []
  9. Ibid., p. 211, 322, 347. []
  10. Lénine, Le Développement du capitalisme en Russie [1899], in Œuvres, tome 3, Préface à la deuxième édition [1907], p. 22. []
  11. Ce que sont les “amis du peuple” et comment ils luttent contre les social-démocrates, op. cit., p. 170, 211, 359. []
  12. Lénine, « Quel héritage renions-nous ? » [1897], in Œuvres, tome 2, p. 531, 533. []
  13. « Le Contenu économique du populisme », op. cit., p. 459, 469-471, 480. []
  14. Ibid., p. 412, 436-437, 476. []
  15. « Quel héritage renions-nous », op. cit., p. 539. []
  16. Nikolaï Mikhaïlovski, cité in Ce que sont les “amis du peuple” et comment ils luttent contre les social-démocrates, op. cit., p. 205. []
  17. Ce que sont les “amis du peuple” et comment ils luttent contre les social-démocrates, op. cit., p. 205. []
  18. Slavoj Žižek, The Parallax View, Cambridge, MIT Press, 2006, p. 33 sq. []
  19. Sur l’histoire de la redécouverte par David Riazanov et de la publication de la lettre de Marx à Vera Zassoulitch, voir « Marx, Trotsky, and Lenin on Russia », Introduction and explanatory notes, The New International, vol. 8, n° 10, novembre 1942, p. 296-298. []
  20. Karl Marx, « Lettres à Vera Zassulitch » [1881] (éd. Roger Dangeville), L’Homme et la société, n° 5, 1967, p. 166, 179. []
  21. Friedrich Engels, « Le sort des communes rurales », lettres à N. F. Danielson, 24 février et 17 novembre 1893, in Karl Marx et Friedrich Engels, La Russie, Paris, Union Générale d’Éditions, 1974, p. 257-258, 261 []
  22. Friedrich Engels, cité in Isaac Deutscher, « Marx and Russia » [1948], https://www.marxists.org/archive/deutscher/1948/marx-russia.htm []
  23. « Le contenu économique du populisme », op. cit., p. 410. []
  24. Le développement du capitalisme en Russie, op. cit., p. 29, 179-194. []
  25. Karl Kautsky, La Question agraire. Étude sur les tendances de l’agriculture moderne [1899], Paris, François Maspero, 1979. []
  26. Le développement du capitalisme en Russie, op. cit., Préface à la première édition, p. 13. []
  27. « Le Contenu économique du populisme », op. cit., p. 432, 504, 536. []
  28. Lénine, « Projet de programme pour notre parti » [1899], in Œuvres, tome 4, p. 248. []
  29. Le développement du capitalisme en Russie, op. cit., p. 14. []
  30. « Le contenu économique du populisme », op. cit., p. 382 []
  31. Le développement du capitalisme en Russie, op. cit., p. 329-330. []
  32. Ibid., Préface à la deuxième édition, p. 20. []
  33. Ce que sont les “amis du peuple” et comment ils luttent contre les social-démocrates, op. cit., p. 347. []
  34. Lénine, « Protestation des social-démocrates de Russie » [1899], in Œuvres, tome 4, p. 178, 180. []
  35. Lénine, « Sur notre programme » [1899], in Œuvres, tome 4, p. 217-218. []
  36. C.L.R. James, « The Americanization of Bolshevism », op. cit., p. 284. []
  37. C.L.R. James, « Lenin and the Vanguard Party » [1963] in The C.L.R. James Reader (dir. Anna Grimshaw). Cambridge : Blackwell Publishers, 1992, pp. 327-330. []
  38. Lénine, Que faire ? [1902], in Œuvres, tome 5, p. 358, 367, 379-380 []
  39. Ibid., p. 373, 376-377, 394. []
  40. Lénine, « Lettres sur la tactique » [1917], in Œuvres, tome 24, p. 33. []
Matthieu Renault